Je sens que je progresse et je ne désespère pas de devenir un jour un très bon misanthrope.
(Que les moustiques ne se réjouissent pas trop vite, cela ne signifie pas que je vais symétriquement me mettre à les aimer et les protéger.)
Je sens que je progresse et je ne désespère pas de devenir un jour un très bon misanthrope.
(Que les moustiques ne se réjouissent pas trop vite, cela ne signifie pas que je vais symétriquement me mettre à les aimer et les protéger.)
L’indécision, c’est un doute impuissant.
L’aphoriste est aphone
Le diariste téléphone
– Gagné, fit le haïkiste
Un nez seul n’a pas de sens, pas plus qu’un anus. Manquent encore une figure, un mouchoir, un printemps glacial, le dérèglement climatique, etc. Le nez n’est nez que dans un réseau plus complexe. Eh bien, pour le mot, c’est pareil. Il n’a de sens que dans une phrase qui n’a de sens que dans un texte.
Notons, néanmoins, qu’un texte peut être très court. Exemple.
Melun, juin 2024
– Nez : Atchoum !
– Mouchoir : Beurk !
Ça se voit comme le nez au milieu de la figure, dit-on. Expression idiote, car là, en plein milieu, personne ne le regarde, personne ne le voit. Mettez-y plutôt un anus sale, – je prends les paris – tout le monde regardera, et tout le monde verra.
Exposition passionnante : l’Arte povera chez le milliardaire François Pinault.
Il a fallu tripler le nombre de gardiens pour protéger les œuvres et éviter que les visiteurs, trop habitués à regarder les cimaises, ne marchent sur les chiffons et vieux journaux qui traînaient par terre.
Exposition ni pauvre ni simple ni sobre, exposition drôlement bizarre et librement gaie, et c’est bien, car on s’amuse trop rarement au musée.
(Mon préféré : Michelangelo Pistoletto – et pas seulement pour le nom.)
Les mots sont cruels, parfois, à dire crûment ce qui est. Que se passe-t-il quand on a quarante ans ? Eh bien on est mis en quarantaine. Par qui ? Par tout le monde. Les trentenaires s’imaginent encore faire illusion et préfèrent fréquenter des vingtenaires ; les quinquagénaires n’ont d’yeux que pour les sexagénaires afin surtout de ne pas leur ressembler ; les septuagénaires et les octogénaires ne sont pas disponibles, ils randonnent. Il y aurait bien les nonagénaires pour s’occuper des quadragénaires entre deux goûters, mais ils oublient tout, tout le temps, ils ne sont pas fiables.
Non vraiment, la quarantaine, ce n’est pas un âge ! En plus, ça dure à peu près dix ans.
– Parfois, on vous sent comme emporté par une vague de cynisme. Je m’étonne que vous ne soyez pas plus sensible à la saveur du monde et la subtilité des humains.
– Alors là, je suis totalement d’accord avec vous. C’est juste que je ne trouve pas ça drôle le beau et le subtile et moi, j’adore faire rigoler les copains.
D’abord, on voudrait vieillir plus vite, pour le permis de conduire, les baisers avec la langue et la carte bleue. Ensuite, on déteste vieillir, pour les pannes de voiture, la corvée de câlins et la carte bleue bloquée. Et un jour, on se moque de tout ça parce qu’on est complètement vieux et que même le collagène n’a aucun effet sur les articulations.
(Plus quelques étapes intermédiaires qui ne changent rien à la philosophie générale.)
Mon dieu, comme la vie est pleine de rebondissements !
Ce n’est pas parce que c’est invisible que tu ne vois pas, c’est parce que tu ne regardes pas que tu te cognes le pied.
Friends with benefits, c’est ainsi que les Américains nomment joliment des amis qui s’autorisent une partie de jambes en l’air entre la belote et la pizza. Je ne sais si c’est une manifestation de la situation économique, mais je croise surtout des lovers with deficits.
Tu te lasses ? Alors cesse de fabriquer du même et d’imputer les sujets. Ouvre-toi à la bigarrure des drames et fête l’entrelacs des épisodes – laisse-toi entramer.
Certains plats sont meilleurs tièdes, certaines villes doivent être visitées en automne, certaines bières doivent être bues debout, certaines personnes sont plus belles de loin ou quand on plisse les yeux, certains livres gagnent à être traduits, certaines chansons à être tues…
Mon dieu, que la vie est énigmatique, que la vie est excitante !
Rien ne commence jamais.
(Pour ce qui est de finir, je serais moins péremptoire.)
Courir un marathon, c’est une chose, prendre le TGV Paris-Marseille, c’en est une autre. Dans le train, les premières classes, ceux qui voyagent dans le couloir, les enfants, les clandestins et même le personnel arrivent en même temps, sans privilèges de classe ou d’âge. Sur un marathon, les jeunes, qui ne respectent décidément plus rien, ne se privent pas de vous doubler.
De l’arnica pour ton égo
Pour tes bobos de la vodka
Ta libido ? Là je sais pas
J’aime cette idée qu’un livre est toujours la suite et le début d’autres livres et que tout écrivain prolonge et prépare d’autres écrivains. Si l’inspiration a un sens, il est là, dans la tresse des mots. Dites héritage si vous êtes romantique, dites passe si vous êtes rugbyman, dites rhizome si vous êtes deleuzien, dites le Grand Livre si vous êtes mystique.
Parfois c’est au forceps que tu vas la chercher, jusqu’au tréfonds de tes viscères, la motivation. Et toujours le canapé te fait de l’œil.
Les grandes philosophies ne se résument pas. Certaines philosophies parviennent à tenir sur un PowerPoint en dix slides, mais les grandes débordent toujours, déroutent, détournent, elles glissent toujours, justement, d’une image à l’autre. Impossibles à chiffrer ou à situer, elles désespèrent les guides, les investisseurs et les points de pouvoir.
Les amateurs de bons crus le savent bien, il faut laisser le vin respirer en carafe avant de le boire. Je fais de même avec les grands poèmes, je laisse ouvert le livre un moment avant de boire, puis je lis à petites gorgées jusqu'à être doucement grisé.
« … La nuit tous les pas se mêlent
Ce qui nous mène est perdu… », Joë Bousquet
Vous allez trouver – et ce sera juste – que mon esprit est affecté d’une vilaine torsion et mon cœur d’une sécheresse désolante, mais voilà – c’est très net – chaque fois que je nous entends, d’une voix émue et hésitante, remercier parents, anges gardiens, sponsors, entraîneurs… la liste est longue… masseurs, cuisiniers, mémé Jeanne décédée, monsieur Lambert retraité et tous les autres sans qui notre victoire aurait été impossible, eh bien je nous entends surtout – ah ça, c’est vraiment très net – hurler notre mérite pour ce magnifique exploit dont la responsabilité nous revient pleinement.
Torsion spirituelle et sécheresse cordiale ; je vous avais prévenu.
Il y a les vivants, les morts et les poètes.
– C’est triste à voir, mais aucun doute, il se tasse et se courbe, regarde, il se ramollit depuis quelque temps.
– Mais de qui parles-tu ?
– De lui là, l’être humain. L’homme, la femme, les jeunes et les vieux. Il y a bien leurs petits qui courent encore et sautent dans tous les sens, mais pour les autres, c’est carrément une mutation morphologique, l’homo erectus a mis bas un homo sedens.
– C’est vrai qu’ils en passent du temps dans leur canapé.
– Et tu sais comment ils appellent ça ? S’avachir !
– Sans blague ! Ils sont vachement drôles ! On va leur apprendre à manger et à dormir debout.
– Cela dit, leur aventure risque de ne plus durer très longtemps, s’il ne se redresse pas, Môssieu Erectus va être victime d’une grosse panne.
– Ah ah ! Tu n’es jamais avare d’une petite vacherie.
Et la Germaine et la Fernande partirent dans une bonne poilade tout en bousant généreusement.
La poésie survivra à la philosophie car elle n’a jamais été en guerre ni en recherche d’alliance avec les religions, les sciences ou les pouvoirs. Sans alliés ni ennemis, sans frontières ni dogmes, la poésie, sans prêtres ni électeurs, elle chante les petites choses et se moque d’avoir raison. Vigile subtil de ce qui nous échappe.