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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

11 octobre 2025 6 11 /10 /octobre /2025 03:50

C’est la rentrée et ça recommence avec les critiques. Et ce n’est pas de la musique, c'est du bruit, et on a déjà entendu mille fois cette histoire, et c’est fade et sans originalité. Ça suffit, les critiques ! Allez-y, bande de grincheux insensibles, créez un peu qu’on rigole !

Alors peut-être que je ne suis pas assez exigeant, mais, moi, je vois et j’entends beaucoup de belles choses. Le chant des galets sur le Barachois, c’est magnifique ; certes, on perçoit une ou deux fausses notes, mais c’est magnifique. Les pentes du Brûlé qui rosissent, le soir, puis grisent et noircissent, c’est magnifique ; d’accord, les tons sont un peu fades et manquent de nuances, mais c’est magnifique. La danse des filaos sur le lagon de l’Hermitage, c’est magnifique ; soit, ça manque de souplesse et la chorégraphie est minimaliste, mais c’est magnifique.

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10 octobre 2025 5 10 /10 /octobre /2025 03:26

Ma nièce est orthophoniste dans un quartier bobo, mais elle a un peu de mal. J’ai été content de lui apprendre la nouvelle, ça va lui amener quelques nouveaux patients. Le prix Nobel de littérature a été attribué à László Krasznahorkai. Son petit Aprómunka egy palotaért est un bijou et on me dit beaucoup de bien de Északról hegy, Délről tó, Nyugatról utak, Keletről folyó.

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9 octobre 2025 4 09 /10 /octobre /2025 03:57

J’avais envie de vous parler du renouveau des arts du cirque, mais quelque chose me dit que ce n’est pas le moment

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8 octobre 2025 3 08 /10 /octobre /2025 03:03

J’avais envie de parler de l’arrivée des premiers fruits de la passion sur les étals, mais quelque chose me dit que ce n’est pas le moment.

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7 octobre 2025 2 07 /10 /octobre /2025 02:50

Et allez ! ils recommencent leurs jeux sous la couette. Bon, je vais faire un tour. C’est vrai qu’il fait un sale temps, et n’allez pas croire qu’un petit cumulus hawaïen se sente comme chez lui dans la bouillasse milanaise. Cela dit, c’est important que je me retrouve avec moi-même pour réfléchir un peu ; je vois et j’entends tellement de choses déconcertantes. Là, on était loin du thème du mal, mais ça m’intéresse aussi, même si ça me parle moins. Enfin l’extase, si on enlève la dimension mystique (que je ne comprends pas), ça va, je suis ; l’élévation, l’illumination, le flottement hors de soi, la dilution du moi et même la relation bizarre à l’immense, tout ça, je crois que nous les nuages, on peut l’expérimenter, mais l’orgasme, là… je reste sec. Et quand ils commencent à distinguer joie, plaisir, bonheur, euphorie, j’avoue que je décroche. J’ai même le sentiment, parfois, de ne plus les comprendre alors que juste avant j’avais l’impression de les avoir déchiffrés. Comme c’est compliqué. Parfois je me demande si réfléchir, ça fait vraiment avancer dans la réflexion. En remontant les méandres de la Seine, j’ai compris une chose qui m’avait échappé en traversant l’Atlantique : pour avancer, tu dois parfois tourner à gauche et parfois à droite, et parfois même, tu dois reculer. Tu recules, et pourtant, tu avances encore. Justement, j’ai l’impression que je suis en train de reculer dans ma connaissance des humains. Le problème, c’est qu’on peut aussi reculer vraiment… quand on recule. Enfin, vous voyez peut-être ce que je veux dire.

*****

– Salut Sam, ça va ? Ça fait tellement longtemps qu’on ne sait pas vus.

– Hey, Nov ! Demat, penaos 'mañ ?

– Pardon ?

– Ah ah, mon française est terrible, je le parle un petite, mais les peuples, ils ne l’ont pas alors je parle en breton. C’est Sterren, elle donne moi des leçons privées.

D’un commun accord, ils continuèrent en anglais.

– En fait, Nov, on s’est quittés au Havre il y a un peu plus d’une semaine, mais c’est vrai, ça paraît si loin, il s’est passé tellement de choses. D’ailleurs, il faut qu’on parle du futur.

– En effet Sam, parce que mes plans ont un peu changé et je voulais voir quelque chose avec toi.

– Mes plans aussi ont changé. Vas-y d’abord !

– Bon, Moby et moi, on renonce à passer par la Russie et à rejoindre Séoul par Vladivostok, on voudrait plutôt aller directement à Séoul. Sans doute directement, ou pas, en avion, ou pas. Comme tu peux le voir, c’est encore imprécis. Et donc, je voulais savoir quand tu penses retourner en Corée.

– Voilà justement le hic ! Je ne pense pas y retourner dans l’immédiat et j’ai mis mon projet de site de ressources animales en attente, tu sais HodoriX. D’abord parce que Oscar et Alan se sont séparés, mais surtout, c’est ça la vraie raison, parce que, entre Sterren et moi, ça marche fort. Tu captes ? On a récupéré un van et on en a fait un food truck, enfin plutôt un krampouezh truck, on fait des galettes et des crêpes. Tu ne peux pas imaginer le succès. On a une carte très serrée, mais uniquement avec des produits excellents. Je m’aperçois que les gens en ont marre des choix infinis, ils comprennent que ce n’est pas ça la liberté. « Ils préfèrent être accompagnés sur de beaux chemins » - c’est Glenn, le père de Sterren, qui dit ça. Alors, quelques bons produits suffisent, mais surtout du beurre, ah ah, on en consomme des tonnes, et moi, ma galette préférée, c’est beurre-beurre ! Alors voilà, on va finir la saison ici, peut-être jusqu’en octobre et après on verra. Je pense qu’on fera un tour par chez moi, avec Sterren, et ensuite, la Corée, la Bretagne, l’Irlande… ou peut-être la Lune. Tant qu’on est ensemble, avec Sterren, et qu’on a des crêpières, ça me va.

– En effet, quel changement ! Je suis vraiment content pour vous. C’est difficile de t’imaginer devant une crêpière plutôt qu’un clavier.

– Bon, pour être honnête, j’ai quand même fait une petite application, rapide, avec code QR. Tu saisis le code, tu commandes et tu payes, en mode “skip the line”, mais tu sais quoi, la plupart des clients, ils préfèrent attendre. On boit une bolée de cidre et on se raconte nos vies. J’adore. Et Sterren aussi. On est amoureux, quoi !

– Magnifique, ça fait plaisir. Bon, on reste en contact alors. Tchao.

– Bien sûr. Kisses, bisous, pokoù

*****

– Bonjour mon chéri, j’appelle tard, je ne voulais pas te réveiller.

– Salut Dad. Merci. Sur ce plan, je n’ai pas changé, je suis toujours un gros dormeur. Alors, quelles sont les nouvelles ?

– Je t’appelle pour ça. J’ai malheureusement un planning très contraint et peu de marge de manœuvre. Donc je serai demain à Trieste, ta mère est tellement excitée à l’idée de cette balade joycienne virtuelle que je ne pouvais pas l’annuler. Je ne resterai qu’une nuit, je suis ensuite attendu à Ljubljana par le directeur du centre culturel, je dois aussi rencontrer le conseiller culturel. Tu crois pouvoir me rejoindre demain ?

– Demain à Trieste ? Bon, d’accord, je pensais rester un peu plus longtemps à Milan parce qu’il pleut depuis mon arrivée et je n’ai encore rien vu, mais tu peux compter sur moi, bien sûr. Je vais regarder les horaires de train, je t’enverrai un message. Ensuite, je te suivrai en Slovénie.

– Parfait, je m’occupe de l’hôtel, j’ai déjà loué une voiture, j’ai une heure et quart de route à peine. Après la Slovénie, nos chemins se sépareront, j’irai en Pologne, il se pourrait que ce soit ma prochaine affectation, n’en parle pas encore à ta mère, rien n’est fait, mais je sais que ça l’enchanterait. Et toi, si j’ai compris, tu continueras vers Istanbul, n’est-ce pas ?

– Oui la Turquie, pour rejoindre Moby, mais en passant par la Serbie pour voir mon amie Olga. Après, c’est encore flou.

– Dis-moi, tu as eu le temps, quand même, de visiter la cathédrale ?

– Non, je te l’ai dit, je ne suis pas sorti, c’est un déluge ici. Mais on devrait quand même aller soit au musée Novecento, soit à la Pinacothèque de Brera avec l’amie qui m’héberge, Alomè. Elle est historienne de l’art.

– Quelle aubaine ! Formidable, c’est toujours passionnant les visites guidées par de vrais amateurs. Je crois que c’est là que ce trouve l’incroyable Christ mort de Mantegna, le tableau est saisissant, on a l’impression que l’on pourrait toucher les pieds du Christ !

– Ah ? Je ne connais pas, non. Et toi, tu connais Caravaggio ?

– Oui, bien sûr, c’est curieux que tu me parles de lui, j’étais justement hier au musée Jacquemart-André à Paris. En même temps, c’est vraiment l’exposition à ne pas manquer en ce moment. J’ai eu droit, moi aussi, à une visite guidée par un grand connaisseur, Pierre Curie, c’est le conservateur. Il nous a fait découvrir son exposition sur Georges de La Tour. Absolument sublime ! Mais je crois que j’avais encore préféré sa première exposition en 2018, si je me souviens bien, sur Caravage justement.

– Sans blague, et j’étais où, moi ?

– Tu étais avec tes cousins. À dix-sept ans, je crois que vous aviez d’autres distractions. En revanche ta mère était bien là. Elle a failli s’évanouir quand elle a vu le petit luthiste, je ne sais pas si tu as le tableau en tête. Elle l’avait déjà vu à Saint-Pétersbourg adolescente, je crois que c’était la première fois qu’il quittait le musée de l’Ermitage, alors c’est toute une tranche de vie qui lui est remontée à l’esprit. Mon Dieu, je ne l’avais jamais vue aussi émue.

– Ça alors ! Vous vivez de drôles d’aventures, vous deux ! Donc Alomè est spécialiste de Caravaggio, mais aussi d’un peintre encore vivant que tu ne dois pas connaître, Pistoletto. J’adore son nom.

– Michelangelo Pistoletto ! Si, bien sûr, je le connais, je l’ai déjà rencontré. Mais toi aussi, tu l’as déjà rencontré…

– Quoi ! Tu plaisantes. Raconte.

– Mais non, c’était en 2011 ou 2012, il faudrait vérifier, tu étais encore un petit garçon, on participait au Rebirth Day. C’était une performance festive et collective, on était 365 personnes dessinant une chaîne qui représentait, tu sais, son symbole du troisième paradis, l’infini mathématique avec une troisième boucle au milieu. Cette troisième boucle, c’est la réconciliation entre les deux autres boucles, l’humanité et la nature. Il est incroyable cet homme, à son âge, alors qu’il y a tant de grincheux pessimistes et réactionnaires, lui, à presque cent ans, il croit en l’avenir et multiplie les actions et les projets. Un jour, il faudra que tu ailles visiter sa Cittadellarte, ce n’est pas loin de Milan, c’est dirigé par son gendre Paolo Naldini. Ces personnes sont vraiment admirables.

– Alors là, je n’en reviens pas. Je n’ai aucun souvenir de tout ça. J’y étais ! Tu es sûr ?

– En réalité, je me rappelle maintenant, tu n’étais pas resté très longtemps, il faisait froid, tu étais fatigué et je crois aussi que ta mère, qui n’a jamais été friande de ces grands événements participatifs, était contente d’avoir une raison de s’éclipser.

– Mais non ! C’est énorme ! J’y étais !

– Oui. Et moi, au contraire, j’ai beaucoup aimé l’ambiance très sincère et sans chichi institutionnel. Il n’y avait aucun officiel, Aurélie Filippetti, la ministre de l’époque, était prise ailleurs, par le Louvre d’Abou Dhabi, je crois, et le conservateur Loyrette finissait son mandat. Bref, c’est sans doute mon côté fleur bleue, mais j’ai beaucoup aimé faire la ronde, avec des inconnus dans la cour Napoléon pour marquer la naissance d’une nouvelle ère.

– Ah ah, je te reconnais bien là… Non mais quand même, c’est sidérant cette histoire. Et je n’ai aucun souvenir. Dis, tu ne crois pas que je devrais m’inquiéter, je suis un peu jeune pour avoir des problèmes de mémoire.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ! Bien sûr que non.

– Alors là ! Tu m’as tué ! Je connaissais Pistoletto. C'est ding ! J’avais déjà rencontré Pistoletto. Bon, je t’appelle dès que j’ai mon billet. Salut Dad, je t’aime.

*****

– Alomè ! Alomè !

Cosa? Cosa succede qui? Merda! Je me suis endormie ?

– Eh oui, je crois que tu peux modifier ta théorie ou peut-être que tu as le curseur qui a dérapé côté mâle…

– Ah ah, oui, ça a l’air un peu fumeux, ma théorie. Montre-moi quand même les photos.

– Tiens regarde. Et j’ai plein d’autres choses à te dire, aussi. J’ai suivi tes consignes, pas de photos pendant l’orgasme, ensuite j’ai attendu quelques minutes, puis j’ai shooté.

Oddio! C’est moi, ça ? Ce sont les photos d’une femme qui dort, pas d’une femme en extase. Et en plus, je dors la bouche ouverte ; il ne manque plus que le filet de bave… Efface vite.

– La bonne nouvelle, c’est que tu ne ronfles pas.

– Ouf ! Je n’étais pas très en forme, je crois que je manque de sommeil. Il faudra réessayer. Alors, quoi de neuf ?

– J’ai eu Dad au téléphone, je le rejoins demain à Trieste, c’est rapide, mais c’est son seul jour de disponible. Je prends le train de 15h15.

– Demain ! Mon bébé va déjà me quitter ! Il faut absolument qu’on sorte alors. Je vais appeler le Novecento pour voir à quelle heure ils ferment. En chemin, on s’arrêtera chez Serge Milano pour que tu goûtes enfin ses cannoncini.

– Bonne idée. Il faut encore que je te dise quelque chose d’incroyable.

– Vas-y, je t’écoute.

– Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai rencontré Michelangelo Pistoletto, et peut-être même qu’on s’est croisé nous deux.

Vero? C’était où et quand ?

– Au Louvre, pour le Rebirth Day. J’y étais avec mes parents. Bon, je ne m’en souviens pas très bien, mais mon père est formel, on était là ce soir et on faisait partie de la chaîne. Tu y étais aussi ?

Che pazzia! C’est fou ! Non, malheureusement. C’était en 2012, j’étais encore à Milan, je devais y aller, mais j’avais une grippe carabinée, comme vous dites. C’est trop drôle. Ce qui est clair, c’est qu’on ne pouvait pas se rater une deuxième fois, d’ailleurs, je préfère t’avoir rencontré aujourd’hui plutôt qu’à dix ans. Allez, on bouge ! Tu connais Praxitèle ?

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6 octobre 2025 1 06 /10 /octobre /2025 02:24

Quand on se concentre sur son point de vue, le monde est net.

C’est bon, mais c’est louche, c’est encore de l’optique phénoménologique.

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5 octobre 2025 7 05 /10 /octobre /2025 02:10

Le monde devient flou quand on prend en compte les vues des autres.

C’est con, mais c’est mécanique, c’est de l’optique phénoménologique.

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4 octobre 2025 6 04 /10 /octobre /2025 20:06

On apprend peu et on oublie beaucoup, alors on invente.

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3 octobre 2025 5 03 /10 /octobre /2025 03:36

Le traducteur serait un traître ? Mais certainement pas, c’est bien plutôt un marieur. Or, on le sait bien, les mots comme les gens changent, les affinités s’estompent, les frictions qui amusaient hier, agacent aujourd’hui et les résonances qui avaient pu ravir, finissent par dissoner, elles cassent les oreilles et les pieds.

Alors, il faut séparer et prononcer de nouveaux mariages, en évitant de dénigrer les ex.  

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2 octobre 2025 4 02 /10 /octobre /2025 03:54

Chez le penseur, comme chez le pêcheur, il y a beaucoup d’attente pour peu de prises. Mais le penseur, à la différence du pêcheur, ne rejette pas les petites prises.

(La preuve !)

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1 octobre 2025 3 01 /10 /octobre /2025 03:31

– Brrr, il fait un froid de canard. La couette nous appelle, Nov, pourquoi résister ?

– Tu as raison, il faut savoir s’adapter aux circonstances. Alors, explique-moi mieux tes croquis.

– OK mais je dois te dire, d’abord, que je ne suis pas titulaire d’un doctorat en géométrie sexologique, deuxièmement, que mes hypothèses reposent sur des conversations que j’ai eues avec un échantillon non représentatif de la population italo-française et troisièmement, que je polarise excessivement pour mieux comprendre, mais que les choses ne sont pas binaires, il y a un continuum entre les deux pôles sur lequel un curseur se déplace, avec, disons, des zones plus fréquentées.

– Avance, je ne comprends toujours pas. Ça m’a l’air trop sérieux.

– Alors là, je suis d’accord avec toi, les choses sont toujours trop sérieuses, mais en l’occurrence, ce n’est pas sérieux, c’est grave.

– Ah ben, voilà, tout s’éclaire ! Tu ne voudrais pas plutôt que l’on continue à lire Baricco.

– Tu confirmes mon hypothèse, l’axe du temps. Tu vas trop vite. Regarde, je trace en bleu l’évolution du plaisir sexuel masculin, non. Ça monte – l’axe vertical, c’est l’intensité tu te rappelles – et ça monte plutôt rapidement, ce n’est pas toi qui vas me contredire. Et ça monte plutôt haut. Là, c’est quand même une grande interrogation, est-ce que la courbe rouge va monter plus haut ? J’y reviendrai. Je ne mets pas non plus d’unité sur cet axe, pour garder un peu de poésie quand même, sinon il faudrait se demander “tu jouis combien ?” Tu sais comme les médecins qui te demandent, sur une échelle de zéro à dix, vous situez où votre douleur ? Donc, on atteint assez vite un pic, c’est l’orgasme lors de l’éjaculation. Tu connais, on passe. Ce qui est très intéressant, c’est ce qui suit. La courbe a un tout petit plateau, bien sûr, ça dépend de l’unité de temps sur l’axe horizontal, je suis prudente, mais « pour ce que j’en sais », ça ne dure que quelques secondes.

– D’accord.

– Et ensuite, c’est le krach, c’est la grande dépression, au sens propre. Ça s’effondre, il se peut même que ça passe dans le négatif, comme un “plaisir négatif”. Alors pas au sens d’une douleur, enfin, sauf abus ou accident, mais je crois savoir que ça ne fait pas mal.

– Encore d’accord.

– Au sens d’une dysphorie, ou mieux, une tristesse ontologique.

Traduzione per favore?

– Tu connais la formule, omne animal triste post coitum, tout animal est triste après le coït. Eh bien, je crois qu’il faut préciser deux choses ; d’abord, il s’agit surtout de l’animal masculinum, le mâle, donc chez nous, l’homme ; ensuite la tristesse en question est un mélange très complexe, une fuite massive d’énergie, plus la conscience diffuse d’une impuissance (heureusement provisoire), plus un sentiment lointain de culpabilité, plus une nostalgie pâteuse, etc., le tout écrasé par une envie molle de dormir, c’est-à-dire finalement de ne plus être.

– D’accord pour l’envie de dormir, pour le reste, tu y vas fort.

– C’est comme un pneu trop gonflé qui crève, l’air qui s’échappe, c’est la vie ou disons, le désir. Maintenant, regarde la courbe rouge. On est d’accord, c’est l’évolution du plaisir féminin, non. Sachant que, gnagnagna, je ne vais pas tout répéter, les pôles, le curseur, la généralisation, les hommes qui sont féminins et l’inverse…

– Oui, j’ai compris ça.

– Alors d’abord, regarde comme ça monte lentement. La courbe bleue a déjà atteint son pic que la rouge est encore très bas, elle monte, monte, monte, lentement, très lentement. Tu vois là, en deux graphiques simples, tu as l’explication du plus terrible malentendu relationnel dans les couples hétéros. Mais ça, ce n’est pas mon problème, on ne peut pas se battre sur tous les fronts. Donc ça monte lentement. Combien de temps ? Impossible à dire, bien sûr, et variable, mais c’est lent. Ensuite, autre question, et je n’ai pas la réponse, jusqu’où ça monte, est-ce que le pic rouge dépasse le pic bleu. Je pense, et “pour ce que j’en sais”, mais je n’ai pas de preuve, que le pic masculin monte plus haut. Un peu plus haut, non. Je ne sais pas. Laura pensait le contraire, mais Laura était particulièrement douée… en jouissance. Bon évidemment, on n’a pas l’instrument de mesure… et c’est peut-être mieux comme ça.

– Et après ?

– Et voilà, vite, vite, vite, toujours trop pressé. Ah ce goût vulgaire pour le quickie ! Donc après, c’est là que la différence est incommensurable. Il faut déplacer la question. Il ne s’agit pas de savoir qui jouit le plus, mais qui jouit le mieux. Or, c’est ma thèse, et c’est le fruit d’expériences personnelles et de témoignages directs, l’animal femininum est joyeuse post coitum. Regarde, la courbe rouge a un plateau bien plus large et elle redescend plus lentement. C’est ce que j’appellerai une joie ontologique : le plaisir redescend, avec des répliques, comme pour un tremblement de terre. Mais ça dure, ça dure, et ça peut durer longtemps. Ce sont des moments incroyables entre femmes, enfin entre Laura et moi. On pouvait s’endormir dans cet état et même se réveiller comme ça, tu imagines, se réveiller avec une mémoire de cet état joyeux. Bien sûr, il faudrait faire un peu de ménage conceptuel là, joie, plaisir, euphorie, plénitude… c’est lié et en même temps, c’est différent. En tout cas, la conclusion, elle, est très claire, je suis contente d’être une femme, et très contente d’être une femme lesbienne.

– Globalement, ça se tient, mais tu es sévère avec nous.

– Non, non, je ne reproche rien à personne, je crois que c’est un vice de fabrication, vous n’y pouvez pas grand-chose. On a été fait comme ça, et les représentations enfoncent le clou. Je n’accuse pas les mâles et je ne félicite pas les femelles, c’est comme ça. Mais il y a une autre différence sur laquelle on a plus la main, c’est le rapport au-dedans.

– Quel dedans ?

– Le dedans du corps, le dedans du langage, le dedans du temps et des lieux.

– Alomè, tu vas trop loin pour moi.

– C’est ce que je dis, je vais trop loin à l’intérieur. Vous, les hommes, vous êtes tout en extériorité, tout dépasse, tout déborde, votre sexe, vos projets, votre voix, vos exploits, vous saturez l’espace extérieur… Tu n’oublies pas que je généralise, non, je polarise, et aucun nous pur ou vous pur n’existe, évidement. Mais quand même. Vous ignorez tout du dedans – qui, soit dit en passant, est notre dedans. Vous entrez en nous seuls et en oubliant tout, vous vous oubliez, vous nous oubliez.

– Mouais, je continue à penser que les accusations sont excessives et partiales, mais je ne trouve pas d’arguments pour nous défendre. Au fait, on n’aurait pas oublié Marie-Madeleine aussi ?

– Ce n’était pas un oubli mais un détour. Est-ce que tu vois le lien entre La Marie-Madeleine en extase et mes graphiques ?

– Non, enfin oui, mais je préfère que tu m’expliques.

– D’accord. Donc, mon hypothèse, c’est que le tableau ne montre pas une femme en extase, mais une femme qui vient d’avoir un orgasme. Pour être honnête, cette hypothèse, je la dois à Manara, tu connais ?

– Je connais un Manara, mais ça ne doit pas être le même, celui que je connais est un célèbre auteur de BD érotiques.

– Oui, c’est lui, le fumettista. Comment vous dites déjà, bédéiste, non ?

– Moi je dis auteur de BD. Donc, l’auteur du fameux Déclic a fait une BD sur Caravage ?

Le Déclic, ah oui, c’est comme ça que vous avez traduit il Gioco. Oui, oui, c’est bien lui, Milo Manara, qui a fait une belle BD sur Caravaggio, il y a une dizaine d’années. Tiens, encore un qui habite à Vérone, en passant. Tu sais qu’il a réalisé des affiches et l’en-tête du papier à lettres pour le Club di Giulietta, une Juliette très chaste d’ailleurs.

– Non, je ne savais pas. C’est quoi ce club ?

– Des bénévoles, des jeunes filles presque exclusivement, qui répondent aux milliers de lettres qui viennent du monde entier, désespérées le plus souvent, et qui demandent des conseils à Juliette, experte reconnue en choses de l’amour. Mais je ne devrais pas me moquer. Quand même, je me demande si ces jeunes filles qui écrivent sous l’œil prude des Giulietta de Manara connaissent ses BD ? Quelle drôle d’affaires, cette histoire ?

– Quelle histoire ?

– L’amour. Donc, dans sa BD sur Caravaggio, La Grazia, Manara traite de ce moment où le peintre s’enfuit de Rome parce qu’il est condamné à mort pour meurtre. Ça, c’est historique. La suite, il l’invente. Caravaggio est recueilli, blessé, par des bohémiens qui le cachent et le soignent. Parmi eux, il y a une jeune fille, Ipazia, évidemment très belle et très sensuelle, très “manarienne”, disons. Alors qu’elle se baigne nue, des soldats tentent de la violer. Le peintre, qui a retrouvé ses forces, se bat et la sauve. Ça, c’est inventé aussi, mais très plausible. Caravaggio était connu pour être bagarreur et grand cœur et plusieurs fois, il a eu des démêlés avec la justice pour s’être battu en défendant des femmes. Ensuite, on arrive à mon point, il surprend Ipazia en train de se masturber et il s’inspire de son visage après l’orgasme pour peindre sa Madeleine en extase.

– C’est quand même sacrément osé, non !

– Oui mais Manara n’est pas le premier à avoir rapproché ou confondu extase mystique et orgasme. Et je pense que les choses ont dû se passer à peu près comme ça. Caravaggio a demandé à son modèle, par souci de réalisme, de faire l’amour ou de se masturber et ensuite de s’asseoir pour qu’il puisse la peindre.

– Tu crois vraiment qu’il a trouvé un modèle qui a accepté ça ?

– Oui. La question de l’identité du modèle est un mystère, malheureusement encore irrésolu. On connaît assez bien les modèles qu’il avait à Rome. Pas parce qu’on a des biographies officielles ou qu’on en parle dans les livres d’histoire, mais parce qu’elles passaient souvent par la case prison et qu’elles ont laissé de nombreuses traces dans les rapports de police. Tu te rappelles de Judith qui décapite Holopherne, eh bien c’est Fellide Melandroni qui a posé, et on la retrouve dans plusieurs tableaux. C’était une femme tout en traits, au menton légèrement pointu, au regard perçant et sévère, ayant souvent la même coiffure avec une raie très nette au milieu et tout ça lui donnait un air volontaire et déterminé. Elle était plutôt élancée, avec une forte poitrine, et des seins fermes et hauts, une posture solide, bref, on avait l’impression d’une forte personnalité, ce que confirment les rapports de police. C’était la personne idéale pour ce tableau, mais Caravaggio était sans doute aussi un excellent directeur d’acteur, parce que les modèles sont des acteurs et je l’imagine assez bien disant à Fellide, pour l’aider à rentrer dans son personnage, « tu dis au général, désolé, j’aurais préféré que ça se termine autrement, mais tu ne me laisses pas le choix, je n’ai pas de haine, mais ma main ne tremble pas ; je te décapite, mais je ne tue pas cruellement un homme, je libère mon peuple assiégé ».

– C’est du théâtre quoi !

– Oui, en un sens, mais c’est le théâtre de la vie, pour en finir avec cet autre théâtre que Caravaggio détestait, l’idéalisation, le symbolisme, le surnaturel, tu sais, les petits anges, les saints qui volent et les martyrs qui s’illuminent comme des guirlandes… Il fait poser des gueux aux pieds sales et des prostituées habituées aux jeux de rôles.

– Et pour Marie-Madeleine ?

– Il a sans doute recruté sur place, une prostituée peut-être, en tout cas une beauté ! Ce n’est pas sûr que Fellide aurait fait l’affaire. D’ailleurs, il a peint une Madeleine repentante et il a fait poser un autre modèle, Anna Bianchini. Elle, elle avait le visage plus rond et plus doux, elle semblait innocente, presque vulnérable, sur le tableau, elle avait les lèvres entrouvertes, elle était plus petite que Fellide et parfaite dans ce rôle de repentante. Mais assez d’histoire de l’art, je voudrais que tu m’assistes pour vérifier mon hypothèse.

– Aïe ! Qu’est-ce que je dois faire ?

– Voilà, je vais me masturber pour voir quel visage et quelle posture j’ai après l’orgasme. Je veux bien que tu m’aides, tu peux regarder si tu préfères, mais à condition que tu te contiennes, enfin, je veux dire intellectuellement au moins, parce que moi, je ne vais pas faire semblant. Tu peux me faire jouir – tu te souviens, pas de pénétration – ou bien je vais me faire jouir, et toi, après tu vas prendre des photos. Des photos, je ne veux pas de film. Tu vas prendre des séries de photos, trois ou quatre à la suite, toutes les cinq minutes à peu près, jusqu’à ce que je revienne. Du visage, les photos. Disons jusqu’au ventre, pas en dessous ? D’accord ? Je veux bien avoir les mains aussi.

– …

– Mais on dirait qu’il rougit, le garçon ! Trop mignon… Allez, au travail. On a essayé de faire ça plusieurs fois avec Laura, mais à chaque fois, on était tellement bien qu’on a oublié les photos. Attends, j’ai une idée. Je vais d’abord m’occuper de toi, pour qu’ensuite, tu aies l’esprit libre. Et les mains aussi. En plus, ça ne devrait pas durer très longtemps. Mais tu ne t’endors pas, hein ?

– D’accord.

Alomè branlait. Nov jouit.

Puis Alomè se branla. Nov photographiait.

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30 septembre 2025 2 30 /09 /septembre /2025 10:22

Je suis toujours à l’heure, mais rarement au bon endroit.

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29 septembre 2025 1 29 /09 /septembre /2025 03:04

Je n’en suis pas certain, mais j’ai l’impression que l’arbre et le caillou attendent, je veux dire qu’ils attendent quelque chose de nous.

Quelque chose qui ne vient pas.

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28 septembre 2025 7 28 /09 /septembre /2025 03:06

Il y a un râleur qui squatte en moi et je peux vous dire que des beignes, je lui en file, mais ma plus grande fierté, c’est que je fais ça avec un large et beau sourire.

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27 septembre 2025 6 27 /09 /septembre /2025 03:40

– J’ai un doute, j’ai le sentiment parfois, d’être trop sûr de moi.

– Une chose est certaine, de nous deux, c’est moi le sceptique.

– Bonjour, je suis le nouveau voisin. Est-ce que vous auriez un peu d’huile d’olives s’il vous plait, c’est pour la salade, j’ai du vinaigre, mais du vinaigre sans huile, ce n’est pas encore une vinaigrette, ah ah, alors si vous pouviez me dépanner, c’est juste pour ce soir, je vais continuer à déballer mes cartons et je finirai bien par trouver mon huile, je consomme surtout de l’huile d’olives et aussi un mélange d’oméga 3, ils disent que c’est bon pour la santé, c’est important d’être en bonne santé, j’ai un collègue, il n’a pas quarante ans et il est malade, enfin, je ne sais pas ce qu’il a, mais il est très malade, bon, pas sûr que l’oméga 3 lui aurait éviter ça, d’ailleurs on ne sait jamais qui on doit croire, mais quand même, par précaution, je consomme des produits sains, peut-être que je la trouverai dans le carton des affaires scolaires de mon garçon, oui j’ai un fils de sept ans, il s’appelle Mathis, c’est ma femme qui a choisi, j’aime bien, mais c’est ma femme qui a choisi, c’était important pour elle de choisir, en plus moi, Mathis, j’aimais bien, ma femme, elle, c’est Zoé, j’aime bien aussi, mais ce n’est toujours pas moi qui ait choisi, ah ah, vous allez penser que je suis le faible, dans le couple, peut-être, je fais pas mal de concessions, mais en fait, ça ne me coûte pas trop, même la voiture, c’est elle qui a choisi, ça, mes collègues ils ne comprennent pas, pour le prénom, ils comprennent, mais pour la voiture, non, ils ne comprennent pas, est-ce que ça fait de moi un dominé, c’est ce que me dit François souvent, toi, Mich, tu es un dominé, Mich, c’est mon surnom, en fait je m’appelle Michel, mais on m’appelle Mich, ça se prononce comme une miche de pain, ah ah, ça non plus je n’ai pas choisi, mais ça me va, non, ma femme, elle, elle m’appelle Michel, mon fils m’appelle papa, parfois, mon fils me parle mal, c’est Mélanie, ma sœur, qui me dit, ton fils te parle mal, Michel, et il n’a que sept ans, oui, c’est vrai, moi je me dis justement que c’est parce qu’il n’a que sept ans et qu’il va grandir et mieux me parler, il va rigoler, Mathis, s’il trouve la bouteille d’oméga 3 avec sa trousse et ses cahiers, j’espère qu’elle ne se renversera pas, parce que là, il me parlera très mal, et si Mélanie l’apprend, elle me dira, tu vois, je te le dis, Mathis te parle mal, tu es un dominé, peut-être qu’elle a raison, mais moi j’ai l’habitude et ça ne me gêne pas, en plus ce n’est pas complètement vrai, parce qu’il y a une chose que j’impose, et tout le monde le sait et tout le monde obéit, parce qu’ils ont peur de ce que je ferai s’ils ne le faisaient pas, moi, sincèrement, je ne sais pas ce que je ferais, mais c’est sûr que je ne supporterais pas, j’impose une chose, à tout le monde, enfin surtout à Mathis et à Zoé, parce que ce sont les seuls à aller dans la salle de bain, mais la règle est valable, dans l’absolu, pour tout le monde, d’ailleurs, c’est écrit sur la porte de la salle de bain, on ne rentre pas ici avec ses chaussures, ça je l’impose et tout le monde obéit, c’est pour ça que je ne suis pas si sûr que ça d’être un dominé, bon, si vous n’avez pas d’huile d’olives, ce n’est pas grave.

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26 septembre 2025 5 26 /09 /septembre /2025 03:38

Ce n’est pas très grave d’être con, on l’est tous un jour, mais c’est bien de ne pas le rester. Pas trop longtemps.

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25 septembre 2025 4 25 /09 /septembre /2025 03:22

– Alors ? Le plaisir des femmes ?

Pazienza, Nov, justement, la première chose à savoir, c’est que c’est une affaire de lenteur. Je voudrais d’abord que tu me dises comment tu envisages la suite de ton voyage pour qu’on s’organise un peu.

– Bon d’accord, mais je te rappellerai ta promesse si tu oublies.

– Je n’oublierai pas et je peux même te dire que ce ne sera pas seulement un cours théorique.

– Merci, ça aide bien à patienter, ça ! Alors, mon voyage. J’avance. Je fais étape par étape, mais je pense que je vais devoir modifier mon trajet, je suis rattrapé par le réel et la géopolitique. Traverser l’Asie est plus difficile aujourd’hui qu’à l’époque d’Hervé Joncour. Donc, dans l’immédiat, je vais rejoindre mon père à Ljubljana. Avant, s’il trouve le temps, il voudrait me retrouver à Trieste. Mes parents sont des grands fans d’un certain James Joyce et, si j’ai bien compris, il a longtemps habité à Trieste. Mais d’abord, je pense m’arrêter à Vérone.

– OK. Je te laisse terminer, après je te dirai ce que j’en pense, et sans t’influencer.

– À Trieste, il voudrait faire une “balade joycienne” ; ma mère, qui est à Mexico en ce moment, aimerait bien en profiter aussi, en vidéo. Ils sont comme ça, mes parents. Et ne me demande pas une dissertation sur Joyce, je n’ai jamais entendu parler de lui. Je ne sais pas si je dois en avoir honte, mais je ne connais qu’une Joyce, c’est la chanteuse Joyce Jonathan.

– Ah ah, oui je la connais, elle chante Les Filles d’aujourd’hui. « Elles sont énervantes, les filles d’aujourd'hui. Un petit tour d'amour et puis s’enfuient. » Je t’expliquerai un ou deux trucs sur les filles, moi aussi. Pour James, rassure-toi, moi non plus je ne l’ai pas lu.

– Et donc mon voyage, qu’est-ce que tu en penses ?

– OK, je te donne mon avis. Je vais essayer de ne pas être trop partiale, mais je ne te cache pas que j’aimerais bien te garder un peu et continuer nos lectures sous la couette, donc ce ne sera peut-être pas d’une objectivité exemplaire. En plus, ils ont prévu deux jours de pluie et ça doit être la même chose à Vérone.

– Vas-y, ça m’intéresse.

– Selon moi, tu dois sauter Vérone. C’est la plus grande arnaque touristico-littéraire du monde, non. La vieille ville est proprement magnifique, là on est d’accord, et on y mange des millefeuilles divins, mais c’est une arnaque. Vérone, la ville des amants malheureux, c’est surtout una grande truffa.

– Tu peux m’expliquer.

– Tout est centré sur Roméo et Juliette. Tu visites la maison de Giulietta, qu’elle n’a jamais habitée, évidemment, puisqu’elle n’a jamais existé, c’est un personnage de Shakespeare. Tu fais un selfie sur son balcon qui a été installé il y a moins d’un siècle alors qu’il n’y en a aucune trace dans le texte ; si tu en veux encore, tu ajoutes dix euros aux vingt déjà dépensés pour aller voir sa tombe, qui est une mangeoire en pierre – et, oh surprise, elle est vide ! Tu viens surtout allonger la file interminable des pigeons. Mais le pire – bleah! ça me donne la nausée –, tu te fais prendre en photo en train de toucher le sein d’une Giulietta en bronze, ça rend fertile et ça porte chance, en plus c’est gratuit. Petit rappel, Giulietta a treize ans dans la pièce. Fa schifo!

– Sans blague ! Mais ils ne te le disent pas clairement ?

– En fait, l’ambiguïté est savamment entretenue, mais de toute façon, comme neuf visiteurs sur dix sont en détresse amoureuse, ils sont prêts à croire n’importe quelle cazzata romantique, même si on leur dit explicitement que c’est une fiction littéraire. Ce qui est beau, c’est le texte de Shakespeare ou le ballet de Prokofiev, oui, c’est sublime, mais le parcours fléché entre le balcon et la tombe, c’est une honte.

– Bon, j’hésite un peu, alors.

– Mais. Parce qu’il y a un mais. Tu vois que j’essaie d’être objective, non. Tu mangeras à Vérone le millefoglie Strachìn de la famille Perbellini. C’est le grand-père Ernesto qui l’a inventé. J’étais copine avec Carlotta au collège, la nièce de Giancarlo Perbellini et pendant les vacances, on allait souvent à Bovolone. Ils sont tous pâtissiers dans la famille, sauf Giancarlo qui a mal tourné. Il est devenu chef étoilé. Tu pourras le conseiller à ton père, c’est l’un des rares Italiens à qui “vous” avez daigné accorder trois étoiles. Il est connu pour son tartare de bar à la réglisse, mais moi, je le vénère surtout pour son mille e millefoglie, assurément le meilleur millefeuille d’Italie et peut-être du monde, mais je ne les ai pas tous goûtés.

– Ouh là, ça fait beaucoup de feuilles. Mais dis-moi, c’est une passion chez toi, les dolce.

Dolci. Mais je ne dirais pas ça comme ça, je ne te parle pas de gâteaux, je te parle d’œuvres d’art, non. D’ailleurs, à ce niveau, noter ou classer n’a plus aucun sens. On est dans la qualité pure. On ne compare pas un Praxitèle et un Rodin. Avec Laura, on s’était constitué une sorte de pâtisserie imaginaire, on y rangeait tous les chefs-d’œuvre qu’on avait goûtés. Elle, c’était les gâteaux au chocolat, les Trianon surtout, moi, c’était la pâte feuilletée, millefeuilles et tartes.

– D’accord. Tu me fais visiter ?

– Bien sûr. On avait inventé un petit jeu. Une à deux fois par mois, on allait goûter une nouvelle pâtisserie. Chaque fois, on devait lui associer une phrase courte et un lieu où on allait le manger. Le lieu, c’était souvent Laura qui le trouvait.

– Elle est née à Paris.

– Non, ça n’existe pas les gens nés à Paris, mais elle connaissait comme sa poche. Bon, je ne vais pas te raconter sa vie, ça risque de nous éloigner de l’histoire.

– Comme tu veux. Et donc, qui est le Rodin du millefeuille ?

– Je mets de côté Giancarlo, je n’ai pas envie que tu décides finalement d’aller à Vérone pour lui. En plus, ça me fait mal de reconnaître ça, mais je dois avouer que l’art du millefeuille, c’est votre truc à vous, les Français. Qu’est-ce que vous êtes doués !

– Des noms !

– OK. Dans le désordre, comme ça. Il y avait bien sûr Pierre Hermé et son 2000 feuilles. La phrase, c’était « Terre de femme et ocre noir » et le lieu, c’était les colonnes de Buren, place Royale. Évidemment, il fallait patienter jusqu’au lieu avant de commencer à manger. C’était très difficile pour moi qui suis plus gourmande que Laura. Elle était gourmande aussi, mais avait plus de volonté que moi.

– Du pur héroïsme. Respect !

– Il y avait encore l’incroyable François Perret et son Millefeuille To Go, tout en longueur pour qu’on puisse le manger facilement. Ça, ce n’est pas ce que l’on préférait et encore moins son nom, on l’avait d’ailleurs rebaptisé, Millefeuille To Gode… – je te laisse goûter ! – et la petite phrase, c’était « Mille abaisses pour une déesse ».

– Mille abbesses, ça fait un couvent, pas une pâtisserie.

– Non, abaisse, b a i. Tu chercheras dans le dictionnaire, j’ai appris le mot moi aussi. C’est une phrase de Laura et pour tromper son monde (enfin, son monde, c’était moi…) elle avait choisi le cimetière du Père-Lachaise comme lieu, la tombe de Jim Morrison. C’était sa génération ; elle était un peu plus âgée que moi.

– Drôle de lieu pour un goûter !

– Et puis encore, il y avait Philippe Conticini – Mamma Mia, son bar à millefeuilles éphémère… –, le lieu, trouvé par Laura encore, c’était la pointe de l’île de la cité, sous le saule pleureur et la phrase, c’était « Voyage, voyage ».

– Tiens, c’est drôle, c’est le nom de l’agence où travaille mon amie Vera au Mexique.

– Ah ! Décidément, cette chanson a fait le tour du monde.

Ensemble, ils chantaient. « Voyage, voyage, Plus loin que la nuit et le jour, Voyage, Dans l'espace inouï de l'amour. »

– Ah ah, quel duo ! Mais revenons à ton voyage à toi. Voici mon conseil. Tu annules ton détour par Vérone, ce qui libère un ou deux jours que tu passes ici. Ensuite tu rejoins ton père à Trieste pour votre pèlerinage littéraire, ça fera plaisir à ta mère qui doit se sentir un peu seule. Il y a un train direct qui met quatre heures. Et en attendant, si tu veux, on retourne sous la couette parce qu’il pleut vraiment trop fort.

– Si c’est pour faire un peu de lecture italienne, je crois que je vais me laisser tenter.

– Ah ah, toi aussi, tu as une passion pour les petites douceurs de Baricco. Écoute, je te propose un autre jeu qui te plaira sûrement aussi. Tu te souviens de la Madeleine renversée ?

– Non, tu m’as montré tellement de tableaux.

– La voilà. Regarde, on l’appelle aussi la Madeleine en extase. Il y a je ne sais combien de copies. Il semble que l’on ait trouvé l’original, je ne sais pas, je ne l’ai pas vu. Tu sais ce que c’est l’extase, non ?

– Oui, je crois. Quelque chose comme un plaisir extrême.

– Oui mais là c’est à entendre au sens théologique, ce plaisir extrême, plaisir ou joie est dû à un état très particulier de communion avec Dieu. On sortirait de soi pour rencontrer directement et pleinement Dieu. Et cela provoquerait, comme tu dis, un plaisir extrême. Tu me suis ?

– Oui, même si ça reste très théorique pour moi.

– Justement, il y a peut-être moyen de comprendre un peu mieux. Caravaggio, tu te souviens, peignait ce qu’il voyait, non. Or, des mystiques en pleine extase, ça ne courait pas les rues de Naples ni de Rome. J’ai donc une hypothèse, il a fait poser une femme qui venait d’avoir un orgasme et l’a peinte avec le plus de réalisme possible. Et voilà, pour vérifier mon hypothèse j’ai besoin de toi.

– Là, je ne te suis plus complètement.

– Tu vas vite comprendre, mais avant, tu dois prendre ta petite leçon d’érotisme féminin. Passe-moi ton livre de Baricco, je vais te faire deux croquis. Voilà, l’axe horizontal représente la durée du plaisir, l’axe vertical, l’intensité ; en rouge, la courbe du plaisir masculin, en bleu, le plaisir féminin.

– Tu as une vision sacrément théorique de la chose.

– Attends, les T.P. vont suivre.

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24 septembre 2025 3 24 /09 /septembre /2025 03:32

Avec l’âge et la maturité, on s’imagine devenir moins soumis à l’infernal regard des autres dont parlait JP. Chères vieilles copines, chers vieux copains, nous devenons plus invisibles qu’insoumis.

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23 septembre 2025 2 23 /09 /septembre /2025 03:35

Avec l’âge, le philosophe comme le gymnaste laissent les figures acrobatiques aux plus jeunes. Question de souplesse ; question de tolérance à la lumière aussi.

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22 septembre 2025 1 22 /09 /septembre /2025 10:11

Oublie-toi.

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21 septembre 2025 7 21 /09 /septembre /2025 03:42

Redondants, monosémiques pourtant, les aéroports sont tristes et nous laissent ignorants.

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20 septembre 2025 6 20 /09 /septembre /2025 03:01

– F. : Moi, j’ai toute la vie devant moi et je suis l’horizon de tous les désirs.

– P. : Moi, je porte toutes les vies en moi et je suis le gardien de tous les récits.

Futur et Passé, vous avez raison, tous les deux, aurait sûrement dit Papillon, s’il n’était présentement occupé à voleter autour de trois coquelicots.

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19 septembre 2025 5 19 /09 /septembre /2025 03:26

– N. : Moi, je n’y crois pas, c’est une grosse escroquerie l’amitié garçon-fille.

– T. : Mais de quoi tu parles ? Toi, tu n’as ni amoureuse ni amie.

– S. : C’est vrai ça, qu’est-ce que tu en sais ? Soit tu es tout seul, soit tu es avec une potiche.

– T. : Bien sûr que ça existe, Napperon.

– S. : D’ailleurs, depuis le temps qu’on dort ensemble dans le placard, avec Torchon, s’il avait dû y avoir quelque chose entre nous, ça se serait déjà passé, conclut Serviette

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18 septembre 2025 4 18 /09 /septembre /2025 02:31

– Alors voilà le problème, Nov, vous allez devoir prendre une décision pour le passage par la Russie. Ton père m’a dit que les relations avec la France ne cessent de se détériorer et que le ministère déconseille formellement tout voyage là-bas. Il m’a dit aussi – ça je n’y avais pas pensé – que la difficulté, ce n’est pas le visa, ni le passage de la frontière, c’est après, parce que tu n’es pas un Français lambda : ton père est lié au gouvernement, ta tante, tu sais, la sœur de ta mère qui vit en Amérique, est une proche de la veuve de Navalny et ta mère, elle-même, a signé des tribunes contre la guerre de Poutine.

– D’accord Moby, mais ce n’est pas écrit sur mon visage et, toi, tu connais du monde là-bas.

– Oui, c’est vrai et je suis naïf comme toi, mais ton père m’a expliqué que les choses avaient beaucoup changé depuis trois ans. Le recoupement avec ta famille serait très facile à faire, d’autant qu’il y a tellement peu de touristes français que le FSB est un peu désœuvré, alors quand ils ont un client potentiel, ils se ruent dessus.

– Je vois. Déjà que je ressemble à un personnage de roman d'aventures, je n’ai pas très envie d’être aussi le héros d’un film d’espionnage. Mais peut-être que je ne devrais pas plaisanter.

– En effet, parce que tu serais plutôt la victime que le héros. Il m’a dit aussi que les Russes recommençaient à pratiquer la diplomatie des otages et toi, tu es un candidat idéal, à très haute valeur d’échange. Finalement, ce sera à vous deux de prendre la décision, mais je crois que j’ai été un peu optimiste. De toute façon, nous deux, on se retrouve à Istanbul, quoi qu’il en soit. Après, on pourrait envisager un vol direct d’Istanbul à Séoul. C’est une option. D’ailleurs, tu devrais reprendre contact avec Sam.

– Bon, en effet, ça se complique. Oui je vais appeler Sam ; aux dernières nouvelles il découvrait la Bretagne avec Sterren. Dommage, j’aurais bien aimé prendre le Transsibérien avec toi.

– Oui, moi aussi. En tout cas, ça ne change rien pour Nubecito.

– Eh, Nubecito ! Oui tu as raison, je l’avais oublié.

*****

Tiens, on pense à moi. Quel honneur ! Moi, je n’arrête pas de penser à eux, les humains, j’essaie de les comprendre, parce que, vraiment, ce sont de drôles de créatures. Par exemple, je pense aux mauvaises personnes. J’entends parler de Poutine ou du capitaine Achab, ils semblent avoir un pouvoir de nuisance démesuré. Hommes de pouvoir ou hommes de force qui méprisent ou tuent, qui mentent ou exploitent. Hommes, oui, hommes plus souvent que femmes. J’en entends parler, mais je ne les vois pas. Est-ce qu’ils se cachent ? Est-ce qu’ils sont peu nombreux ? Ceux et celles que je vois, les Moby ou Magali, les Diego, les Swann, tous ceux qui entourent Nov, ceux-là, ils sont bons et souvent font du bien, patiemment, discrètement. Alors je m’interroge, comment se fait-il qu’une poignée de méchants – je les appelle “méchants”, mais je suis d’accord qu’il faudrait approfondir – puissent détruire aussi vite ce que tant d’autres ont construit difficilement ? Remarque, c’est un peu comme chez nous, je n’ai pas les chiffres exacts, mais on a un cyclone pour des milliers de petits cumulus inoffensifs et plutôt jolis à regarder, sans vouloir me vanter. C’est comme si le mal faisait plus de mal que le bien ne fait de bien. Enfin, je ne sais pas si vous me suivez, je simplifie sûrement.

*****

Pendant que Nov téléphonait, Alomè avait repris le livre de Baricco pour vérifier un point de traduction. Mes lèvres, “je les entrouvrirai”, le texte disait “le schiuderò”. Bizarre ! “Je laisserai ton sexe, qu’il ouvre un peu ma bouche”, et en italien “que socchiuda la mia boca”. Schiudere, socchiudere, et même dischiudere, c’est toujours construit sur chiudere, fermer. C’est ça ! Le français dit entrouvrir ou ouvrir un peu quand l’italien dit “entrefermer” ou fermer à peine. Ça m’énerve ça, je préfère le français. Est-ce que c’est encore une manifestation de notre caractère conservateur et réactionnaire ? Chez eux, la porte, les yeux, la bouche, ça s’ouvre, ça s’ouvre sur le dehors, sur l’ailleurs, ils sont tendus vers l’avenir, prêts à voyager, à regarder les autres et à chanter quand nous, on se referme, sur quoi ?, sur un dedans craintif et un passé moisi, et on marmonne et on ressasse je ne sais quel dicton usé. On dit les Italiens casaniers, on dit que quand ils voyagent, c’est pour aller chercher du travail. C’est exagéré, bien sûr, et les choses ont bien changé depuis mes grands-parents, en plus à Milan, on n’est pas comme ça. Mais quand même, c’est fou que la langue ait gardé la mémoire de ça ! Ça m’énerve ça.

*****

Et puis j’ai encore plein d’autres questions. Est-ce que le mal fait mal à tout le monde et à tout, dans le monde ? Et la question inverse aussi, est-ce que le bien fait du bien à tout le monde ? Je repense à l’histoire de Magali et Paco sur la vengeance et la jalousie. Est-ce que, sincèrement, on peut être heureux du bonheur d’un autre ? Est-ce qu’on peut être heureux que son ex soit heureux dans les bras d’un ou d’une autre ? Eh bien non. Oui mais j’ai un peu dévié, je suis passé du bien au bonheur. Il y aurait donc du mal qui fait du mal à certains, normal, mais qui fait aussi du bien à d’autres. D’accord, mais est-ce que du mal qui fait aussi du bien, c’est encore du mal ? Là, je bloque.

*****

– Dis-moi Nov, est-ce que “entrefermer”, ça se dit ? Est-ce que tu peux dire, une porte entrefermée ou des lèvres entrefermées ?

– Tu sais, je ne suis pas une référence et il y a plein de mots que je ne connais pas, mais je n’ai jamais entendu dire ça.

– Merci. Est-ce que tu me trouves casanière ?

– Waouh, il faut te suivre de près toi, sinon on te perd. Parfois j’ai l’impression qu’on se rencontre sur un quai, toi tu viens de très loin et moi j’habite chez le chef de gare. C’est ça, tes questions, quand tu les poses, elles ont déjà beaucoup voyagé.

– J’aime bien ce que tu dis, mais en l’occurrence, c’est toi qui fais le tour du monde et moi qui t’accueille sur le quai, non. Toi, tu pars vraiment, avec tes pieds et tes jambes, moi je voyage dans ma tête. Au mieux, je fais des allers-retours Paris-Milan et quelquefois, je pousse jusqu’à Rome ou Venise.

– Oui mais toi, tu voyages avec la peinture et la littérature. Tu as un regard de voyageur, tu vois les différences. Tu regardes un tableau comme on visite une ville et tu vois même des ruelles invisibles sur Maps.

– Peut-être, mais chaque fois que je parle d’un artiste, je le compare à Caravaggio, si c’est un pays, je le compare à l’Italie et si c’est une ville, je la compare à Milan. Tu sais au lycée, en Italie, tous les élèves étudient Calvino, non ; c’est un peu notre Camus, en plus fantaisiste ou notre Saint-Exupéry, en plus ironique. Justement, il a écrit Le Città invisibili et on apprend tous par cœur ce passage, « ogni volta che descrivo una città, dico qualcosa di Venezia ». Tu comprends ?

– Je pense, oui. « Chaque fois que je décris une ville, je dis quelque chose de Venise. » Toi, ta ville, c’est plutôt Milan. Tu aimes ta ville, tu aimes ton pays, tu aimes ta langue, je trouve ça bien, moi parfois, je me dis que je n’ai pas de racines et on ne peut pas être de partout.

Vero! Pourtant, je ne sais pas d’où ça me vient, mais j’ai peur de ce nationalisme : j’aime l’Italie, mais je n’aime pas l’aimer autant… Tu sais, le prénom de Calvino, c’est Italo, et il détestait s’appeler comme ça. C’est notre histoire aussi, on a tendance à associer nationalisme et fascisme, non. C’est sa mère qui l’avait appelé comme ça ; comme ils habitaient à l’étranger, elle avait peur qu’il oublie ses origines. Tu crois qu’en voyageant, on oublie ?

– Disons que tu penses moins souvent à tes amis et à ta famille, mais tu n’oublies pas.

– Quand même, je crois que voyager, c’est apprendre à oublier, c’est apprendre que les choses passent. Ou peut-être que ça accélère cet apprentissage de la disparition, mais c’est la vie. Et c’est pour ça, je pense, que je voyage peu, j’ai peur que ça s’efface.

– Qu’est-ce qui s’efface ?

– Tout. Surtout ce que j’aime. Je n’ai pas envie d’oublier Laura, je n’ai pas envie que la nonna meure, c’est ma grand-mère, elle a quatre-vingt-quatorze ans.

– Ça change, mais ça ne disparaît pas.

– Ça s’absente. Ou bien, c’est moi, je m’absente. À Paris, je parle de Milan ; à Milan, je pense à Laura ; avec Laura, j’imagine… j’imaginais des voyages. Tu sais, les villes de Calvino, elles ne sont pas invisibles, elles sont imaginaires, mais je ne pense pas que ce soit très habitable, l’imaginaire. Quelquefois, j’ai l’impression de ne pas être dans le monde. Dis-moi, Nov, tu ne trouves pas que je suis un peu à côté de la plaque ?

– Pas du tout, je trouve que tu as une vie intérieure riche et ça ne t’empêche pas de faire des rencontres et d’être « dans le monde » comme tu dis.

– C’est drôle, en italien on dit essere fuori strada, c’est exactement ce que je sens, je ne suis pas dans la rue, avec les autres, je suis perdue dehors, dans des rues imaginaires que tu ne trouveras jamais sur Maps, en effet. Insomma, je suis un peu déboussolée, non.

– Je ne sais pas si tu es perdue, mais moi, tu me perds un peu. En fait, je trouve Milan bien réelle, et surtout la rue Ciovasso chez ta tante, sous la couette avec toi.

– Ah ah, toi, même sans boussole, tu ne perds pas le Nord. Allez, colle-toi un peu, je t’ai promis de te parler du plaisir féminin…

*****

Ah, je vais les laisser tranquilles, je ne voudrais pas passer pour un cumulus pervers. C’est intéressant ce qu’ils disent sur le voyage, le réel, l’imaginaire, la disparition… Il faudra que je réfléchisse à ces questions aussi, mais pour le moment, je reste concentré sur mon sujet parce que j’ai encore une question. Est-ce que tout le monde appelle mal la même chose ? Ça, c’est un vrai problème. Avec leur manie de tout nommer, ils s’imaginent tout connaître, les humains. Des mots, ils en ont beaucoup, mais infiniment moins qu’il n’y a de choses. C’est commode d’avoir un mot pour dire plusieurs choses, par exemple nuage, mais je peux vous affirmer que je n’ai pas grand-chose à voir avec un cirrostratus. Un petit mot comme mal, m a l, ce n’est pas possible que ça désigne autant de choses différentes : le harcèlement, la rage de dents, la guerre, le viol, le cancer d’un enfant, la torture, le mensonge de l’infidèle… On pourrait dire, oui mais tout ça, ce n’est pas le vrai mal, le mal pour de vrai, le mal pour de bon. En fait, moi, je me demande s’ils n’utilisent pas le même petit mot, justement, pour tout confondre et ne pas risquer de “rencontrer une connaissance”, si vous voyez ce que je veux dire.

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17 septembre 2025 3 17 /09 /septembre /2025 03:31

Et à la fin, ce n’est pas toujours le marteau qui gagne, se tordit le clou.

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