Raconter, non pour lutter contre l’oubli, mais pour éviter que la mémoire ne vire à la nostalgie.
Raconter, non pour lutter contre l’oubli, mais pour éviter que la mémoire ne vire à la nostalgie.
Elle est curieuse cette envie d’écrire – ou devrais-je dire besoin ? – qui vous prend parfois, vous étreint peut-être même, elle a quelque chose d’impérieux, douloureux non, tyrannique non plus, mais obsédant, envahissant – un désir plutôt ? – qui vous transporte, vous ravit, vous isole et vous transforme.
Alors vous vous asseyez et, ça vient – comme on dit, pour témoigner sans doute que l’on ne comprend rien au processus – ou ça ne vient pas et puis, c’est bon – comme on dit encore, pour bien marquer l’arbitraire du jugement – ou ça ne l’est pas.
En outre – pour en rajouter encore aux soupçons qui pèsent sur la chose (je veux dire la chose littéraire) – il arrive que, déjà assis, vous écriviez sans être pris ni étreint, et que ça vienne, et que ça soit plutôt bon.
Suspecte la chose ? Je ne sais, je ne suis pas procureur. Mystérieuse ni étrange. Inexplicable, certes.
– Mais qu’est-ce qu’ils ont en bas, Pierre, non seulement ils ont transformé mon jardin en porcherie, mais en plus ils n’arrêtent pas de se taper dessus.
– C’est vrai qu’elles sont un peu turbulentes tes créatures, Dieu.
– De ridicules vers de terre, tu veux dire, et qui se prennent pour des dieux en plus.
– Attends, Dieu, il ne faut pas les humilier, il faudra bien discuter avec eux s'ils recommencent à croire.
Force du neutre, vertu de la lenteur, splendeur de l’effacement, puissance de la fragilité, beauté du petit, éloge de la fadeur… bon d’accord, mais de temps en temps, un petit piment oiseau pour relever tout ça ne fait pas de mal.
– Hé ben la star, c’est fou ce succès…
– Ah bon, tu trouves, rougit Soleil ?
– … quand tu disparais !
– Arrête Terre, conseilla Lune, il ne faut pas l’humilier, on pourrait encore avoir besoin de lui.
Être, c’est apparaître, mais pas nécessairement monter sur scène.
– Bonjour, je m’appelle Gros-Lulu et je suis un personnage en quête de dialogues…
– …
– je ne sais pas à qui m’adresser, alors je parle comme ça, un peu au hasard…
– …
– peut-être que quelqu’un m’entend et va me répondre…
– …
– peut-être que c’est l’auteur lui-même qui va me répondre, vu qu’il n’y a que lui qui parle pour de vrai, parce que, ça tout le monde le sait, les personnages n’existent pas réellement…
– …
– peut-être qu’il va m’écrire un beau texte, parce que, ça aussi tout le monde le sait, il écrit bien l’auteur…
– Gros benêt, si tu crois pouvoir me berner en me flattant, tu te trompes, je ne te répondrai pas, un auteur doit être un peu dans tous ses personnages, mais jamais complètement dans aucun. Dialoguer avec toi, ce serait te donner trop d’importance. Tu es un personnage comme un autre, tu es même plutôt moins que beaucoup d’autres. Tu es creux, tu n’as pas de conversation, pas de passé, pas de contradicteur. Tu es hors contexte. Tu n’as pas ta place dans un dialogue. Je me demande même ce que tu fais là. Je ne te cache pas que je pense à t’effacer et tu ne manqueras à personne.
– (Qu’est-ce qu’il a l’auteur, il n’a pas besoin d’être aussi méchant, pensèrent en chœur Œuf, Poule, Lucette Jeanjean, Dieu, Pierre, la famille Boomerang, Terre, Soleil, Marcellin Labrousse, Victor Malèse, la doyenne, Tortue et Girafe, le fildefériste et sa pole danseuse, Séraphine Déroulède (de la pharmacie Legros) et quelques autres. D’ailleurs c’est inquiétant pour nos futurs dialogues, continuèrent-ils à penser en chœur, il semble bien manquer d’inspiration, l’auteur, vraiment on n’a pas l’auteur qu’on mérite).
– Big : C’était mieux avant, non ?
– Bang : C’est un peu tôt pour le dire.
Convenons-en, à part quelques aventures furtives et rares, la vie est ennuyeuse. Heureusement, nous avons été dotés d’un tube digestif ouvert et fermé par une bouche et un anus. Heureusement, oui, car manger et en parler nous occupe la majeure partie du temps et nous distrait.
On a l’impression que la nature ne choisit pas, qu’elle prend toutes les options et les teste toutes. Comme si, à la pizzeria, vous preniez toutes les pizzas au menu mais qu’en plus, vous passiez côté cuisine pour en inventer de nouvelles.
Mentir, la belle affaire ! Bien sûr que je mens. Beaucoup. Mon existence est tellement banale. Ah, si j’avais une vie extraordinaire comme celle d’Épiménide ou Amber Heard, alors là, d’accord, je raconterais tout fidèlement, sans avoir à mentir.
– Dis, c’est vrai que les Poulettes aiment le tennis en pension, pouffa Œuf ?
– ?
– Eh ben Poule, tu rigoles pas, c’est une contrepèterie.
– Sale petit obsédé…
– Oh ça va, c’est de l’humour, plaida Œuf. C’est fait pour détendre, osa-t-il.
– Tu as raison Œuf, l’humour est important, intervint Panda, c’est ce qui sauve l’esprit de la sériosité et le langage de la verbosité…
– N’importe quoi, coupa Poule, allez viens Œuf, je préfère encore tes obscénités à ses délires.
– … c’est un excellent traitement contre la pollution verbale…
– Et tu penses quoi du tennis de Psonga, Poule, s’étouffa Œuf ?
– … et puis, il y a de l’humain et de l’amour dans l’humour, poursuivit Panda…
– Crétin, c’est Tsonga son nom.
Plus on vieillit moins on court vite d’accord, mais curieusement, moins on court vite plus le temps file. J’ignore tout de la physique relativiste et de la rhumatologie, c’est dommage car elles expliquent probablement cela très bien.
Je suis trop souvent d’accord avec moi pour que ce ne soit pas suspect.
– Dis donc Pierre, tu crois qu’ils pourraient nous toucher les missiles russes hypersoniques parce que j’aimerais bien pouvoir regarder le Grand Prix de Monaco tranquille ?
– Non. De toute façon, rien ne te touche, Dieu.
Aucune vérité ne tient dans un aphorisme. Sauf une.
Penser, c’est rencontrer quelque chose à penser, tomber sur ou buter contre un obstacle. Les plus romantiques diront que c’est répondre à un appel. Les plus crus diront que c’est traiter, comme on traite un problème ou un malade.
Cela dit, rien n’empêche le cerveau de produire secrètement appels, obstacles ou maladies. Je me demande même s’il n’est pas capable de déclencher des incendies pour jouer ensuite les pompiers sagaces et vaillants.
– Bonjour, c’est encore moi, Gros-Lulu.
– …
– Est-ce que quelqu’un voudrait bien m’apprendre à faire un tube avec la langue ?
– …
– Je voudrais bien aussi savoir dire des choses drôles.
– …
– Ou jolies ou intéressantes.
– …
– Eh, monsieur l’Auteur ! C’est pas un dialogue, ça. Je parle tout seul et c’est vraiment pas très drôle ni intéressant. Pourquoi vous dites rien ?
– Attends que je t’explique Gros-Lulu, expliqua l’Auteur à Gros-Lulu, un personnage ne peut pas dialoguer avec son auteur, il y aurait une aberration énonciative. L’auteur doit savoir se faire discret et le personnage doit donner l’illusion d’être autonome.
– Ça je comprends bien, mais vous n’avez qu’à inventer un personnage d’auteur pour parler avec moi.
– Alors là Gros-Lulu, on ne comprendrait plus rien, déjà que l’auteur est un drôle de personnage. Et puis qui écrirait le texte de ce « personnage d’auteur ». Il ne t’a pas échappé que tu es dans un blog littéraire. Sois patient, tu vas prendre de la consistance avec le temps. Tu comprends, un personnage ne vieillit pas, il murit, il mature.
– D’accord, vous devez avoir raison. Au fait, vous voudriez pas changer mon nom. GL, par exemple ça serait bien.
– …
– Ça y est, il recommence à se faire discret. On n’imagine pas la solitude d’un personnage de blog !
Que dire et que faire, tout va si mal. On aurait envie de se réjouir de l’arrivée des mangues et des longanis sur les étals des marchés au mois de mai, mais cette production à contre-saison est une mauvaise nouvelle de plus.
L’optimisme est un combat de chaque jour.
Marcellin Labrousse ne faisait pas grand-chose de sa vie : il essayait de réparer sa vieille mobylette souvent en panne (il s’agirait d’un problème chronique de carburateur) et apparaissait épisodiquement dans un blog prétendument littéraire. Une existence tranquille, faite de petits événements de nature à lui assurer un bonheur simple et des mains sales.
Un jour de mai pourtant, il lui arriva ce qui statistiquement n’avait qu’une chance sur vingt mille de lui arriver (selon un calcul rapide et approximatif fait par Marie-Jean Beaugrenier, l’instituteur qui connaissait bien Marcellin, non pour l’avoir vu souvent à l’école, mais parce qu’il avait aidé Jeanne, la nièce de Marcellin, à passer le concours de l’École Normale) : il gagna un scooter à la tombola de la foire agricole.
« Ce fut une longue et belle journée… », c’était toujours ainsi que Marcellin commençait le récit de cet événement.
Eh bien, allez savoir pourquoi, Marcellin n’utilisa jamais son scooter, pas une seule fois, et continua de tomber en panne très régulièrement en mobylette (ce n’était pas un problème de gicleur bouché, contrairement à ce qu’on lui disait souvent). En revanche, il le prêtait régulièrement à Victoire Malèse, son cousin. Ce qui ne devait pas arriver arriva : il finit dans un fossé, et en piteux état (le scooter), un soir où Victoire oublia de tourner au fameux virage de la Dame Blanche, après la ferme du père René. C’était assez prévisible, sermonna Marie-Jean Beaugrenier, sans donner pour autant la moindre statistique.
« Plus de peur que de mal, mais moins de pépins que de tuiles », c’était toujours ainsi que Marcellin terminait le récit de cet événement.
Jeanne avait réussi son concours, mais fréquentait peu son oncle Marcellin.
(Jeanne ne s’est jamais exprimée sur l’affaire du scooter. Nous n’avons pas essayé de la contacter.)
Allez savoir pourquoi. La vie est riche d’une belle complexité et l’on n’a de cesse de vouloir la simplifier et réduire. À l’inverse, la littérature est belle d’une riche simplicité et l’on n’a de cesse de vouloir la compliquer et charger.
– Dis donc Terre, posa Soleil, tu n’es plus une gamine, ça serait bien que tu trouves ta place.
– OK boomer !
– Bonjour, c’est encore moi, Gros-Lulu.
– Et ?
– Ben, voilà, je pense que je ne ferais pas un bon personnage, en plus je suis seul, je n’ai pas beaucoup d’idées et c’est pas vrai, je ne sais pas faire un tube avec ma langue. Alors, je me suis dit que…
– Que ?
– … que je pourrais faire auteur plutôt, non ?
– Non.
Puis, opportuniste et cynique comme à l’accoutumée, l’auteur se reprit.
– Mais tu te sous-estimes, Gros-Lulu, tu fais un très bon personnage. D’ailleurs, tu as déjà un nom, ça fait 95% du personnage. Alors, je penserai à t’écrire un petit dialogue.
Écrire pour aérer ; je sent le renfermé.
Calvitie sur le haut du crâne, épaules qui se voutent, fesses qui tombent, démarche alourdie… c’est ce que l’on dit de moi sans que je puisse le vérifier (je ne suis plus très souple). Tout se passe dans mon dos comme si le temps n’osait me dire en face ce qu’il en est vraiment. Il y aurait bien cette petite rondeur devant pour me tenir informé, mais une presbytie généreuse me préserve du spectacle. Je ne vois rien.
En revanche, la décrépitude accélérée de mes proches me saute aux yeux et m’afflige pour eux.