Peser, ce n’est pas penser sans haine.
Peser, ce n’est pas penser sans haine.
C’est dommage que les chats ne peignent pas car on aurait une idée plus précise de leur monde – sauf à tomber, bien sûr, sur un chat cubiste.
– Jeune homme, vous avez pris ma place.
– Ah ? Voiture 17, siège 16. Non, c’est bien ma place. Je peux voir votre billet. Oui, c’est ça, vous êtes là, côté couloir.
– Impossible, ma petite fille a réservé côté fenêtre. Je dois être côté fenêtre, sinon j’ai des aigreurs d’estomac.
– Ah, je comprends, il n’y a aucun problème, on va échanger.
– Merci, vous êtes bien aimable. Vous pourriez aussi me monter ma valise. C’est gentil. Ouf ! Enfin assise. Merci bien.
– Je vous en prie.
– Zut, j’ai oublié ma bouteille d’eau dans la valise. En plus, je dois aller aux toilettes. Excusez-moi.
Nov attrapa la valise de la vieille dame qui partit aux toilettes.
– Bonjour. Le train, c’est la loterie, et toi, tu as tiré le mauvais numéro, dit-elle en éclatant de rire. Ou peut-être pas... Si tu veux, la place à côté de moi n’est pas libre, mais elle est disponible. Ma vessie et mes bras fonctionnent encore bien et je vais dormir, tu seras plus tranquille ici. Tu es Français, non, demanda-t-elle avec un léger accent italien.
– D'accord, je vais m'asseoir là. Bonjour et merci. Oui, Français.
– Ah, j’avais un doute avec ton T-shirt Mexico City. Come ti chiami?
– Nov. Le T-shirt, c’est parce que j’habite au Mexique. Et toi ?
– Alomè. Avec un accent grave. Ti piace?
– Quoi ? Ton prénom ? Oui, Alomè, c’est bien.
– Moi aussi j’aime bien Nov, je ne connaissais pas. E Dove stai andando?
– Ouh là, très loin, Istanbul, Moscou, Vladivostok, Séoul, Hawaï.
– D’accord, Phileas Fogg est de retour. Ma tu parli italiano, si?
– Non, je parle un peu anglais et un peu espagnol ; les langues, ce n’est pas mon fort, mais je m’améliore.
– … et italien, je te le dis. En tous les cas, tu comprends quand je parle italien.
– Ah ? Je n’ai pas fait attention. C’est bizarre ce qui se passe dans mon cerveau, je crois que je fais un blocage au niveau des langues.
– Avant le Mexique, tu habitais en France ?
– En fait, mon père travaille dans les ambassades alors j’ai toujours habité à l’étranger. Mexique, Argentine, Portugal et même l’Italie quand j’étais bébé, mais je n’ai aucun souvenir.
– Certo che sì! La preuve.
– En plus, ma mère est Russo-Polonaise et professeure de littérature comparée !
– OK. J’ai compris, è un bel casino. C’est le bordel dans ton cerveau, disons que tu fais un refus d’obstacles, mais inconsciemment. Au fait, ton prénom, ça vient d’où ?
– Nov, je ne sais pas. En fait, mon vrai prénom, c’est Aurélien-Louis ; mes parents ont choisi ça en référence à je ne sais plus quel livre. Moi j’ai changé en Brad. Et au départ de mon tour du monde, mon amie Vera a choisi Nov. Comme ça.
– “Comme ça” ? Non, je ne dirais pas ça comme ça. Enfin, tu fais fort, quand même. Moi aussi j’ai changé mon prénom, mais c’est juste une petite modification. En fait, mon vrai prénom c’est Salomé, mais à quinze ans, quand j’ai appris l’histoire de Salomé, tu sais, avec saint Jean-Baptiste, la danse, la tête décollée – bleah! – j’ai voulu changer. Je voulais quand même garder quelque chose du prénom, parce qu’il y a aussi Lou Andréas-Salomé que j’aime bien, tu sais, la copine de Nietzsche, alors j’ai essayé plein de trucs. Saloé, mais un copain français m’a dit qu’il entendait tout de suite salaud. Il m’a proposé Salamé, il disait, ça pourrait être un mélange du salam arabe et du shalom hébreux ; c’est vrai que ça sonne bien, en plus vous les Français, ça vous fait penser à votre jolie journaliste, mais nous les Italiens, dans salamé, on entend tout de suite saucisson. Il y avait aussi Lomé, j’adore, mais c’est déjà la capitale du Togo. Bref, je me suis décidée pour Alomè, avec un accent grave, c’est comme ça que ma petite sœur m’appelait quand elle a commencé à parler. J’aime bien. Et donc Nov… Voyons ? Ça me fait penser à Novecento.
– Ah oui, c’est vrai. Novecento, je connais, j’ai vu le film, le pianiste qui est né sur un paquebot, c’est avec Mélanie Thierry.
– Ouais. C’est d’abord un livre de Baricco ; vous les Français, vous adorez Baricco, mais Novecento, moi, ça me fait penser d’abord au musée, à Milan. D’ailleurs, il faudra que tu y ailles, c’est à côté du Duomo et c’est mieux. Vas-y, tu seras seul avec les gardiens, plus quelques touristes perdus, tu auras une bonne idée de l’art contemporain et en plus, tu auras une vue plongeante sur le Duomo et les troupeaux de touristes. Bon, si tu tiens vraiment à visiter la cathédrale, je te conseille d’y aller le matin, de passer par la petite porte à gauche et de dire à l’entrée : “per pregare”, c’est pour prier, ça marche tu verras. Il y a quand même deux ou trois choses à y voir.
– D’accord. Peut-être que j’irai visiter les deux, mais je ne suis pas un spécialiste de l’art.
– Je sais, tu préfères les bons restaurants, non.
– J’aime bien aussi, mais ce n’est pas non plus une passion. Pourquoi tu dis ça ?
– C’est toi que j’ai vu au Train bleu à midi. Tu étais avec un homme un peu plus âgé, très classe et très tendre avec toi. Ton amant ?
– Ah, ah, non, c’était mon père, mais je lui dirai, ça l’amusera. C’est lui le gastronome. Mais tu nous espionnais ou quoi ?
– Je ne dirais pas ça comme ça. Tu sais que tu as déjeuné dans un des plus beaux lieux de Paris. Toi qui aimes le cinéma, tu dois savoir que c’est là qu’a été tournée la scène mémorable de Nikita de Luc Besson avec Anne Parillaud. C’est un véritable musée du novecento français justement, et il se trouve que vous étiez assis juste en dessous d’une fresque d’Albert Maignan que je voulais voir de près. Malheureusement, à 14h15, vous étiez toujours autour d’une crêpe flambée au rhum, alors je suis partie.
– C’était au Grand-Marnier. OK, je comprends. Désolé. Mais qu’est-ce qu’elle a de particulier cette peinture ?
– C’est le théâtre d’Orange, et au premier plan, tu as plusieurs personnages célèbres de l’époque, Sarah Bernhardt, Réjane et Edmond Rostand. Tiens, regarde.
– Intéressant. Mais... tu trouves ça beau ?
– On s’en fout du beau. J’aime beaucoup cette période, disons les quinze premières années du 20e, parce que tout va basculer. On va changer de monde. Nous, on le sait maintenant, parce qu’on connaît Malevitch, Einstein et la Grosse Berta, mais eux, ils étaient en plein dans le bouillon, seuls les plus sensibles devaient sentir la catastrophe arriver.
– Enfin, là, à Orange, c'est une petite sortie dominicale de bourgeois, ça semble encore calme. Tu t’intéresses à l’art ?
– Je ne dirais pas ça comme ça, parce que l’art, ce n’est pas une curiosité, surtout pas une distraction, pas une occupation, non. Je pense que l’art est le lieu où s’est réfugiée la liberté qui n’existe plus nulle part ailleurs. C’est même plus que la liberté, c’est la force, la vie, l’être… mais je ne suis pas naïve, c’est une force qui a peu d’effets, c’est une vitalité de moins en moins contagieuse, tu comprends, ça ne peut pas grand-chose, l’art, contre la bêtise et la cupidité.
– Je crois que je dois être d’accord. Ça ne change pas le monde, mais peut-être que ça change les gens ou, au moins, certaines personnes. Dis-moi, je suis curieux, tu es une artiste toi-même ?
– Non.
– Ah… mais tu aimes l’art.
– Je ne dirais pas ça comme ça. L’amour, c’est un autre bordel, un gran casino, et apparemment, je ne m’y connais pas vraiment. Je croque un peu, mais je suis surtout historienne et critique d’art. Enfin, je commence, je viens de soutenir ma thèse et je rentre à Milan pour enseigner, je suis chargée de cours à l’Accademia di Belle Arti di Brera.
– Quoi, déjà ! Mais tu sembles jeune, tu dois avoir le même âge que tes étudiants.
– Ah ah, je ne dirais pas ça comme ça, j’ai trente-deux ans.
– Ah bon, j’aurais dit vingt-sept. Et tu vas enseigner quoi ?
– J’ai deux spécialités, je n’ai jamais pu choisir, mais peut-être que ça ne te dira rien. Deux Michelangelo. D’abord, il Ca…
– Quand même, je ne suis pas un grand connaisseur, mais je connais Michel-Ange. Au lycée, on a étudié la Création d’Adam, en plus j’ai vu un très bon film sur lui récemment. C’était incroyablement réaliste, on se croyait revenu à son époque.
– Oui, je pense que tu parles du film du russe Andreï Kontchalovski, je connais, c’est Alberto Testone qui joue Michel-Ange, un acteur italien. Un bon film, c’est vrai, mais moi, je ne te parle pas de Michelangelo Buonarroti, je te parle de Michelangelo Merisi que tu connais sûrement, vous l’appelez le Caravage, et puis d’un autre que tu ne connais sans doute pas.
– Désolé, mais tu m’as perdu là.
– OK je reprends. D’abord, il y a Michelangelo Buonarroti, non, celui que tu appelles Michel-Ange, celui de la chapelle Sixtine, en fait Michelagnolo, mais passons. Un siècle plus tard, arrive mon chouchou, Michelangelo Merisi, dit le Caravage, parce que ses parents viennent de Caravaggio. C’est un Milanais. Va à la Pinacoteca de Brera, tu verras la sublime Cena a Emmaus. Regarde, je l’ai sur ma tablette. On le présente comme le père du clair-obscur, c'est vrai bien sûr, mais surtout, c’est celui qui rapproche. Regarde, ça c’est la Mort de la Vierge, il est au Louvre. Qu’est-ce que tu en penses ?
– Je n’arrive pas bien à parler des tableaux. Je trouve ça magnifique et impressionnant.
– D’accord. Quoi d’autre ? Regarde celui-là, un de mes préférés, on l’appelle Madeleine mourante, mais il s’agit de la “petite mort” comme vous dites en français. Je te raconterai son histoire, malheureusement, je n’ai vu que des copies. Alors ?
– Je ne sais pas, je trouve les personnages énormes.
– Oui. Pourquoi ?
– Parce qu’ils sont tout près ?
– Oui, voilà. Exactement. Si tu restes un peu, mais devant les tableaux, pas devant les photos sur le téléphone, tu verras, tu vas finir par avoir l’impression d’être dans le tableau, enfin juste au seuil. Caravaggio, il rapproche. Il rapproche le divin, il rapproche les personnages, il rapproche le peuple. Toi, tu dois fréquenter surtout des ambassadeurs et des consuls.
– C’est vrai, et aussi des pêcheurs et des filles de pute.
– Ça va, ne sois pas vexé…
– Je ne suis pas vexé, je suis sérieux, la mère de Vera est une prostituée. C’est elle-même qui répète toujours, quand elle fait un cadeau ou quelque chose de gentil, « alors qu’est-ce qu’on dit ? On dit merci, hija de puta ».
– Ça me plaît. Tiens, regarde, une autre garce. Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste, c’est la version de Londres. Caravaggio avait une obsession pour Salomé, tu te souviens, celle qui a dansé pour avoir la tête de Jean-Baptiste sur un plateau. En vérité, il était plus intéressé par Battista que par Salomé. Passons. Tu suis ?
– Oui, mais ça ne fait que deux Michelangelo… et le troisième ?
Plagiaires, utilisateurs de l’IA et consommateurs de séries se multiplient. Merci, la voie est libre.
L’essentiel se trouve dans les choses simples, la brise qui fait danser les branches, les vagues qui reviennent toujours, le rire de l’enfant qui s’étonne de marcher…
Mais non, foutons donc la paix aux vagues et aux enfants ! L’essentiel moisit dans de vieux grimoires prétentieux ; le vent souffle, la mer ondule, l’enfant rit. C’est.
C’était l’Assomption hier. Quelle histoire ! Peu importe qu’on n’en trouve aucune trace dans la Bible, peu importe qu’il ait fallu attendre 1950 pour que l’événement soit reconnu comme un dogme, peu importe que les protestants, les athées, les taoïstes pensent différemment. Quand même, et sans vouloir offenser quiconque, quelle histoire !
Avec l’âge, le désir devient, sans aucun doute, deleuzien. Oui.
Je ne comprends pas pourquoi, dans les films policiers, les méchants restent toujours au milieu de la route quand ils s’enfuient en courant, ce qui permet aux gentils de les attraper ou de les supprimer facilement. Faut-il nécessairement que les méchants soient aussi crétins ? Ou peut-être que le crétin, c’est celui qui regarde des films dans lesquels les méchants perdent toujours.
[Quatrième partie de notre feuilleton Le Voyage de Nubecito. Perdu sur la côte mexicaine, le jeune cumulus hawaïen a été pris en charge par Brad qui doit le ramener chez lui. Après avoir traversé le Mexique avec Ludmilla, puis l’Atlantique sur le Françoise-Sagan, Brad, devenu Nov, a remonté la Seine à vélo jusqu’à Paris. Il va maintenant tenter de rejoindre Istanbul en passant par l’Italie et la Serbie.]
– Allo ? Coucou mon chéri. Désolé pour hier soir, mais ça a traîné au ministère. Ça se complique, c’est passionnant, mais ça se complique. Je te raconterai. À quelle heure est ton train ?
– Salut Dad. Pas grave. En fait, je me suis écroulé à neuf heures et j’ai dormi douze heures. Elles m’ont épuisé. J’ai bien fait de prendre le train de l’après-midi. Je pars à 14h28 et j’arrive à Milan à 21h50. Est-ce qu’on aura le temps de se voir ?
– Oui, c’est parfait. Tu me raconteras ton voyage. Écoute, on pourrait se retrouver vers midi au Train bleu, tu sais, c’est au premier étage de la gare de Lyon. Tu penses pouvoir y être ?
– Oui, très bien, mais tu ne veux pas plutôt qu’on déjeune dans une brasserie.
– Non, non, ça ne sera pas beaucoup plus cher, ça sera bien meilleur et en plus, on sera tranquille, ta mère va appeler, on doit parler de quelque chose tous les trois.
– Aïe, tu m’inquiètes… Bon, c’est d’accord pour le bistrot de la gare trois étoiles. Et du coup, je vais sauter le petit déjeuner.
– Non, deux étoiles seulement ! Justement, je dois rencontrer le Chef, Michel Rostang. Un projet dont je te parlerai.
– Ouh là là, mais le déjeuner familial se transforme en une rencontre d’agents secrets !
– Oui, il y a de cela. Allez, je te laisse te préparer. Midi, midi et demi. Nos vemos, Doble O siete…
– Ça roule, je porterai une perruque de rouquin et des lunettes noires, mais tu me reconnaîtras à mon T-shirt mexicain…
*****
– Allo, Nov, c’est Mamie Magali. Je sais, on s’est vus il y a moins de vingt-quatre heures, mais je voulais t’embêter un peu.
– Mais tout le plaisir sera pour moi, surtout si tu pleures…
– Vilain garçon ! En fait je voulais te remercier de m’avoir supportée avec tellement de cœur et d’intelligence. Et ton petit mot… Tu sais… enfin… voilà, jamais personne ne m’avait parlé comme ça. Tu fais quoi maintenant ?
– Là tout de suite, je regarde la statue de la Liberté en buvant un chocolat, ensuite je remonte à l’appartement prendre mes bagages, j’ai rendez-vous avec mon père à midi et demi. Et à 14h28, je file à Milan. Voilà, tu sais tout. Ça va me faire drôle de me retrouver tout seul, depuis mon départ du Mexique, j’ai toujours été accompagné.
– Alors là, je n’ai aucune inquiétude pour toi, tu feras vite de nouvelles rencontres. Tu sais, tu m’as appris des choses sur moi, eh bien, moi, je vais t’apprendre quelque chose sur toi que tu ne sais peut-être pas. Tu rayonnes, tu irradies…
– Ouh la, j’espère que je ne brûle pas.
– Arrête, je ne plaisante pas. Bien sûr que non, d’ailleurs, tu n’as rien de solaire. C’est ça qui est bizarre. Comment expliquer ça, dommage que Manon ne soit pas là, elle trouve toujours les mots justes. Disons que tu rayonnes, mais sans briller. C’est un peu le contraire de moi. Moi, je brille et on me remarque tout de suite, mais rapidement, je fatigue et même j’énerve, enfin, sauf mes adorables amies que tu connais. Toi, au début, on ne te remarque pas et puis, rapidement, on sent comme une chaleur rassurante ou apaisante qui vient de toi, et ensuite, on a envie de te garder et t’emmener et on a un peu froid quand tu pars.
– Je vois, un peu comme un petit chauffage portatif.
– C’est ça, fais semblant de ne pas comprendre ! Tati Magali ne dit pas que des bêtises.
– Ah Mamie est devenue Tati, un petit effort et tu vas devenir Sister Mag ! Pardon… oui, peut-être que tu as raison, je ne sais pas. Ce que j’apprends, c’est qu’on n’aime pas tous les mêmes choses et les mêmes personnes, heureusement. Et pour mes futures rencontres, on verra, je te raconterai. Allez, je dois vraiment y aller. Je t’embrasse.
*****
– Quel plaisir de te voir, mon Brad. C’est curieux, j’ai l’impression que tu es parti il y a six mois. Viens, on va se mettre dans ce coin pour être plus tranquilles. Tu connaissais le Train bleu ?
– Non, pourtant j’en ai pris des trains ici pour aller à Lyon.
– Allez, raconte-moi ton voyage.
– En fait, disons que mes yeux ne sont pas très attirés par les paysages ou les bâtiments. Tu vois, comme pour le Train bleu. Je ne sais pas regarder et donc je ne sais pas décrire, pourtant j’aimerais bien. J’avais déjà remarqué ça en lisant le Voyage de Stevenson, lui, il est sacrément doué pour les descriptions de choses et de lieux. En fait, je crois que ce qui me plaît le plus, ce sont les gens que je rencontre. En vélo, j’étais avec trois femmes. Plutôt de ta génération que la mienne, enfin, entre les deux. Il y avait Manon. C’est une scientifique, c’est une spécialiste des holothuries, tu sais les boudins de mer, mais elle connait plein de choses. Même en littérature. Je pense qu’on n’a pas la même taille de cerveau. Elle est hyperactive et hyperrapide. Elle pense vite, elle pédale vite et elle lit vite. Elle m’a raconté que pendant le confinement, elle avait lu ou relu tous les Rougon-Macquart, cinq volumes de La Pléiade. Moi, il y a cinq jours, j’ai commencé Moby-Dick – c’est Moby, justement, qui me l’a offert – et j’en suis à la page quarante-sept et j’ai mis dix jours à lire les soixante pages du voyage de Stevenson.
– Oui, mais ton commentaire a ravi ta mère, elle a rassemblé tes mails en un petit recueil qu’elle montre avec fierté à ses collègues.
– Oui enfin, Mam n’a jamais été très objective avec son “fils préféré”. Bon, je continue, ensuite il y avait Laurence, la mécanicienne du Françoise-Sagan. Plus calme, le genre de personne que tu as envie d’avoir à tes côtés quand tu voyages ; elle a toujours une solution pour régler toutes sortes de problèmes. Mais elle, c’est plus les mains dans le cambouis que Manon. Et puis il y avait Magali, un phénomène. La quarantaine passée, elle est en procédure de divorce. Scénario classique, son mari est parti avec une collègue plus jeune. Bref, on s’en fout de lui. Mais Magali était complètement dépendante, financièrement, affectivement, socialement… Elle doit donc recommencer une deuxième vie. Il y a eu des hauts et des bas, mais ça commence à aller mieux.
– Je suis tellement content pour toi. Ces rencontres et ces lectures vont te construire et même les paysages que tu penses ne pas voir, ils vont rester. J’aime ce que tu es en train de devenir. Bon, il y a autre chose, on voulait te parler d'un sujet important avec ta mère, ce n’est pas urgent, mais c’est bien que l’on commence à y penser maintenant, tous les trois.
– Rien de grave j’espère.
– Non, non. Il s’agit de ma prochaine affectation. Ça ne changera rien d’essentiel dans nos relations, évidemment, mais ce n’est pas seulement de la logistique, non plus. J’ai déjà fait deux séjours longs au Mexique et y rester semble difficile et peut-être pas souhaitable. Il y a deux paramètres importants dans cette équation, les prochaines élections présidentielles qui pourraient mal tourner et le bouleversement de la situation géopolitique, notamment en Europe de l’Est. Ça signifie, primero, que des nouvelles équipes vont se mettre en place avant 2027, on ne sait jamais, segundo, qu’on va renforcer notre présence et notre influence dans la zone et notamment dans les pays en voie d’intégration à l’Union européenne, Albanie, Serbie, Kosovo, Ukraine, bien sûr… Ta mère, évidemment, voit ce retour vers l’Est d’un très bon œil. Moi, je pense que ça peut être un défi passionnant. On voulait connaître ton avis.
– Oui bien sûr, ça sera sûrement passionnant, mais je ne dois pas être un élément déterminant dans vos choix. J’ai vingt-cinq ans et il va bien falloir un jour que je vole de mes propres ailes. Euh, rassure-moi quand même, tu ne vas pas te retrouver sur le front ?
– Non, évidemment, mais tu as raison de penser en ces termes, c’est une autre façon de résister aux poussées russe et chinoise, pour dire les choses clairement, et peut-être même d’avancer nos pions. Quand les armes se tairont, le plus tôt possible j’espère, une autre lutte s’engagera et si possible pas seulement commerciale. D’ailleurs, je suis heureux et un peu surpris en même temps, mais “là-haut”, on pense que l’influence linguistique et culturelle est déterminante aussi. En gros, les canons César, c’est bien et il n’est pas question de lésiner dans ce domaine, mais le développement du réseau des alliances françaises, l’organisation de colloques francophones, la présentation du savoir-faire français, par exemple gastronomique, etc., c’est tout aussi important. Ça correspond tout à fait à ma conception du concert des Nations. Bref, on réfléchit à une géopolitique des arts, des langues et des métiers.
– Très intéressant. Tu as une profession géniale. Dis-moi, est-ce que cela aurait à voir avec ta présence ici aujourd’hui ?
– Ah ah, tu es malin. Oui, bien sûr, je continue à me constituer un bon réseau. J’imagine déjà organiser une grande rencontre de Chefs européens.
– Avec conférence et dégustation ! Alors là, c’est succès assuré. Et c’est vrai que c’est quand même mieux que de vendre des Rafale. Je ne comprends pas pourquoi on ne pourrait pas avoir l’un sans l’autre. Je suis sûr qu’une immense majorité des humains préfèrent bien manger, chanter et lire un bon livre plutôt que de vendre des armes ou acheter du pétrole, mais je dois être naïf et ignorer beaucoup de choses.
– Oui, naïf et ignorant et je partage ton ignorance et ta naïveté, mais l’histoire me semble sans équivoque, partout et toujours les humains se sont entretués, avec plus ou moins de succès si je puis dire. Le lieu et l’époque dont tu rêves n’ont jamais existé. Ah ! ça sonne, c’est ta mère qui appelle. Tiens, réponds.
– Allo, bonjour ma petite maman préférée, ça doit bien faire trois ans et demi que je ne t’ai pas vue…
– Ah ah, mon Unique, mon Divin, tu me voles mes répliques maintenant. Tu crois exagérer, mais c’est la vérité. D’ailleurs, seuls les excès sont vrais.
– Mam, tu es ma boussole, quand tout change ou vieillit, la météo, les modes, les gens, toi, tu continues à donner le Nord. Tiens, ça me fait penser à un passage de Moby-Dick, quand Ismaël parle de son nouvel ami Queequeg, tu sais, il dit qu’il vient d’une île lointaine, Kokovoko “qui ne se trouve sur aucune carte”.
– Oui, bien sûr, “it is not down in any map”, et il ajoute “true places never are”, ça pourrait signifier que les vrais lieux ne sont jamais sur les cartes, que le vrai n’existe nulle part, donc que nous habitons dans le faux ou l’illusoire, mais ça pourrait signifier aussi que les cartes parlent d’autre chose que du vrai et du réel. Ça, tu dois commencer à le comprendre et à le vivre, dans tes mollets, tes tympans, ta peau.
– En fait, je n’avais pas compris tout ça, mais c’est sûr que voyager c’est plus qu’un mot dans un dictionnaire. Alors peut-être que le vrai sens n’est jamais dans les livres. Quelqu’un a déjà dû écrire ça…
– Quel bonheur d’être à nouveau réunis ; ma chérie tu es brillante, comme toujours, je pense sérieusement que ma dernière affectation sera sur les bancs de ton amphi, avec tes étudiants. Et toi Brad, je peux t’assurer que j’organiserai une rencontre sur le voyage et que tu seras invité, et pas pour être du côté des spectateurs.
– D’accord. En effet je voyage, déjà, je suis passé de Brad à Nov. J’avance. Lentement. Étape par étape, sans pouvoir en sauter. L’avantage des livres, c’est qu’on peut sauter des chapitres. Tu ne vas pas aimer Mam, mais je dois t’avouer que j’ai du mal à lire toutes les pages et toutes les lignes de Melville, c’est vraiment trop long. J’adore la description qu’Ismaël fait de Queequeg, quand il dit que, perdu parmi des étrangers aussi étranges que des habitants de Jupiter, il est pourtant très à l’aise, il est serein, il se suffit à lui-même – il me rappelle Diego, par certains côtés. Ça j’aime vraiment, en revanche, j’ai lu en diagonale le sermon du père Mapple, c’est long, c’est interminablement long.
– Mon Nov d’amour, quand tu feras une conférence sur Melville, Stevenson ou l’art de voyager, je serai au premier rang, je peux te l’assurer. Quant à Melville, c’est vrai qu’il a pris soin de son personnage Queequeg, il le décrit avec finesse, mais avec beaucoup d’affection surtout, c’est le signe des grands auteurs. Pour ce qui est des chapitres sautés, tu avoues ce que tout le monde fait. Tout le monde saute des pages, ce qui est amusant, c’est de constater que ce ne sont pas toujours les mêmes passages. C’est aussi ce qui fait le charme des relectures.
– Bon, je vais encore avoir le mauvais rôle, mais je dois vous rappeler qu’il est déjà 14h15. Nov, ton train va partir et on n’a même pas eu le temps de parler de notre futur probable déplacement vers l’Est, mais, de toute façon, rien ne se fera avant 2026 et d’autre part, j’en saurai beaucoup plus dans les semaines qui vont venir.
– Comme je t’ai dit, Dad, pour moi, c’est une excellente idée.
– C’est vrai que c’est très tentant, ajouta Nadja, mais j’aimerais aussi en parler avec Vera qui ne veut pas quitter le Mexique pour le moment.
Pourquoi vouloir imaginer ce qu’il y a au-delà du ciel quand on ne sait même pas ce que c’est, le ciel, sinon un mot, assez joli au demeurant, mais qui ne saurait nous satisfaire parce qu’un mot, ça n’est pas réel ?
– Tu préférerais mourir encore jeune ou naître déjà vieux ?
– Et il n’y a pas d’autres choix ?
– Vraiment Aurore, je ne comprends pas pourquoi tu éclates de rire alors même que tu viens de te piquer dangereusement avec une aiguille.
– C'est que je pense au couillon, répondit la princesse hilare, qui la cherche dans une meule de foin.
(La fin est moins drôle : on appela le 15 en vain, déjà occupé avec Blanche-Neige intoxiquée par la bactérie E. coli en mangeant des merguez.)
Dans le deuxième tiroir de mon bureau se trouve le câble USB qui me permet de recharger ma montre ; ce que je fais tous les dix jours. Chaque fois que j’ouvre ce tiroir, je vois aussi une boîte de punaises et une boîte de trombones. Dieu merci, ces objets n’ont ni âme, ni cœur, ni yeux, car j’imagine leur détresse en voyant ma main, tous les dix jours, prendre le câble et les éviter. Un peu comme ces malheureux chiens ou chats, dans les refuges de la SPA, qui voient des familles adopter leurs copains et les ignorer.
Que l’on puisse apprécier une infusion au thym est le signe que tout n’est pas encore perdu.
Il n’y reste jamais, mais le monde vient des histoires.
Chaque fois que j’ouvre un livre, je suis terrifié à l’idée d’y trouver une de mes histoires ou une de mes phrases. Je veux dire quelque chose que j’aurais pu écrire et que je ne pourrai plus.
– Sers-toi un verre et assieds-toi, semble me dire Milo, le chaton de la voisine que je garde le mercredi.
Fête de la pomme de terre la semaine prochaine.
Délicats mais peu soucieux de parité, les organisateurs n’éliront qu’un Mister Patate.
– Eh ! Salut les cyclistes ! Bienvenue sur le parvis de Notre-Dame de Paris. Bon, ce n’est pas une arrivée sur les Champs, mais ce n’est pas mal non plus. Alors d’abord, on fait la photo devant la cathédrale. Bravo, vous avez bien roulé ; je crois que la météo était avec vous. Alors ? Vos premières impressions ?
– Je te fais un résumé objectif : Laurence a préparé sa reconversion dans la fluviale, Manon a exhibé son postérieur galbé et notre petit Mexicain du 9-2 a téléphoné.
– Programme passionnant. Et toi, Magali ?
– Moi j’ai sué et j’ai pleuré, je suis un vrai déchet. Appelez-moi Miss Poubelle.
– Oh, ça ferait un très bon début de livre, ça.
– Ah, ah, rigola Nov, j’ai eu la même idée que toi, Manon. Bon, Miss Ma Belle, j’ai une surprise pour toi. Un petit texte, pour te faire pleurer encore une fois.
– Attendez, j’ai une surprise moi aussi, j’ai apporté l’apéro. On va se trouver un coin pour s’asseoir et tu liras ton poème. Alors, pour ma chérie, j’ai un macaron au chocolat de chez Carette, le grand format, bien sûr. Pour Laurence, j’ai du saucisson et des cubes de Beaufort. Pour toi Magali, des radis et des mini-concombres bio. Attends, je blague, j’ai aussi des chips. Et pour tout le monde, un caviar d’aubergine maison. Et bien sûr, une petite coupe de Champagne.
– Clèm qu’on aime ! L’homme parfait. Manon, tu aurais des compétences en clonage, par hasard ?
– Non, désolée Magali. Remarque j’y pense, il y a des holothuries qui se reproduisent par scissiparité, elles se coupent en deux, mais j’hésite à tenter l’expérience sur mon Clèm, en plus, je ne sais pas quelle moitié je garderais… Bon, j’arrête, ça fait rire Magali, c’est mauvais signe. Allez Nov, à toi. Ta déclaration s’adresse à Miss La Belle, mais on peut écouter quand même, j’imagine.
– Bien sûr.
Magali coquelicot fantaisie et délit
Et tu ris et tu pleures de Honfleur à Paris
Tu rêvais de tango au lit avec Jacquot
Ou Rocco l’asticot simili latino
Ou Nico le blaireau Erico l’haricot
Il promet Monaco à Thalie et Lili
Il vendait l’Italie bécots en stéréo
Magali calicot a envie de récits
Mexico Australie Bamako Kigali
Oublie Marco Franco dis-lui tchao Coco
Magali abricot est jolie quand elle vit
Friselis sirocco caraco floralies
Magali boléro dite aussi Milady
Trémolo mélodie alchimie libido
Amicos mii
Call me Magali
– Mon petit amour, comme d’habitude je n’ai pas tout compris, mais j’aime tout. J’ai compris quand même que je dois oublier Rocco l’asticot – c’est tout lui, ça. Tu es adorable. Vraiment. Je suis sérieuse. Tu es un ange. C’est la première fois que quelqu’un m’écrit. Je te couperais bien en deux, toi aussi, mais en gardant les deux bouts. C’est incroyable, je pourrais être ta grand-mère et c’est toi qui me fais comprendre la vie. Et dire qu’hier encore, je me demandais comment me venger de Pa…, euh comment déjà ? ah oui, Coco le blaireau, ça lui va tellement bien.
– C’est vrai qu’il cache un peu son jeu, le petit, il y a chez lui comme une sagesse discrète, dit Laurence. En tous les cas, Nov, c’était un plaisir de voyager avec toi.
– Cent pour cent d’accord, ajouta Manon. Et deux choses en plus. Magali, tu pourrais techniquement être la grand-mère de Nov, même si nous, les humaines, nous n’avons pas une maturité sexuelle aussi précoce que celle des lapines – prochain voyage, je vous raconterai la sexualité hors norme des lapines, un délire ! – mais tu n’as vraiment pas la maturité émotionnelle d’une grand-mère. Parfois on dirait une ado qui découvre les sentiments.
– Mais c’est exactement ça. Comme d’habitude, ton analyse est juste. Tout n’a pas poussé au même rythme chez moi. Sous ma forte poitrine de grand-mère bat un petit cœur de jeune fille.
– Ah ah, c’est toi que le dis. Deuxième chose plus sérieuse, pour toi Nov. À propos de vengeance. En fait, Moby-Dick c’est un livre sur la vengeance, je ne vais pas te dévoiler la fin, même si ce n’est vraiment pas ça l’important, mais Starbuck, le Second, dit au Capitaine Achab, quelque chose comme, ce n’est pas le cachalot qui te cherche, c’est toi qui le cherches comme un fou. Oui parce que Achab est obsédé par cette baleine-là qui lui a mangé la jambe et il se moque bien de chasser les autres. Son monde se réduit à ce combat entre Moby-Dick et lui ; il oublie tout le reste, sa femme, ses marins et même la pêche et les affaires. Je te laisse deviner où cela va les mener.
– Mais oui, bien sûr, continua Magali, c'est ça. La vengeance, ça rétrécit ton monde. Et c’est bien dommage, il y a tant de belles choses à voir et tant de jolis garçons à rencontrer. Mais pourquoi vous me faites toujours pleurer…
– Et les cafés Starbuck, ça vient de là ?
– Oui, je crois, mais comme ils en ont ouvert sur toute la planète, ils ont mis le nom au pluriel, Starbucks. Ça doit être des amateurs de littérature, mais dotés d’un sacré sens du business !
– Bon les amis, désolé d’interrompre vos échanges passionnants, mais on va devoir y aller. Je suis content pour vous et j’espère bien être de la partie la prochaine fois.
– Attends une minute encore, Clèm. J’ai un petit souvenir pour toi, Nov. Tiens, je l’ai trouvé à la maison Zola. Je n’ai pas eu le temps de visiter la maison, mais j’ai quand même fait un petit tour à la boutique. Regarde, Zola, l’amoureux de Cécile Delîle. C’est l’histoire des deux femmes de sa vie, son épouse Alexandrine et sa maîtresse Jeanne avec qui il a eu ses deux enfants. Et regarde la photo sur la couverture, il fait du vélo exactement où on est passés. Bref, je ne sais pas pourquoi, ça m’a fait penser à nous. Tu me raconteras parce que je n’ai pas eu le temps de le lire, mais si j’ai bien compris le résumé, c’est aussi l’histoire d’une femme cocufiée qui réagit avec beaucoup plus d’intelligence et de cœur que moi, plutôt que de se venger, elle finit par accepter la situation et après la mort de son mari, elle ouvre son monde, elle s’occupera des enfants et leur fera même donner le nom Émile Zola. Eh les filles, on va toutes écrire un petit mot pour Nov ! Clèm, encore trente secondes. Et tu n’aurais pas un stylo, s’il te plait.
– Excellent, Magali ! Passe-moi le livre, j’ai une idée. « “La rue courbe est le chemin des ânes, la rue droite le chemin des hommes” dit Le Corbusier, alors soyons des ânes le temps d’une amitié. Manon (au cuissard troué). » À toi Laurence.
– Hein… tu me prends au dépourvu. Pour la vitesse de réaction, tu es plutôt pur-sang que bourricot ! En plus, ton mot, c’est bien trouvé, parce que le “chemin des ânes”, Nov connaît bien. Clèm, j’ai besoin d’une minute de plus pour réfléchir, moi je suis un âne version porte-conteneur diesel.
– C’est bon, allez-y, je me rassieds et je finis le Beaufort. Et toi Magali, réfléchis à ce que tu vas écrire.
– « Pas de rivière sans rives, pas de rives sans virées, pas de virées sans amis. Ravie de cette divine dérive à vélo. Merci Nov, merci Manon, merci Magali. Laurence (futur pilote de bac). » À toi Magali.
– C’est joli ce que tu as écrit, Laurence, on dirait du Nov… Alors, à moi. « Je perdais les pédales et vous m’avez remise en selle. Merci les amis pour ce voyage inoubliable. Magali coquelicot. »
– Allez cette fois, on y va. Salut les filles, footing au Bois, la semaine prochaine. Bonne continuation Nov et saluta Milano da parte mia…
– Oui, je continue mon voyage, seul avec Nubecito, mais j’emporte avec moi de beaux souvenirs. À bientôt. Ailleurs…
– Nov, j’ai vu que tu maniais plutôt bien le téléphone, alors ne te retiens pas dans le futur et pense à ta vieille Miss coquelicot.
– Nubecito ? Qui c’est ?
– Démarre, Clèm. Je t’expliquerai, c’est une drôle d’histoire, mais elle n’est pas terminée.
*****
– Allo, Moby ? C’est Nov. Доброе утро (dobroïé outro)! Je prononce bien ?
– Eh Nov ! Bravo pour l’accent, mais là, tu me donnes le bonjour du matin et il est huit heures du soir. Entre nous, on peut se dire Привет (priviét), c’est comme Salut ! Je vois sur le traceur de Sam que tu es arrivé à Paris. Ton périple s’est bien passé ?
– Oui ! Génial. Et toi, tu es où ?
– On arrive au port de Malte. Faut dire que nous, on a filé tout droit, pas comme vous. C’était drôle de vous voir suivre les méandres de la Seine. Moi, ce n’est pas un vrai voyage, c'est un déplacement, il n’y a que l’arrivée qui compte et le capitaine (et surtout son GPS) calcule la route la plus courte.
– Oui, nous, on a pris le chemin des ânes. Tu as dit Malte ? Ah bon ! Et ton gros bateau va pouvoir trouver une place dans cette petite île ?
– Ah ah oui, pas de problème, Malta Freeport est un des plus gros ports de la Méditerranée. Tu n’imagines pas le trafic. On décharge les mother ships comme nous et ensuite on répartit sur des feeders, je ne sais pas comment on dit en français. Les feeders sont plus petits et ils vont dans tous les ports du coin. C’est un ballet de grues 24 heures sur 24. Je ne sais pas comment les conteneurs ne se mélangent pas.
– Heureusement. Parce que, si tu as acheté du lithium serbe, j’imagine que tu ne serais pas content de recevoir du café turc. Et qu’est-ce que tu fais ensuite ?
– Je vais rester deux jours à Malte, on va visiter le parc Playmobil, c’est à dix minutes. Je dois faire des achats.
– Playmobil… comme les Playmobil ?
– Ah ah oui ! Tu ne connais pas ? Il y a une grosse usine de fabrication et à côté, il y a le célèbre Playmobil Fun Park. Et je peux te dire qu’on n’y trouve pas que des enfants. J’y vais pour voir si on peut négocier un bon tarif pour des orphelinats à Manille. Ma femme m’a chargé de cette mission, mais je ne suis pas un très bon négociateur. On verra.
– Dis Moby, tu es amoureux d’Esmeralda ?
– Quoi ? Hein… quelle question ! Et tu tires sans sommation ! Je pense qu’on aura le temps en Russie pour les grands sujets, mais tu sais, je m’y connais plus en cuisine qu’en sentiments. Je dois moi-même me poser la question avant de te répondre. Bien sûr que j’aime ma femme et qu’elle m’aime, mais pas comme dans les films. Nous les Philippins, ou peut-être que c’est nous les pauvres ou peut-être que c’est moi seulement, comment dire ?, on n’a pas le temps pour tout ce qui va avec la passion amoureuse. Pour moi, l’amour, c’est comme le moteur du Françoise-Sagan, ça ne monte pas beaucoup dans les tours, mais ça ne tombe jamais en panne et ça nous emmène loin. Il faut quand même l’entretenir régulièrement, mais heureusement, ça consomme beaucoup moins qu’un cargo !
– OK, c’est une belle description. En tous les cas, j’ai hâte de te retrouver, je pense que tu arriveras à Istanbul avant moi. Ne pars pas sans moi, hein ?
– Ne t’inquiète pas. J’en profiterai pour voir quelques amis qui pourraient nous être utiles. Envoie-moi une copie de ton passeport. Embrasse Olga pour moi. Пока! (paka).
– Пока, Moby !
D’accord, l’inventeur du taille-crayon avait du talent, mais il ne serait rien sans le génie de l’inventeur du crayon.
– Je ne suis pas un chiffre, moi, pas une statistique, je suis une personne, j’ai des désirs, des rêves et des secrets. Irréductiblement. Tu comprends ce que ça veut dire.
Il hésita. Il aurait pu répondre, moi non plus je ne suis pas un chiffre, il aurait pu se moquer de sa taille, de ses nombres, si petits, tous ses nombres, ses secondes de vie, ses cheveux, ses cellules, ses neurones, si ridiculement petits. Mais il ne dit rien ; silencieusement, pi continua de produire ses décimales. Infiniment.
Autrui n’est qu’une fâcheuse nécessité.
Pourtant, il n’avait pas grand-chose à faire, nous regarder, nous écouter.
Un jour, j’ai dépanné une fille. Elle avait un Peugeot 102 et quand je me suis arrêté, j’ai tout de suite vu que le capuchon de sa bougie avait sauté. On devait être en 1973 ou 1974. J’ai replacé le capuchon et lui ai démarré sa mobylette. Elle m’a souri et remercié. Elle m’a dit, je me demande si tu es doué comme ça dans tous les domaines. Je ne lui ai pas demandé son 06, évidemment, ni son Instagram. Triste époque. Elle m’a dit aussi, j’habite Paris, on se croisera sûrement. Jusqu’à présent, je ne l’ai pas croisée. Et aujourd’hui, je ne suis pas sûr qu’elle me reconnaîtrait, j’ai beaucoup changé. Quand même, je vais télécharger Instagram et si je la revois, j’essaierai d’être moins nigaud.
Nos grands-mères nous ont transmis un truc pour faire murir des fraises cueillies trop jeunes : il suffit de les placer à côté d’une banane déjà bien avancée.
De vieux messieurs appliquent la leçon qui fréquentent de très jeunes femmes.
(Nos grands-mères savaient bien aussi que la banane ne rajeunit pas, nonobstant les fraises.)
Le soir tombe comme une récompense discrète.
– Bonjour tout le monde, bien dormi ? Parfait, alors je vous donne le programme de notre dernier jour. On essaie de lever l’ancre plus tôt qu’hier si possible parce qu’il y a beaucoup de choses à voir ou à faire, on n’a que cent kilomètres, mais sur la fin, on devra rouler moins vite à cause des limitations. Et puis surtout, il faudra être à l’heure ce soir à Paris, Clèm nous attend. Donc, pour les points intéressants, c’est à la carte, on peut s’arrêter ou jeter un coup d’œil ou passer sans regarder ; voilà mes conseils. Je connais ce tronçon par cœur, on le fait souvent avec Clèm et Oscar.
– Quelle tristesse, c’est déjà la fin ? Ce soir, les filles, et toi aussi Nov, bien sûr, c’est pizza à la maison.
– Désolée Magali, mais je décline. Le programme est tendu pour moi. Clèm nous attendra sur le parvis de Notre-Dame, il récupérera le vélo électrique et zou ! on repartira demain matin à Londres avec Oscar, il a un séminaire, pas Oscar, et j’ai promis de l’accompagner.
– Merci pour l’invitation Magali, mais je suis moi aussi en transit rapide. Je vais dormir chez des amis, j’aurai juste le temps de croiser mon père que je n’ai pas vu depuis Mexico. Ensuite, je voudrais repartir directement pour Milan. Le voyage de Nubecito continue.
Ah, merci de parler un peu de moi ! C’est à croire que je n’existe plus. Je veux bien ne pas être le personnage principal de cette histoire, mais je ne voudrais pas non plus être abandonné sur un parking à vélos. En même temps, comme dit Magali, c’est bien de se décentrer un peu. C’est intéressant ce qu’elle vit. Apparemment, elle souffre vraiment, mais, quand on entend Moby parler de son enfance ou Olga nous décrire la vie dans les bidonvilles du Bangladesh, on a envie de situer tout ça sur une échelle de la souffrance. Nous, on a l’échelle de Beaufort, les séismes, ils ont l’échelle de Richter, mais les humains, je me demande s’ils ont une échelle du malheur ? Enfin, on peut encore mesurer un peu le malheur, il y a des faits objectifs, je ne sais pas, par exemple le nombre de morts ou de blessés, la superficie brûlée, le coût des réparations… mais le malheur ressenti, la détresse, la douleur intérieure, vous voyez. Nous, les nuages, on n’a ni sensations ni sentiments, et moi, je ne sais pas ce que c’est la jalousie, la jouissance, la haine, la passion, je vois ce que ça fait aux humains et ce que ça leur fait faire. Je vois aussi que toutes ces choses bizarres les occupent beaucoup, bon, ça c’est vrai. Et si je regarde bien, j’ai l’impression que, derrière toute action et toute décision, même les plus calculées, même les plus froides, on pourrait dire, eh bien, il y a une passion, bonne ou mauvaise, triste ou joyeuse. Enfin, je peux me tromper, je ne suis pas dans leur tête, ni surtout dans leur cœur. Mais quand même, vu de là-haut, j’ai l’impression qu’ils s’inventent pas mal de problèmes ou plutôt qu’ils en font de sacrées histoires. Je parle sans savoir, vous allez dire, et peut-être que Magali souffre vraiment beaucoup. Mouais… En plus on dirait que chez eux, le dedans ne ressemble pas au dehors. Chez nous c'est simple. Blanc, c'est bon signe ; gris, c'est un avertissement, planquez-vous ça pourrait changer ; noir, eh ben, c'est trop tard, vous allez déguster.
– Magali, si tu veux te contenter de moi, c’est OK pour une calzone avec toi ce soir. Je suis seule à la maison jusqu’à samedi. Donc Manon, arrivée sur le parvis de Notre-Dame, quelle classe ! Merci vraiment pour cette organisation sans faille comme d’habitude. Alors, tu voulais nous parler des étapes du jour ?
– Oui, il y en aura pour tous les goûts. Bon, il est déjà neuf heures, je vous propose de continuer cette conversation au téléphone. Attention, on reste concentrés, on va rouler sur une départementale avant de rejoindre les berges à Épône.
– C’est parti ! Adieu Mantes-la-Jolie, Paris la belle nous attend… je reprends ma place avec le cuissard troué de Manon dans ma ligne de mire.
– Très bien Magali, mais ne te méprends pas, chez les babouins, le cul rouge est un message clair, il signale une disponibilité à la copulation. Ah ah, je sais comment te faire rire. Bon, un peu de sérieux. À notre littéraire, je recommande la maison de Zola à Médan. D’ailleurs, avant de partir, il faudra que tu me dises ce que tu as pensé de Moby-Dick. Je me demande si tu ne ressembles pas un peu à Ismaël ?
– Ouh là, c’est de moi que tu parles ? Je ne suis pas un littéraire, tu confonds avec ma mère et avec Vera. La preuve, je n’ai lu aucun livre de Zola. En seconde on devait étudier Thérèse Raquin, j’ai essayé cent fois de le commencer et à chaque fois je me suis endormi. Heureusement, il y a une très bonne adaptation au cinéma avec Elizabeth Olsen. Pour Moby-Dick, j’en suis au début seulement, mais je ne comprends pas pourquoi les marins russes ont donné à Moby ce surnom de bête monstrueuse.
– OK, on en reparlera. C’est un de mes livres préférés ; j’adore en dire du mal. Bon pour les amateurs et amatrices d’effluves divers, je ne vise personne Magali, on pourra faire un petit crochet par le parc du Peuple de l’herbe à Poissy. On n’aura pas besoin de s’arrêter, il faudra juste ralentir, la vitesse est limitée à dix kilomètres-heure. Sur l’autre rive, il y a la maison Savoye de Le Corbusier, il y a eu des travaux de restauration récemment. Juste à côté, il y a aussi le musée Dreyfus, ça peut être intéressant. À mon humble avis de non-spécialiste, la maison Savoye, il est préférable de la visiter que de l’habiter.
– Ah bon ! Zut, regretta Magali, moi qui cherchais une garçonnière discrète en banlieue !
– Raté ! Bon, ensuite on roulera jusqu’à Conflans pour la pause de midi. Ceux que ça intéresse pourront suivre Laurence au musée de la Batellerie. Je le recommande, Oscar a adoré. Il y avait une exposition sur le halage, c’était passionnant. Ensuite, mon passage préféré, c’est à partir de Chatou, l’île des Impressionnistes, la Promenade bleue, Gennevilliers et la Street Art Avenue…
– On ne devrait pas passer très loin de chez moi, à Saint-Cloud.
– Non, en fait, on quitte la Seine à Villeneuve-la-Garenne et on rentre dans Paris par les canaux, Saint-Denis et Saint-Martin.
– … pour arriver directement sur le parvis, dans les bras de Saint Clèm, c'est divin !
– Oui et je crois qu’il aura préparé un petit apéro, mais je ne dois pas le dire, c’est une surprise.
– Mes amours, comment vous dire, sanglota Magali, vous me faites tellement de bien. Qu’est-ce que je vous aime !
*****
– Buenas, guapa! Zut, je te réveille ? Regarde, je voulais te montrer quelque chose, je suis sur la Street Art Avenue à Paris ! J’adore. Cinq kilomètres de graffs.
– Hum… Nov… ? Buenas! Attends que j’ouvre mon œil gauche. Il est déjà huit heures ici, mais j’ai passé trois jours à Tequila avec un groupe de Bretons, ils m’ont épuisée.
– Regarde Vera, c’est un portrait géant de Paola Delfin, tu sais, la graffeuse mexicaine. La femme au milieu ressemble à mon amie Anne, non ?
– Paola Delfin, oui, elle est puissante. J’adore ses murales, en noir et blanc, on dirait d’anciens portraits de famille. Mon mural préféré, c’est el Sueño, tu sais la fillette qui se cache les yeux. Le rêve en question, c’est le rêve américain des migrants mexicains. Elle est vraiment douée pour saisir les émotions. Merci pour la visite à distance. C’est magnifique, cet endroit. C’est drôle que tu me parles de graffitis, hier, l’un des Bretons de Tequila m’a montré une photo qu’il a prise à Mexico d’une fresque de Cristina Maya, un truc lointainement inspiré de Frida Kahlo, ça s’appelle Mujer bonita es la que lucha. Je t’envoie la photo. Je vais en parler à Jack, ça pourrait être intéressant de monter un parcours sur le muralisme contemporain qui prolonge Diego et Frida. Prends-moi quelques photos que j’aie le temps de bien voir.
– Ah ah, toujours à fond, pour quelqu’un qui n’a dormi que quelques heures, tu retrouves vite tes esprits. Moi, j’avance toujours tranquillement sur mon vélo électrique. Tiens, regarde, des baleines. 20 mille lieues sous la Seine des sœurs Chevalme. Ça me fait penser que j’ai commencé à lire Moby. Manon m’a dit que je ressemblais un peu à Ismaël. Je ne sais pas où elle a vu ça. Au début il dit « J’ai, des choses lointaines, une inguérissable démangeaison. J’aime sillonner les mers interdites et aborder aux rivages barbares ». Ce n’est vraiment pas moi, ça.
– Ah génial, Moby-Dick or the Whale ! Attends, tu me donnes une minute, je voudrais savoir comment Melville a écrit ça en anglais ?
– Vas-y. D’habitude, on roule à trente kilomètres-heure, mais là on doit ralentir. J’ai tout mon temps. Juste un train pour Milan à prendre demain…
– Ah, j’ai trouvé. Le texte est en ligne, je t’envoie le lien si tu veux travailler ton anglais. « I am tormented with an everlasting itch for things remote. » Autrement dit, « Je suis torturé – enfin, le mot est un peu fort, disons rongé (euh, ça ronge une démangeaison ?) – ou obsédé ou simplement tourmenté par une démangeaison pour les choses lointaines que rien n’apaise ou incessante ou perdurable ou irrépres…»
– Perdurable, tu es sûre que ça existe ?
– Euh, je verrai avec Nadja. Donc, d’un côté tu ne ressembles pas du tout à Ismaël, surtout quand il explique pourquoi il fait ce voyage, tu sais, cette longue phrase au tout début, « Whenever I find myself growing grim about the mouth; whenever it is a damp, drizzly November in my soul; whenever – là, c’est mon passage préféré – I find myself involuntarily pausing before coffin warehouses, and bringing up the rear of every funeral I meet », etc. J’adore cette phrase, mais je ne suis pas certaine qu’il y ait souvent « un Novembre humide et bruineux dans ton âme » et je ne t’ai jamais vu « t’arrêter devant des entrepôts de cercueils » et encore moins « suivre tous les enterrements que tu croises », s’amusa Vera. Ismaël dit aussi qu’il prend la mer parce que « it is a way I have of driving off the spleen and regulating the circulation ». Est-ce que tu prends la mer pour chasser le spleen et fluidifier ta circulation sanguine ?
– Non, certainement pas. Et encore moins parce que « rien d’intéressant ne me retenait à terre ». Tu es bien placée pour le savoir. Donc d’un côté je ne ressemble pas à Ismaël, on est d’accord. Mais alors c’est quoi l’autre côté ?
– D’un autre côté, mais c’est plus factuel que psychologique, tu vas bien traverser des terres dangereuses et barbares – d’un certain point de vue. Tu sais que ça inquiète tes parents. La Serbie, ça devrait passer, mais ils se demandent si c’est prudent d’aller en Russie. Selon ton père, les relations avec la France n’ont jamais été aussi mauvaises.
– Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?
– Moi, c’est complètement idiot ce que je vais te dire, mais je pense que tu es comme Pap, rien ne peut t’arriver. Il n’y a que du bon en vous, ça vous protège.
– Ah oui ! Dis donc, c’est l’effet tequila, non ? On en reparlera. Allez, je te laisse, on arrive Place de la République. J’ai besoin de mes deux mains, ça roule n’importe comment ici !