C’est le retour des fèves et des pattes d’éléphant. Je me demande s’il y a un lien ?
C’est le retour des fèves et des pattes d’éléphant. Je me demande s’il y a un lien ?
J’ai très peu de photos anciennes, je parle rarement de mon passé et ma mémoire est de moins en moins fiable. Alors bien sûr, il y a ces dizaines d’agendas précieusement gardés et classés, mais heureusement (ou malheureusement, je ne sais), je suis gaucher et incapable de me relire.
Donc, grâce à (ou à cause de, je ne sais) toutes ces incapacités, je suis tendu vers ce qui vient.
Sans rien connaître de leur histoire, je l’entendis lui dire en partant, « j’espère que tu trouveras ce que tu cherches ».
Le conseil semble avisé, encore faut-il savoir ce que l’on cherche. La vie, souvent, ressemble moins à une course d'orientation avec boussole qu’à un devoir de philosophie sans sujet.
Bien sûr que tu peux regarder un film quand tu manges des popcorns, mais arrête de manger des popcorns quand tu regardes un film.
Alessandro Baricco, Seta.
Nov prit le livre et commença à lire. Alomè traduisait.
Rimani così, ti voglio guardare
Reste comme ça, je veux te regarder
io ti ho guardato tanto ma non eri per me, adesso sei per me
je t’ai tellement regardé, mais tu n’étais pas pour moi, maintenant tu es pour moi
non avvicinarti, ti prego, resta come sei, abbiamo una notte per noi
ne t’approche pas, je t’en prie, reste comme tu es, nous avons une nuit pour nous
– J’aime bien, c’est assez facile à comprendre, c’est simple et léger. Comme de la soie.
– Meno male si tu aimes. Pour moi, ça manque quand même de terre de Sienne brûlée et parfois, ça me paraît tellement léger que ça en devient transparent, ce n’est plus de la soie, c’est de la mousseline de coton. Ça doit être mon caractère “offensif” qui me rend inapte à saisir la grâce de l’innocence. Allez, continue.
e io voglio guardarti, non ti ho mai visto così
et je veux te regarder, je ne t’ai jamais vu comme ça,
il tuo corpo per me, la tua pelle, chiudi gli occhi, e accarézzati, ti prego
ton corps pour moi, ta peau, ferme les yeux et caresse-toi, je t’en prie
– Bon, toi, tu ne fermes pas les yeux ; attends, enlève ton caleçon, c’est moi qui vais te caresser parce qu’il faut que tu tiennes le livre. Lis.
– Mais… tu… je croyais que tu étais homo.
– Oui, je suis lesbienne, pourquoi ? Eh, ragazzo, détends-toi… si je puis dire… et ne va pas t’imaginer des choses. Allez, lis.
Nov se déshabilla et continua à lire. Alomè caressait.
Nessuno ci può vedere e io sono vicina a te
Personne ne peut nous voir et je suis à côté de toi
accarézzati signore amato mio, accarezza il tuo sesso, ti prego, piano
caresse-toi seigneur mon aimé, caresse ton sexe, je t’en prie, doucement
è bella la tua mano sul tuo sesso, non smettere
elle est belle ta main sur ton sexe, ne t’arrête pas
a me piace guardarla e guardarti, signore amato mio
j’aime la regarder et te regarder, seigneur mon aimé
non aprire gli occhi, non ancora, non devi aver paura, son vicina a te, mi senti ?
n’ouvre pas les yeux, pas encore, tu ne dois pas avoir peur, je suis à côté de toi, tu me sens ?
sono qui, ti posso sfiorare, è seta questa, la senti?
je suis ici, je peux te frôler, c’est de la soie, tu la sens ?
è la seta del mio vestito, non aprire gli occhi e avrai la mia pelle
c’est la soie de ma robe, n’ouvre pas les yeux et tu auras ma peau
– Nov, j’adore ta voix et ton accent franco-espagnol, c’est un régal. Une chose quand même, la peau, c’est pél-lé, la pelle, c’est autre chose, je ne vais pas t’en donner un coup… Oh ! pardon, j’oubliais que les hommes perdent leur sens de l’humour dans certaines circonstances critiques. Tu ne parles plus ? On continue un peu ? Tu ne réponds pas, je prends ça pour un oui. Bon, lis.
Alomè sourit et recommença à branler. Nov haletait.
Avrai le mie labbra, quando ti toccherò per la prima volta sarà con le mie labbra,
Tu auras mes lèvres, quand je te toucherai pour la première fois, ce sera avec mes lèvres
tu non saprai dove, forse sarà nei tuoi occhi
tu ne sauras pas où, peut-être, ce sera dans tes yeux
appoggerò la mia bocca sulle palpebre e le ciglia,
je poserai ma bouche sur tes paupières et tes cils
sentirai il calore entrare nella tua testa,
tu sentiras la chaleur entrer dans ta tête,
e le mie labbra nei tuoi occhi, dentro
et mes lèvres dans tes yeux, dedans,
o forse sarà sul tuo sesso, appoggerò le mie labbra, laggiù
ou peut-être, ce sera sur ton sexe, je poserai mes lèvres, en bas,
e le schiuderò scendendo a poco a poco
et je les entrouvrirai en descendant peu à peu
– Nov, piano! Prends ton temps…
Lascerò che il tuo sesso…
Je laisserai ton sexe…
– Nov, aspetta! Doucement. Continue à lire, Nov.
Socchiuda… la mia boca… entrando…
ouvrir un peu ma bouche, en entrant…
– Oui ? entrando…? Concentre-toi, Nov. Continue.
… tra le mie labbra
à travers mes lèvres
Nov prit la main d’Alomè et accéléra. Alomè accélérait.
lingua… saliva… pelle…
– Pél-lé pas pèl. Eh là, Nov, attends, attends… attends… Trop tard !
– …pardon, je n’ai pas pu me retenir.
– Tranquilla! Dis donc, quelle générosité ! Serge Milano n’a qu’à bien se tenir. Bon moi, il faut que j’arrête avec mes blagues débiles.
– Pél-lé…
– Voilà, c’est mieux. Tu as aimé ? Je parle du texte de Baricco ?
– Pél-lé…
– Très bien, tu es quasi bilingue. Passe-moi le livre, s’il te plait, que je vérifie quelque chose.
Alomè relut un passage et fronça les sourcils. Nov somnolait.
*****
– Nov, c’est ton téléphone qui sonne.
– Oui, allo, bonjour ?
– Eh, Nov, on dirait que je te réveille ! C’est Moby, tu veux que je te rappelle plus tard ?
– Non, non.
– Alors ? что нового (chto novogo) ?
– Hein ? Ça, je n’ai pas encore appris.
– Ça veut dire quelque chose comme “quoi de neuf ? ”.
– Ah ! Tout va bien, je faisais une petite sieste. Le voyage en train m’a un peu fatigué.
– Je comprends, ça fait longtemps maintenant que tu es parti. Nov, j’ai une bonne nouvelle et une autre moins bonne.
– Vas-y.
– La bonne, c’est pour Alomè. Tu peux me la passer ?
– Bonjour Moby, je suis à côté de Nov, je vous entends. Alors ?
– Bonjour, Florent a pris les photos en très haute définition. Il les envoie en fichiers compressés. Il n’a rien vu de spécial qui se refléterait sur le couteau, mais quel chef-d’œuvre ! Vous allez pouvoir zoomer, vous verrez peut-être autre chose.
– Peut-être. Et vous, qu’est-ce que vous avez vu ?
– Ce que j’ai vu, moi ? Oh, tellement de choses, je suis resté assis à regarder presque une heure pendant que Florent travaillait. Vous savez peut-être que je suis catholique, j’en ai profité pour relire le passage de la Bible qui parle de cette décapitation de Jean-Baptiste. À vrai dire, je n’ai pas trouvé le tableau très religieux. Je veux dire que je n’ai pas senti de présence divine, j’ai trouvé que c’était un incroyable résumé des différentes attitudes que les hommes ont face à la mort.
– Très intéressant. Allez-y, je suis curieuse.
– Alors ce que j’ai vu d’abord, peut-être parce que c’est l’attitude la plus adaptée à la situation, c’est l’effroi de la vieille femme, celle qui se prend la tête dans les mains. Elle exprime de l’horreur et aussi de la pitié. Je pense que beaucoup de gens feraient comme elle.
– È così vero! Je crois aussi que beaucoup de gens doivent s’identifier à elle. C’est un peu la conscience morale du monde, non.
– Ensuite il y a l’attitude du geôlier, en fait, lui, il a la totalité de la situation à gérer, dans mon métier, on parlerait de logisticien : cette chose sur le cou de Baptiste, elle doit être coupée puis déposée sur le plateau pour être remise à Hérodiade. Il ne montre pas d’émotion, il est concentré car il veut accomplir sa mission. Tout est froid et mécanique dans son attitude, comme les clés qu’il porte.
– Complètement d’accord. C’est un fonctionnaire de la mort, il ne représente pas la loi ou le pouvoir, mais l’ordre. Il administre et il coordonne ; simplement, ici, il ne s’agit pas de conteneurs mais d’une tête !
– Après, il y a le bourreau. Lui, il n’a qu’un segment à traiter, mais il veut faire ça bien. C’est un sportif de haut niveau, il est entraîné et sûr de lui, il ne laisse pas de place à l’improvisation.
– Encore d’accord. Et il n’a évidemment aucun doute sur l’issue de l’événement, c’est un champion, un des meilleurs de sa catégorie.
– Évidemment, il y a Saint-Jean-Baptiste, bien sûr, il n’exprime pas grand-chose, on ne sait pas s’il est encore dans son corps ou déjà là-haut. Ce qui est clair, c’est que c’est un homme, disons normal, enfin ni un héros ni un martyr.
– Oui, c’est la marque de fabrique de Caravaggio, pas d’idéalisation, on peint ce que l’on voit. Ni monstre ni saint, ni ange ni démon.
– Et puis, il y a encore les deux prisonniers sur la droite ; cette mort est spectaculaire et ça vient casser leur ennui, peut-être aussi qu’ils se disent qu’il y a pire que leur situation. Si on est honnête, on doit dire qu’on leur ressemble, parce que la mort, surtout celle des étrangers, nous fascine, comme dans les accidents de la route, on veut tous voir.
– Oui, on revient à l’humain, c’est du voyeurisme morbide, chaque époque en a sa forme.
– Exactement. Qui est-ce qu’il y a encore ? Ah oui Salomé. Alors là, une petite déception. Je m’attendais à voir une Salomé manipulatrice et même sadique, mais le personnage du tableau n’exprime rien. Je me demande si ce n’est pas plutôt une deuxième servante.
– En effet, c’est difficile de trancher, mais je crois que c’est Salomé. Caravaggio a peint d’autres Salomé avec la tête de Jean-Baptiste, à chaque fois elle est indifférente ou détachée. Elle n’exprime jamais ni plaisir malsain ni horreur, vous voyez, elle n’est jamais triomphante. Je dirais qu’elle exprime une autre forme de tragique, très contemporaine, l’absurdité de la vie.
– Incroyable tout ce que vous voyez, Moby et toi, on n’a vraiment pas les mêmes yeux. Moi, je ne vois rien.
– Mais si, Nov, tu vois comme nous, mais tu regardes un peu moins. D’ailleurs, tu as le tableau sous les yeux, n’est-ce pas, alors dis-moi, est-ce qu’on n’a pas oublié un personnage ?
– Non, je ne vois pas. Et toi Alomè, tu en vois un autre ?
– Ah ah, oui. J’en vois même trois.
– OK. J’ai compris, nous trois. Remarque c’est vrai : on regarde les prisonniers qui regardent la vieille et le geôlier qui regardent le décapité qui a les yeux fermés. Bon là, je commence à avoir mal à la tête, je crois que je préfère les petites histoires de Baricco. Au fait Moby, tu devais me parler d’autre chose.
– Oui, ton père m’a téléphoné, il a essayé de te joindre ce matin, mais tu devais encore dormir. Il m’a dit que vous allez vous retrouver à Ljubljana bientôt ou à Trieste. C’est à propos du passage par la Russie. Rien n’est définitif, mais ça se complique et il faudrait peut-être envisager un plan B.
C’est mécanique, compte tenu du nombre limité de mots et du nombre important et croissant de locuteurs, un jour, on aura tout dit. Nous serons alors condamnés à plagier, à nous taire ou bien, ultime issue, à débloquer. Par exemple : Macron, désavoué pour la troisième fois, nomme, pour la troisième fois, un de ses proches Premier ministre.
Ah, ah, je débloque complètement !
En politique, comme en football, on s’y prend mal. Ceux qui savent n’agissent pas et ceux qui agissent ne savent pas. Résultat, on perd et on dissout. C’est regrettable d’autant que la solution est simple, laissons les experts agir et les acteurs commenter.
J’ai crevé. Vous le savez déjà, par ailleurs, je ne suis pas sûr de tenir là l’incipit d’un grand livre.
Oui mais j’ai crevé. Et en plus, de la roue arrière.
(Les cyclistes comprendront.)
Les alarmistes m’ennuient ; les désinvoltes me révoltent. J’aime celui qui continue d’amuser les enfants, alors qu’il sait l’imminence de la chute, tel le funambule qui, en plus de son nez rouge, a emprunté au clown ses grosses chaussures.
J’ai crevé. Voilà bien un fait prodigieusement insignifiant.
Oui mais j’ai crevé.
Alomè fixait Nov.
– Alors ? Tu as très bien entendu la question, Nov.
– Ben… euh… donc, est-ce que tu me plais, c’est ça ? Alors, c’est-à-dire que, quand même, c’est un peu bizarre de poser cette question.
– Alors ?
– Est-ce que tu… mais tu veux dire physiquement ?
– Allons pour physiquement si c’est ce qui te vient à l’esprit d’abord.
– Non, non, ce n’est pas ça, mais en général, c’est ce que ça veut dire.
– Alors ?
– OK. Disons que, oui, je te trouve jolie.
– Dannazione! On arrive à Milan. Ne fais pas cette tête, je peux voir ta déception de devoir interrompre cette conversation. Rassure-toi, on y reviendra.
– Ah ah, immense déception, oui. C’est vrai que tu es une experte en lecture de visage.
– Tu peux dire ça comme ça. Bon, exceptionnellement, on va prendre un taxi, non, parce que je suis très chargée, qu’il est déjà tard et que je suis affamée. On en a pour quinze minutes et ça nous coûtera vingt euros. Dix chacun. Tiens, on va commander tout de suite au Bauscia et on passera prendre la commande en arrivant. Je prends un risotto con funghi porcini. Regarde la carte, je te conseille les tagliolini al tartufo ou bien, si tu aimes les fruits de mer, les gnocchi alle vongole.
*****
Alomè frappa à la porte et entra en même temps, elle s’assit sur le lit de Nov et le regarda un instant.
– Salve, jeune homme. Bien dormi ? Tu sais qu’il est déjà onze heures ? J’ai eu le temps de me doucher, de prendre un café, d’aller faire une course en ville et de prendre un deuxième café.
– Oui ça va bien, merci, je me suis effondré hier soir. Je suis un gros dormeur.
– C’est très bien parce qu’on a un programme culturel chargé. Justement, tu vas devoir choisir. Voici les options. Soit on va faire un tour au Novecento, depuis le temps qu’on en parle. Il y a une belle salle consacrée à Fontana, un artiste un peu plus âgé que Pistoletto ; je pense que tu devrais être intéressé. Ou bien, option deux, on va à la Scala pour voir une répétition de la Cenerentola, mais avec une contrainte horaire. Il faut y être avant quatorze heures, c’est Andréa, une copine, qui nous fera entrer. Après, c’est son chef qui sera là et, disons qu’on ne s’aime pas beaucoup tous les deux. Donc ça voudrait dire que tu boives rapidement ton café, que tu sautes dans ton pantalon et qu’on y aille, subito.
En short et en chemisier, Alomè se déchaussa et se glissa sous la couette.
– Ce n’est pas mon option préférée, parce que, tout d’un coup, je me sens très fatiguée et je crois que je préférerais rester encore un peu au lit avec toi.
– Comme tu veux. En plus, je ne bois pas de café. Le matin, c’est chocolat au lait.
– Cosa? Pas de café ! Il faut vraiment que je tienne à toi pour laisser passer ça. Au moins tu ne m’as pas parlé de cappuccino comme tous les Français. Bon, passons. Troisième option, on prend notre temps, on va goûter les cannoncini de Serge Milano et ce soir, vers vingt heures, on monte sur les terrasses du Duomo, avec les touristes mais… surprise, on ne redescend pas avec eux. C’est Dario, un copain, qui vérifie qu’il ne reste personne. Et là, on a la nuit pour nous, on sort les couvertures et les sandwiches et on refait le monde sous les étoiles, jusqu’à l’aube, protégés par la Madonnina. Je faisais ça souvent quand j’étais étudiante. Alors, che ne pensi?
– Oui, ça me plait bien, la nuit sur le toit du Duomo, en plus, on aura le temps de faire un tour au Novecento avant.
– Perfetto! Alors ?
– Alors, d’accord.
– Nov. Alors ?
– Alors quoi ?
– Ma question d’hier. Tu croyais vraiment que j’allais te laisser tranquille ? Ah ah, le mauvais élève qui espère que son professeur a oublié le devoir annoncé la veille.
– Non, je te connais encore très peu, mais j’imagine que tu ne lâches rien. Jamais. Et j’étais sûr que la question allait revenir.
– Ottimo! Alors ?
– Donc oui, je te trouve jolie.
– Vabbè, tu ne réponds pas exactement à la question, mais passons. Bon, imagine que je suis un tableau, non, un portrait peint par Novangelo, un grand peintre méconnu, décris-moi en disant ce qui te plait beaucoup et ce qui te plait moins.
– D’accord, je vais essayer, mais tu sais que la description, ce n’est pas ma spécialité. Je commence par la tête ?
– Fai pure, fais-toi plaisir !
– Bon, j’aime assez ta tête. Les cheveux courts, ça va bien avec ton caractère… disons, offensif, enfin offensif en un sens positif. Comment on pourrait dire ?
– Déterminé, peut-être ?
– Voilà, oui, c’est le mot que je cherchais. Après, tes oreilles, elles sont normales, j’aime bien la perle que tu as à gauche, il n’y en a pas à droite, ça veut peut-être dire quelque chose, je ne sais pas, c’est discret et en même temps on la voit bien puisque tu as les cheveux…
– … courts. Ah ah, trop drôle, tu m’amuses, Nov…
– Alors, ça par exemple, ça me plait beaucoup chez toi.
– Ah ? Tu m’intéresses. Tu parles de quoi exactement ?
– Ton visage qui s’allume et qui s’éteint. Quand tu ris, tu ris de partout, tu comprends, les yeux, la bouche, le front, même tes oreilles bougent et ça fait miroiter la perle, comme une boule en boite de nuit…
Alomè éclata de rire.
– Che ridere! Tu veux me tuer… le nightclubber poète !
– … ou plutôt, c’est comme s’il y avait une lumière sous ta peau et ça s’allume. Et puis sans prévenir, tu fermes tout, tu éteins tout et tu t’en vas. D’ailleurs, ça peut inquiéter, c’est comme si tu partais, mais tu es encore là, tu t’absentes. Tu vois, c’est exactement ce que tu fais, là.
– Intéressant, on ne m’avait jamais dit une chose pareille. Continue.
– Donc, ton visage me plait bien.
– Dài! Continue. Descends.
– Tu veux dire…
– Je veux dire descendre, ce qui signifie aller vers le bas.
– Bon. Ton cou, je n’ai pas fait très attention, mais ça va, il est normal. Tes épaules, j’aime bien, elles partent à l’horizontale, je préfère. Ça te donne un côté…
– … offensif.
– Ah, ah, non, je veux dire que c’est une ligne bien dessinée, c’est géométrique, un peu comme une sculpture de musée. Mais c’est vrai que ça va bien avec ton caractère.
– Laisse mon caractère tranquille et dis-moi ce que tu vois et ce qui te plait. Descends.
– Tes bras, ça va, rien à dire, tes coudes, pareil. Enfin, normal, quoi. J’aime bien tes bracelets, mais ça ne compte pas, j’imagine. Tes mains, alors là, c’est un peu en décalage, parce que tu les gardes souvent croisées, tranquillement. Tu ne les utilises pas pour parler comme les Italiens font souvent.
– D’accord, laisse la psychologie et laisse l’anthropologie aussi. Remonte.
– Ah ! Euh… remonter, oui, je connais… plus haut, il y a ton chemisier, il est coloré.
– Mon chemisier ! Chi se ne frega! On s’en fiche ! En dessous.
– Quoi… tu veux dire sous ton chemisier…
– Oui, ma poitrine, mes seins. Nov, s’il te plait, ne fais pas celui qui n’est pas intéressé. Je veux bien que tu sois différent, mais sur la question des seins, il n’y a aucune exception. Aucune. Ça n’existe pas un hétéro qui ne s’intéresse pas à nos seins. C’est d’ailleurs une énigme encore inexpliquée, pourquoi nos seins vous passionnent-ils tant ?
– Dis donc, la question est directe quand même, c’est un peu gênant.
– Tu préfères que je te demande l’heure ?
– D’accord. Je pense que tu as une poitrine…
– … ne me dis pas “normale”, ti prego, pas “normale”, ti supplico. Allez, je vais t’aider.
Alomè enleva son chemisier. Elle ne portait pas de soutien-gorge. Elle se colla contre Nov.
– Bon, j’arrête de t’embêter. Hum, tu es chaud comme un petit pain qui sort du four, una michetta calda, j’adore. Tiens, j’ai une surprise pour toi. Un cadeau. Je crois que tu aimeras, ce n’est pas mon auteur préféré, mais après tout c’est un cadeau pour toi. Alessandro Baricco, Seta. C’est traduit par Soie, mais je ne l’ai pas trouvé en français, ça te fera un souvenir italien d’Alomè l’Italienne et une bonne raison d’apprendre ma langue. D’ailleurs on va faire un petit exercice, maintenant. Tu connais l’histoire ?
– J’ai vu le film, mais il y a un moment déjà. Avec Keira Knightley, je crois. Et toi, tu connaissais ?
– Je ne l’avais jamais lu, mais je connaissais parce que les Français me parlent toujours de ce livre quand vient le sujet de la littérature italienne ; à croire que Dante, Leopardi et Moravia n’ont pas existé. Bon, je l’ai lu ce matin, en t’attendant, cent pages. Donc, petit rappel. Hervé Joncour va au Japon pour acheter des œufs de vers à soie pour les filatures de son village. On est à la fin du dix-neuvième siècle. Là-bas, il fait affaire avec un marchand, mais il est complètement retourné par une jeune fille, belle et mystérieuse, qui lui laisse un mot en japonais, “Revenez ou je mourrai”. Je résume. Évidemment, il retourne au Japon, revoit la femme, mais rien de sexuel ne se passe entre eux, ils ne se parlent même pas. Et lors du quatrième voyage, ça se passe plutôt mal. Plusieurs mois après, il reçoit une lettre en japonais qu’il fait traduire par Madame Blanche, une Japonaise qui tient un bordel de luxe à Nîmes. C’est une déclaration enflammée. Voilà.
– Oui, je me souviens.
– C’est drôle, je trouve que tu ressembles un peu à Hervé Joncour.
– Encore ! Déjà Manon trouvait que j’avais quelque chose de l’Ismaël de Moby-Dick, maintenant je ressemble à Hervé Joncour. À croire que je suis un personnage de roman.
– Non, rassure-toi, tu es bien réel, juste une lointaine ressemblance, son côté séduisant et délicat. Écoute, « un tratto a tal punto amabile da tradire una vaga intonazione femminile – attends que j’essaie de traduire, donc – des traits séduisants ou aimables au point de trahir une vague intonation féminine ».
– Ah ! Tu trouves que j’ai des traits féminins ?
– Oui. Et tu comprends que ce n’est pas pour me déplaire. Et ça : « era uno di quegli uomini che amano assistere alla propria vita, ritenendo impropria qualsiasi ambizione a viverla – c’était un de ces hommes qui aiment assister à leur propre vie, trouvant inappropriée toute ambition de la vivre ».
– Oui, c’est un peu moi. Ou c’était.
– Et puis, c’est un grand voyageur comme toi. En plus, comme toi, c’est quelqu’un d’autre qui l’a poussé à partir. Mais là où la ressemblance s’arrête, enfin je pense, c’est quand sa nonchalance devient une mélancolie presque suicidaire. C’est l’effet pervers de l’amour passionnel, je déteste ça, l’amour plus fort que la vie, c’est du romantisme malade. Ne jamais tomber là-dedans – et je sais de quoi je parle ! Après tout, vous avez peut-être raison, ce livre a plus de qualités que je pensais. On va faire un petit jeu ; toi, tu vas lire la déclaration qu’Hervé Joncour reçoit et moi, je vais te la traduire. S’il te plait, enlève ton tee-shirt. Lis.
Être.
Implacablement mais sans forcer, sereinement mais sans céder, il est tellement parménidien le chat de ma voisine.
Rentrée littéraire
Sortie éphémère
Haïku visionnaire
Certains déploient leurs plumes sur 180° en psalmodiant un “Léon” délicat ; d’autres font des tours sur une patte, dangereusement perchés sur un fil électrique, tout en dodelinant tendrement de la tête et en roucoulant mélodieusement ; d’autres encore gonflent avec superbe une gorge rouge écarlate, tout en tremblant du plumage. Partout, sous toutes les latitudes, les mâles se font poètes, architectes, chorégraphes ou acrobates pour mériter les faveurs des femelles. Et nous voudrions, nous autres mammifères artificiels, nous contenter d’un « eh ziva, fais pas ta bitch, file-moi ton 06 ».
« La sordidité du décor lui rendait encore plus sensible le sentiment de sa déchéance. »
Comme à chaque rentrée littéraire, mu par un élan régénéré, je me précipite, très excité, vers ma bibliothèque. Allez, cette année je vais relire Mendiants et orgueilleux d’Albert Cossery, 1955.
Bonjour Édouard. Vendez toutes mes Air liquide et une bonne partie des Bolloré ; achetez un peu de Sanofi et beaucoup de Engie ; pour Nvidia, j’hésite, c’est peut-être un peu tôt, en même temps, plus tard, ça risque d’être trop tard, je vous laisse décider, mais avec modération. Pour Amazon, n’insistez pas, c’est non.
[Oups, désolé chers lecteurs, une inversion des destinataires. Mon banquier va être surpris que je lui envoie des haïkus.]
Je m’avance un peu, mais je pense pouvoir dire que Merleau-Ponty ne voterait pas la confiance.
(Malgré ma grande proximité avec Maurice, ne cherchez pas, il n’y a aucune private joke, juste une hypothèse philosophico-politique audacieuse.)
Nov laissa Alomè s’endormir. Il n’avait pas sommeil. Il sortit son Moby-Dick, la biographie de Zola, un carnet et sa bouteille d’eau. Il regarda dehors. Le paysage défilait. Le ciel est vraiment bleu et la montagne est belle quand même… mais, ça se confirme, je suis nul en description, pensa-t-il. Il ouvrit Maps sur son téléphone pour voir où ils étaient. Modane. Et bientôt la frontière, sous le tunnel. Allez, lecture !
Melville. Page 104, chapitre 13, “La brouette”. Ismaël et Queequeg embarquent sur une petite goélette pour rejoindre Nantucket où ils trouveront un baleinier. Nov aimait beaucoup ce personnage de Queequeg et surtout la relation improbable entre Ismaël, plutôt cultivé, et “son sauvage” qu’il avait d’abord pris pour un cannibale. Elle était curieuse et belle cette amitié tendre entre ces deux êtres que tout opposait, elle lui rappelait le lien que Stevenson avait progressivement tissé avec son âne. Hein ? N’importe quoi ! Je suis en train de comparer Queequeg et Modestine. Il me vient parfois des idées sacrément tordues. Cela dit, on devine que ça va encore se terminer par une séparation tragique : « Dès ce moment (Queequeg, d’abord moqué et rejeté par les autres, sauve un marin tombé à l’eau), je m’attachai à Queequeg comme une bernacle (je pense qu’il parle du coquillage qu’on appelle plutôt le chapeau chinois), oui jusqu’à ce que ce pauvre Queequeg eût fait son dernier grand plongeon. » Ça veut dire que ça va mal finir.
Nov passa de Melville à Zola. Zola, l’amoureux, Cécile Delîle. Il aimait bien le titre et la belle photo de couverture lui rappelait son périple à vélo avec les filles. Bizarre, il ne s’imaginait pas Zola en séducteur et encore moins en amant organisé qui installe sa maîtresse et les deux enfants qu’elle lui donne dans une maison près de chez lui, sur des hauteurs voisines, afin de les voir avec une longue-vue depuis sa maison de Médan ! C’est drôle, on s’imagine souvent les gens plus sages et plus conventionnels qu’ils ne sont. C’est vrai aussi que certaines personnes ont des vies de personnages.
Nov ferma son livre et ouvrit son carnet. Il écrivit : « Quelle vie j’aurai, moi ? Et pourquoi j’utilise le futur, est-ce qu’on n’a pas déjà commencé sa vie à vingt-cinq ans ? Comment on sait si on est déjà dans sa vraie vie ? Et avant sa vraie vie, est-ce qu’on a des fausses vies ? » Je ne me posais pas toutes ces questions il y a un mois, pensa-t-il. La vraie vie commence peut-être avec les questions. Il posa son carnet, but quelques gorgées, jeta un coup d’œil sur Maps et s’assoupit.
Un peu avant d’arriver à Turin, Alomè le réveilla doucement.
– C’est Zola ou Melville qui t’a assommé ? En tout cas, ça a été efficace. C’est agaçant comme on se fait des idées sur les gens. Je ne t’imaginais pas en intellectuel lisant les classiques et écrivant tes pensées. Je m’attendais plutôt à te voir sortir une biographie de Ronaldo ou même une Switch ; ça s’appelle un a priori, non. Je corrige. Dis-moi Nov, je pensais à ça, tu restes combien de temps à Milan ?
– Ah ah, tu peux corriger ta correction, je ne suis pas un intellectuel, je te l’ai déjà dit, je lis très peu et très lentement. Je ne sais pas pourquoi, ils se sont tous donné le mot pour m’offrir un livre, mais toute ma bibliothèque tient là, dans mon sac. Sinon, je vais rester un jour ou deux, maximum, je voudrais être à Istanbul dans une dizaine de jours pour retrouver Moby, mon ami philippin.
– Et Moby-Dick, il y va à la nage à Istanbul ?
– Non, en porte-conteneur. D’ailleurs, il est déjà à Malte ou peut-être reparti…
– Où ça ?
– Malte, c’est une petite île de la Méditerranée, mais il y a un gros port pour…
– Oui, Malte. Je connais Malte. Tu veux dire que ton copain est à Malte en ce moment ? Tu as bien dit Malte ?
– Eh ! Qu’est-ce qu’il t’arrive Alomè, j’ai encore dit quelque chose que je n’aurais pas dû dire ? Pourquoi tu t’agites comme ça ?
– Écoute, c’est très important. Tu pourrais essayer de faire quelque chose pour moi ?
– Je ne sais pas, dis toujours, mais tu m’inquiètes.
– Non, rien d’inquiétant. Voilà. À La Valette, il y a un tableau du Caravage, je n’en ai jamais vu que des reproductions de mauvaise qualité. Tu crois que ton ami pourrait y aller pour faire une bonne photo.
– Je ne sais pas, c’est loin de Malte ?
– C’est à Malte, c’est la capitale.
– Ah. Le plus simple, ça sera de l’appeler.
– Oui, mais tu pourrais faire ça maintenant ? Subito!
*****
– Allo Moby, Привет, (Priviet), c’est Nov ! Tu vas bien ? Toujours à Malte ?
– Привет, как дела? (Priviet, kak dela?). On arrive juste, on a dû attendre vingt-quatre heures au mouillage, le port est congestionné, il y aurait eu une panne informatique. Tu peux prendre ton temps avec Olga. Tu es déjà en Serbie ?
– Non, non, j’arrive à Milan. Justement, j’ai rencontré une personne que tu pourrais peut-être aider. Le plus simple, c’est que je te la passe, c’est Alomè.
– Bonjour monsieur, excusez-moi, je vais être direct, ça vous permettra de me répondre directement aussi. Je suis historienne de l’art et il y a à La Valette, dans une église, un tableau d’un très grand peintre, non, j’aurais aimé savoir si vous pouviez en faire une photo de bonne qualité ?
– De loin comme ça, ça me semble possible. On ira sûrement à La Valette faire un tour, c’est à trente minutes du port. C’est à la cathédrale ?
– Oui, la co-cathédrale Saint-Jean. Dans la chapelle des Novices, il y a deux chefs d’œuvres de Caravaggio et il y en a un qui m’intéresse particulièrement, c’est La Décollation de saint Jean-Baptiste.
– Alors moi, je n’ai qu’un téléphone ancien et en plus, je fais toujours des photos mal cadrées et floues, ce qui énerve mes filles, mais Florent, le bosco, est un amateur de photos et il a un très bon appareil. Son truc à lui, c’est plutôt les plantes, mais je pense qu’il devrait pouvoir photographier un tableau.
– En fait, ce qui m’intéresse, c’est un détail. Le bourreau a commencé à décapiter Battista avec une épée et Salomé attend la tête avec son plateau, non. Le bourreau va terminer le travail avec un petit couteau qu’il tient dans son dos et ce couteau est incliné de telle façon qu’il devrait refléter la personne qui se trouve en face, je veux dire hors du tableau. Le couteau est au centre du tableau et en pleine lumière. Avec une photo à très haute résolution, je pourrai zoomer et vérifier mon hypothèse, non. Ce n’est peut-être pas très clair.
– Si, si. Je ne connais pas le tableau, mais j’ai lu cet épisode terrifiant dans la Bible. Je pense que Florent va pouvoir faire ça, je pense même que ça va l’amuser. C’est un passionné d’orchidées et il est venu avec du très bon matériel parce qu’il y a plusieurs espèces endémiques à Malte et peut-être des espèces pas encore répertoriées. Pour les décapitations, je ne sais pas, ça pourrait l’intéresser aussi ! Je rappellerai Nov demain soir pour vous dire comment ça s’est passé.
– Grazie tante! On attend votre appel. Bon séjour à Malte. Vous ne pouvez pas rater le tableau, il fait quatre mètres sur cinq, on ne voit que lui.
*****
– La Decollazione di san Giovanni Battista est un tableau qui n’a jamais bougé de Malte, il a été peint là-bas, pendant l’exil du Caravage. Je ne t’ai pas parlé de la vie du zozo. C’est un des plus grands génies de la peinture, mais c’était aussi un caractériel qui aimait boire, jouer et se battre. Il a été condamné pour crime à Rome, alors il s’est enfui et son exil l’a conduit à Malte. Sa Décollation est monumentale, c’est son plus grand tableau et c’est le seul qu’il a signé.
– Et tu es sûre de la traduction par décollation, je n’ai jamais entendu ce mot ?
– Oui, mais tu peux dire décapitation si tu préfères. Décapiter, c’est ôter la tête, décoller, c’est couper le cou. Caravaggio était fasciné par les décapitations, il en a peint une dizaine. Peut-être qu’il pensait finir comme ça. Sur plusieurs tableaux, la tête décapitée, c’est un autoportrait. Tu imagines le gars ! Attends que j’en montre un. Judith décapitant Holopherne, il est à Rome. Tu connais l’histoire ?
– Non.
– OK, alors tu liras la Bible quand tu auras fini Moby-Dick. Regarde. Ma che meraviglia! Judith a déjà à moitié tranché la tête du général Holopherne. Regarde les expressions des trois personnages. Chez Holopherne, il y a un mélange de douleur, de terreur et d’incompréhension, mais il faut soi-même se tordre le cou pour le voir. Il est au lit, à moitié nu, en fait, il avait d’autres projets, tu comprends. Ensuite, il y a le visage terrifiant de la vieille, elle ne rate pas une miette du spectacle, sadique et impatiente, elle attend de recevoir la tête dans un linge.
– C’est vrai, c’est exactement ça. Il est vraiment doué pour peindre les visages. En fait, on a l’impression que c’est… comment dire ?, des vraies gens.
– Exactement. Ça c’est son apport, on n’idéalise plus, même quand ce sont des saints ou des héros. Regarde encore, ce visage sublissime, là, Judith. Oddio… Elle est belle, mais qu’est-ce qu’elle est belle ! Et tellement sensuelle. Regarde, son chemisier blanc prend toute la lumière et on devine sa belle poitrine, toute ronde… Allez, à toi. Qu’est-ce qu’elle exprime selon toi ?
– Plutôt du dégoût, non ? Elle se tient à distance, comme pour éviter de tacher son chemisier blanc avec le sang qui gicle. En tout cas, elle n’hésite pas, elle ne tremble pas. Ce n’est pas qu’elle se venge, mais disons qu’elle fait ce qu’elle a à faire. Elle le fait bien, avec méthode, une main tient l’épée et l’autre, les cheveux. C’est fait presque sans violence, et même avec réticence, mais sans désordre, il n’y a aucune trace de bagarre.
– C’est vrai, Judith semble dire, « désolée, gros, mais fallait pas nous assiéger ». Elle arrive à rester digne, même en tuant. Et qu’est-ce qu’elle est belle ! Tu as raison, il n’y a aucune cruauté dans son geste, ce n’est pas une guerrière exaltée. C’est une courtisane qui a posé pour Caravaggio, Fillide ou peut-être Maddalena, difficile de trancher – sans mauvais jeu de mots. Mais comme tu dis, ses modèles étaient de “vraies gens” que tu pouvais croiser dans les rues de Rome, enfin surtout dans certains quartiers un peu chauds. Tu sais, il fréquentait des marquises et des cardinaux, mais aussi des prostituées et des soûlards, et combien de fois il s’est retrouvé en prison ! Et ce crétin, il meurt à trente-huit ans. Tu imagines un peu, s’il avait vécu quatre-vingt-dix ans comme Michel-Ange !
Alomè éteignit sa tablette. Elle se tut un moment et regarda Nov doucement, puis, quelque chose comme un éclair traversa son regard et elle lui demanda :
– Ça va ?
– Oui. Pourquoi tu me demandes ça ?
– Dis-moi Nov, est-ce que je te plais ?
– … quoi ?
La marionnette, qui ignore que même le bois s’use, s’imagine avoir minci.
La marionnette, qui ignore avoir trois fils rompus, s’imagine qu’elle s’est vautrée sur son siège pour avoir l’air cool.
La marionnette, qui ignore que son marionnettiste est parkinsonien, s’imagine qu’elle danse la polka parce qu’elle aime ça.
La marionnette, qui ignore l’existence et l’action du vent, s’imagine qu’elle bouge parce qu’elle le veut.
– Alors, le troisième Michelangelo, c’est Pistoletto, non, il a quatre-vingt-douze ans, c’est mon grand-père de cœur. C’est bien plus qu’un artiste, c’est un gardien, un gardien de notre grande maison. C’est sur lui que j’ai fait ma thèse, « Politique et esthétique du miroir. Pour un autre partage de l’espace, pour une autre distribution des rôles ». Dans le jury, il y avait un professeur de Paris 8 qui m’a emmerdée un quart d’heure pendant la soutenance, parce que, selon lui, j’aurais dû titrer ma thèse « Esthétique et politique du miroir… » Tu le crois ! J’en ai parlé à Michelangelo qui m’a dit que c’est moi qui avais raison, c’est bien l’art qui a une mission politique, l’expression artistique, ça signifie d’abord la sortie, sortie du moi, sortie de l’atelier et du musée pour se réconcilier avec la cité. Mais, passons.
– Pistoletto ? Je ne connais pas. Il n’aurait pas changé de nom, lui aussi ? Tu peux me montrer des tableaux ?
– Des tableaux… je ne dirais pas ça comme ça. Tiens, regarde, j’ai pris la photo l’année dernière à l’expo Arte Povera chez Pinault, à la Bourse de Commerce, c’est la Venere degli stracci, la Vénus aux chiffons. Devant et de dos, il y a une copie d’une Vénus classique, non, le symbole de l’antiquité et de l’art immortel et derrière, un tas de fripes usées mais très colorées.
– Waouh, on a changé d’époque, là ! Je ne saurais pas quoi dire. C’est un peu provocateur, quand même ?
– Je ne dirais pas ça comme ça, mais ça bouscule, ça dérange. Tu te rends compte que ça a déjà soixante ans et que ça choque encore. Regarde, ça c’est à Naples en juillet 2022, un tas de cendres et une structure métallique brûlée, c’est ce qu’il reste de sa Vénus, après qu’un incendie “d’origine suspecte” l’a détruite. Mais avant l’incendie, déjà ça avait créé une polémique débile et réactionnaire. Soixante ans après, ça continue à contrarier les fachos de l’ordre, ceux qui n’acceptent pas qu’on redistribue les rôles et qu’on partage l’espace. Et en plus, tu te rends compte, c’était installé place de la Mairie, lieu du pouvoir par excellence.
– C’est vraiment nul ! Et comment il a réagi ?
– Tu sais, je l’ai eu au téléphone, juste après l’incendie. Au début, il était atterré. On s’était attaqué à la femme, c’était un féminicide de plus dans ce monde très machiste, mais on avait aussi visé la pauvreté, parce qu’il faut cacher la misère et ne surtout pas la mélanger à la pureté et la grâce de la beauté classique. Et puis on dénonçait cet art qui sort des musées et descend de son piédestal pour aller toucher le peuple, là où il est, dans la rue. Moi j’essayais de le consoler, je lui disais que ça devait être l’acte d’un squilibrato, un déséquilibré, non. Alors, il s’est tu, puis il m’a répondu, c’est plutôt l’acte d’un equilibrato, troppo equilibrato. Tu comprends ? Et il a continué en français, qu’il parle parfaitement, ce ne sont pas des dérangés qui ont fait ça, mais des malheureux trop rangés ; c’est eux qu’il faut plaindre, aider et aimer, parce qu’ils sont enfermés dans les geôles de l’ordre, ils sont figés dans un équilibre stérile. Tu imagines, dire et penser ça à quatre-vingt-dix ans ! Et à la fin de la conversation, c’est lui qui me remontait le moral en me disant que des Veneri degli stracci, il y en aurait d’autres, pas parce que Vénus est immortelle, mais parce qu’elle est féconde. Il a terminé en éclatant de rire et a dit, nous les artistes, nous sommes des récidivistes.
– C’est une belle histoire et lui, ça a l’air d’être un sacré bonhomme. Quelle énergie et quelle jeunesse ! J’aime bien comme tu en parles, je comprends mieux les œuvres en t’écoutant.
– Tu comprends aussi pourquoi je suis attachée à cette Vénus. Je pourrais t’en parler pendant des heures. Le plus fort, c’est que dès qu’on a trouvé une interprétation, bref, dès qu’on est equilibrato, tout peut basculer et tout doit basculer. Regarde, si tu oublies l’incendie, c’est la Vénus qui paraît froide et distante, non, je ne la trouve même pas attirante avec son chignon ridicule, alors que le tas de chiffons, qui représente peut-être le fast-fashion – tu sais Shein, Zara… entre parenthèses, ça n’existait pas encore à l’époque, c’est te dire le côté puissant de l’installation – eh bien le tas de chiffons, tu as envie de sauter dedans et de t’y cacher pour faire la sieste ou l’amour. La critique de la société de consommation se renverse en un éloge joyeux d’une société du partage et à l’inverse, la célébration d’une antiquité immortelle et sublime vire au dégoût.
– C’est vrai. Je n’avais pas vu tout ça, mais ça se tient. Enfin, tu y mets quand même beaucoup de toi-même, c’est ça que tu appelles l’esthétique ou la politique du miroir. En fait, ça vaut pour toutes les œuvres, j’ai l’impression. On interprète en fonction de ce que l’on est.
– Ah mais non, le miroir, chez Michelangelo, ce n’est pas une métaphore, c’est un miroir. Un vrai miroir. Tiens regarde, je te montre, tu vas adorer, c’est la Ragazza che scappa, la Fille qui s’échappe, tu la verras au Novecento justement.
– C’est chouette, j’aime bien !
– D’accord. Qu’est-ce que tu vois ?
– C’est la photo d’une fille qui semble s’enfuir, collée à droite sur un grand miroir, et là, celle qui prend la photo et se reflète, c’est toi. D’accord ! Donc, tu rentres dans l’œuvre. La fille de l’œuvre s’échappe et toi, tu prends sa place. C’est toi qui deviens l’œuvre d’art, Alomè, la Fille qui arrive !
– Boh, je ne dirais pas ça comme ça… mais il y a de ça quand même. En tous les cas, il y a de la perturbation dans l’air. C’est ce que j’explique dans ma thèse, avec d’autres mots, c’est le bordel dans les oppositions classiques, devant derrière, sujet objet, spectateur œuvre, è un bel casino!, passé futur, entrée sortie, réel virtuel…
– … et l’instant figé définitivement par la photo s’oppose au mouvement des spectateurs qui passent et qui sont toujours différents…
– Ecco! Tu as mis le doigt sur l’essentiel. Et c’est là que l’art devient politique, l’œuvre ne sépare plus, elle rapproche, tu vois, chaque spectateur forme une nouvelle communauté, c’est comme un échangisme politique qui vous change. J’ai dit ça pendant ma soutenance, cette fois ça a fait rire le Président. Mais, mais, mais… attention, si on devient tous artistes, en un sens, ça signifie aussi qu’on doit tous se retrousser les manches pour réinventer le monde qui est moribond, c’est le moment d'une nouvelle Renaissance.
– Waouh ! Si tu fais tes cours comme ça, je pense que tes étudiants vont se battre pour être au premier rang. Mais je pense à un truc là, il va quand même falloir que tu choisisses parce qu’il n’y a vraiment rien à voir entre Caravage et Pistoletto.
– Détrompe-toi, mais ça, peut-être que je t’en parlerai plus tard, j’ai un projet énorme et un peu fou pour les réunir. Il y aurait tellement de choses à dire encore, parce que Pistoletto ne s’installe jamais. Donc, une fois qu’on l’avait bien identifié à ses tableaux-miroirs, évidemment, il lui a fallu briser le miroir.
– Et là, c’est une métaphore ?
– Pas du tout, Pistoletto, c’est un faiseur. Plusieurs fois, en public, il a vraiment brisé des miroirs avec un grand maillet en bois, il brise ses miroirs et toi... tu peux brûler ta thèse ! Bon, passons, maintenant, j’aimerais bien que tu me parles un peu de toi, parce qu’il y a quelque chose qui m’intrigue. Tu t’es moqué de moi quand tu disais que tu allais à Vladivostok ?
– Ah mais non. Enfin, je dois passer par Vladivostok, mais ma destination finale, c’est O’ahu, à Hawaï. Je dois raccompagner Nubecito, c’est un cumulus qui s’est perdu sur la côte mexicaine, c’est là que Diego l’a trouvé. Diego, c’est le père de Vera. Enfin, peut-être que c’est vraiment une métaphore, cette fois, et qu’il faut prendre ça au deuxième degré, je ne sais plus trop, il y a des gens qui le voient, Nubecito, Moby par exemple, mon copain marin, mais moi, je ne le vois pas.
– Alors là… toi, tu n’es vraiment pas comme les autres. Bon, espérons que c’est un nuage à grande vitesse, parce qu’on est déjà à Lyon. Selon moi, deuxième, troisième, septième degré, on s’en moque. Des degrés, comme tu dis, il en faut, mais tu dois les entremêler, ou peut-être les entasser, les imbriquer. J’hésite entre deux images pour le réel, un mille-feuille un peu écrasé ou un tissu à grosses trames. Ne sépare pas les degrés, Nov. Ne sépare pas. Au fait, je sais que tu as un faible pour les crêpes au Grand Marnier, mais est-ce que tu aimes aussi les mille-feuilles ?
– Ah oui, en effet, tu aimes bien entremêler les sujets. Oui.
– Association d’idées. Je vais te faire découvrir le meilleur dessert milanais. Les cannoncini de Serge Milano, c’est à côté du Novecento. C’est un rouleau de pâte feuilletée qui est gardé au chaud sur un support et quand tu l’achètes, il est rempli de crème. C’est un miracle laïc ! On ira demain. Donc, revenons à ton nuage. C’est quoi voyager, pour toi ?
– Hein ? Je ne sais pas répondre à des questions comme ça. Tu sais, je ne suis pas un intellectuel, je ne sais pas bien parler de ce que je fais ou ce que j’aime, comme toi. En plus, avant de partir, je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer. Pour de vrai, on m’a un peu forcé à faire ce voyage. Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’à chaque étape, je rencontre des gens… des gens comme toi, par exemple, qui me font découvrir des mondes et ça me donne envie de… de quoi ? de devenir quelqu’un, enfin… quelqu'un comme vous. Tu vois, je n’arrive pas vraiment à dire les choses.
– Bien sûr qu’il faut que tu deviennes, mais tu es déjà quelqu’un, Nov. Tu ne vois pas ce qu’il se passe ?
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Tu ne vois pas ce que tu fais ?
– Non.
– Tu ouvres, Nov, tu rends possible, oui voilà, tu ouvres des espaces.
– Je ne suis pas sûr de comprendre. Tu as des formules bizarres parfois. Pourtant c’est du français. D’ailleurs il y a un truc qui m’étonne, comment ça se fait que tu parles aussi bien le français ?
– Mouais, tu esquives... mais passons. Alors d’abord, il y a les raisons secondaires, j’aime ta langue, ensuite j’ai habité cinq ans à Paris et puis je vis à Milan depuis plus de vingt ans et Milan est la ville la moins italienne d’Italie, je veux dire la moins chauvine et la plus cosmopolite.
– D’accord. Et il y a une raison principale ?
– Oui.
– …
– Laura.
– …
– C’est mon amoureuse, enfin c’était. Ou c’est, je ne sais pas si je dois dire ça comme ça. On habitait ensemble à Paris. On parlait. Elle devait venir avec moi à Milan, mais, comme tu vois, elle n’est pas là. Tu es assis à sa place. Je ne comprends pas tout.
– Désolé, je ne savais pas…
– Tu n’y es pour rien. Bon, maintenant, je vais dormir un peu, j’ai un gros déficit de sommeil. Réveille-moi un peu avant d’arriver. Une chose encore, je vais chez ma tante qui n’est pas là en ce moment. C’est un grand appartement derrière la Scala. Il y a une chambre pour toi.
Ce monde que je vois, là, dehors, qui me dira ce qu’il doit à mon iris et mon tympan, à mes lectures et mes souvenirs, à la circulation des photons, à la structure du carbone, à la grammaire, à mes blessures, mes attentes, mes besoins ?
– Quand je rentre en moi, je sens rapidement des limites, je bute, et je comprends que je dois au contraire chercher dehors, alors bien sûr, ça me déborde, ça m’échappe, mais je devine la présence de quelque chose de plus grand que moi et ça m’attire.
– Oui, je vois. Moi, je me contente de mon petit monde borné ; je vais te paraître peu ambitieux, mais je ne me lasse pas de mon propre jardin privé, il me semble déjà bien vaste.
L’atome d’hydrogène et l’atome d’oxygène, un peu désœuvrés, devisaient paisiblement.