Ces terres donc seraient rares, soit, mais la Terre, elle, est unique jusqu’à la preuve du contraire.
Ces terres donc seraient rares, soit, mais la Terre, elle, est unique jusqu’à la preuve du contraire.
Jeudi, sixième jour
Perdu dans “le haut Gévaudan”. Direction Le Cheylard. Peu de changement, le décor est toujours désertique et inhospitalier, la météo s’aggrave, il fait froid, il pleut, il grêle, il vente. En plus, Modestine n’avance pas et la nuit tombe. Une nuit noire. Logiquement Bobby se perd et, comme tous les voyageurs perdus, il tourne en rond. Inutile de compter sur l’aide des locaux “little disposed to councel a wayfarer (peu disposés à renseigner un pèlerin)”, sans parler de deux “impudent sly sluts (je traduirai, sans certitude, par petites garces ou pestes, effrontées et fourbes)” qui se moquent de notre voyageur, lui conseillant de suivre les vaches en lui tirant la langue. Bobby commence à éprouver de la sympathie pour la Bête du Gévaudan (“the Beast”, même nom que la voiture de Trump) parce qu’il aurait mangé une centaine d’enfants ! (Et moi, je commence à éprouver de la sympathie pour l'humour de Stevenson). Bref, perdu entre Fouzilhic et Fouzilhac (en patois cévenol, ça doit vouloir dire, “c’est pas ici” et “c’est pas là”), trempé et gelé, il passe finalement la nuit dans un bois après avoir mangé ses délicieuses saucisses de Bologne en boite accompagnées d’un succulent gâteau au chocolat. Miam miam ! Tu peux être sûr que le Bob, il n’aurait pas réussi l’entretien d’embauche de cuistot chez les Saadé. Heureusement, le lendemain, il tombe sur le gentil du coin qui, malgré son âge et ses rhumatismes, le remet sur le bon chemin. Pour le paysage, ça ne s’arrange pas : “cold, naked, ignoble”. Mais qui peut bien désirer visiter ces lieux, se demande-t-il ? Question rhétorique qui lui permet de balancer son petit couplet philosophique : “I travel not to go anywhere, but to go” qui va inspirer des générations de gourous et autres coachs de vie. En substance, il faut quitter le lit douillet de la civilisation pour sentir les nécessités et les difficultés de la vraie vie, à commencer par les cailloux coupants des chemins. Bref, il faut souffrir pour se sentir vivant. C’est un peu la version soft du film génial Fight Club avec Brad Pitt (“Frappe-moi. Je n’ai pas envie de mourir sans cicatrices”). En trois mots : je sens (mes bleus ou mes ampoules) donc je suis. Enfin, après avoir traversé ce paysage désolé “sorry lanscape”, Bob trouve une auberge. On aurait pu en rester là, mais non, il finit son chapitre par se plaindre à nouveau : transi de froid, il regrette les bois où il aurait pu trouver refuge dans son sac de couchage en peau de mouton. Jamais content !
– Nov, si ça ne t’ennuie pas, je vais t’appeler Nov, je préfère, regarde ce petit cumulus un petit peu à part, on dirait un champignon avec une tête de chat sur un tapis volant. C’est ton Nubecito, j’en suis sûr. Tu sais, Diego, je ne le connais pas, mais je pense que c’est un sacré bonhomme. Les gens, c’est comme les nuages, il y en a beaucoup qui volent ensemble, qui parlent ensemble et qui se ressemblent, et puis il y en a d’autres, moins nombreux, qui sont différents et qui volent un tout petit peu à part. Qui a décidé ça ? Je ne sais pas. Ma femme Esmeralda te dirait que c’est Dieu, moi aussi, je crois un peu que c’est lui. Mes filles, elles te diraient que ce n’est pas lui. Parfois, Dieu, il m’a donné des bonnes cartes, je t’ai raconté et parfois, il a été cruel.
– Tu penses à ton fils Jethro, j’imagine.
– Oui, je te raconterai plus tard, mais viens maintenant, la fête va commencer.
– OK. J’arrive, mais je n’ai pas de cadeau. Au fait, quel âge elle a, Laurence ?
– Elle m’a demandé de ne pas le dire. C’est drôle, vous les Français, vous n’aimez pas vieillir et vous combattez les rides et les cheveux blancs comme des ennemis intérieurs ; c’est une vraie guerre civile. Nous, les Philippins, on triche aussi sur notre âge, mais pour se vieillir : moi je préfère mon âge-passeport à mon âge réel ! Peut-être aussi parce que l’enfance, c’est souvent votre période préférée.
C’était la première fois qu’on passait un peu de temps avec l’équipage, il y avait presque tout le monde sauf le Commandant. Laurence m’a demandé si je ne m’ennuyais pas, je lui ai dit que je lisais et écrivais un peu.
– Moi, je lis peu. Depuis toute petite, il faut que je fasse. Vélo, course à pied, kite surf, ski… Pendant mon travail, les éléments, je ne peux que les regarder ou les entendre, calfeutrée dans notre boite à boites, alors dès que je peux, je fais du outdoor. Et tu lis quoi ?
On en est donc venu à parler du Travel de Stevenson.
– Ah oui le GR 70 dans le Massif central. Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai fait le GR, en mode trail.
Ça veut dire qu’elle a fait les 260 km en courant, en six jours au lieu de douze. Elles étaient quatre femmes très sportives qui couraient à peu près cinq heures par jour et retrouvaient à chaque étape leurs bagages transportés en voiture par l’un des gentils maris. Le grand luxe pour elles, une douche, des vêtements propres, un bon dîner et un lit confortable dans une auberge tous les soirs. Laurence était vive et volubile. Sans que je comprenne pourquoi, elle m’a demandé s’il y avait des sujets qu’elle devait éviter et comme je m’étonnais, elle m’a parlé des discussions avec les autres touristes, le soir, à chaque étape.
– On pouvait évoquer tous les thèmes, métier, vacances, famille, origines, on pouvait parler musique, séries ou politique, tout cela se faisait avec modération et tolérance, mais il y avait un sujet à éviter, car ça dérapait systématiquement, c’était le débat trail vs randonnée, courir ou marcher. C’est drôle comme les sujets de discorde évoluent. Aujourd’hui, tu peux voter RN, tu peux préférer les nuggets à la ratatouille, tu peux dire que tu vas sur les sites de rencontre, et ça ne dérange personne. Il y en a même toujours un pour dire à ce moment-là, avec un air solennel, “qui je suis, moi, pour te juger”. Et puis, le juge, tapi en chacun de nous, réapparait brutalement comme le clown diabolique sur ressort jaillit de sa boite quand tu dis à des randonneurs que tu préfères courir sur les sentiers. Ça, c’est un véritable casus belli.
– Vous ne regardez que vos pieds, vous méprisez la nature, vous bousculez les marcheurs, vous importez le stress urbain sur les chemins de la paix (promis, j'ai entendu ça), vous vous mettez en danger, ça ce n’est pas grave, mais vous mettez aussi en danger les secouristes, vous êtes obsédés par la performance, vous ne rencontrez personne (– Ben si, toi justement, et je m’en serais bien passé, grosse nouille, pour le dire poliment !)…
– Est-ce que tu as besoin de souffrir pour te sentir plus vivante ?
– Non, ça c’est du blabla de pseudo-intellos. Mais, c’est vrai, j’ai besoin de jouer avec mes limites, et sans jamais franchir la frontière, je cherche à me rapprocher de là où ça peut basculer, j’aime aller là où tu ne contrôles pas tout. Mais rassure-toi, sur le GR, on était quatre, dont deux urgentistes, on courait de jour, avec téléphone et GPS, et en plus, on croisait sans arrêt de charmants randonneurs, aucun danger donc. Dans mon métier, je suis hyper concentrée, il n'y a pas de place pour le hasard ou l’intuition, je gère, je calcule, j’anticipe. Je ne dois jamais être surprise. En trail, je pose mon cerveau et je dépose mon égo, si tu vois ce que je veux dire. Il y a quelque chose d’animal qui remonte, une présence à la nature. Enfin, je n’ai pas les mots précis pour dire tout ça. Bon, on aura l’occasion de se revoir avant Le Havre. Merci à tous pour ce gentil moment, Moby, comme d’habitude, tu as été parfait. Allez, le devoir m’appelle…
« Chers tous. Troisième mail. Je n’ai toujours rien reçu de vous. Vous commencez à sérieusement me manquer. J’avance. Mon anglais s’améliore et Stevenson m’amuse. Parfois. Et m’inspire ce petit bric-à-brac poétique :
Il en a sa claque, le Télémaque, de ses bivouacs cradoques
Il rêve d’une Ithaque idyllique avec Médoc at five o’clock
Il bloque sur sa clique d’alcooliques, ils sont tous braques et débloquent
Il est mélancolique : sa bicoque paradisiaque, son feedback aphrodisiaque,
Son chant du coq bucolique, son époque baroque et sa baraque psychédélique
Entre Fouzilhic et Fouzilhac
Ici c’est n’importe nawak, colique diabolique et morbaques plein le froc,
Maniaques démoniques, flics loufoques et duchnoques foutraques
Il veut faire son comeback dans une république sans couacs ni matraques
Entre Fouzilhic et Fouzilhac
Sinon, toujours beaucoup de mer. Heureusement, pour compenser ce sorry landscape comme dit Bob, je rencontre des gens incroyables. Aujourd’hui, c’était l’anniversaire de la Cheffe mécanicien, Laurence, quarante ans, peut-être un peu plus, une sportive qui a fait le chemin de Stevenson, mais en courant ! La bougie sur le gâteau, c’était un point d’interrogation, une attention délicate de Moby. Et dans quelques jours, je devrais rencontrer Olga la Brésilienne, en fait une slumologue serbe… Voilà. Bisou. Je vous aime. Je n’ai pas changé d’adresse. Nov. »
Les mots sont dociles, jusqu’à un certain point.
Hier, j’ai écrit “demain est déjà là !”. Ça ne mérite pas le prix Nobel de l’intelligence, mais quand même, j’ai eu une bonne intuition.
– C’est lâche et monstrueux ce que vous faites, dit le pêcheur au chasseur, contre vos armes de guerre, ils n’ont aucune chance.
– C’est inhumain et sadique ce que vous faites, répondit le chasseur au pêcheur, vous vous attaquez à des animaux stupides que vous faites souffrir pendant des heures.
Consterné par cet échange et prêt à régler le problème en vingt-quatre heures, Dieu demanda à Pierre :
– Dis donc, ils votent pour moi, eux ?
– Wol : Bonejou’, bonejou’ !
– Martin : Tu sais, tu as beau essayer de parler français, rentrer le ventre et porter une baguette sous le bras, on voit bien que tu es américain, Wayoflife. Allez, sois patient, peut-être redeviendras-tu séduisant un jour.
Mercredi, matin suivant
“I have a goad”. RLS découvre l’efficacité de l’aiguillon sur Modestine. Mais d’abord il découvre les joies de la vie en auberge. “The stable and kitchen in a suite”, ça j’ai compris sans la traduction parce que, quand je voyageais avec mes parents, on prenait toujours "a suite", nous aussi. Comme ça ils étaient tranquilles dans leur chambre et moi, dans la mienne. En l’occurrence, c’est Modestine et lui qui partagent la suite, c’est presque pareil. Après, il est vraiment difficile l’Écossais : pas assez de nourriture, vin dégoûtant et alcool, “abominable” (je ne traduis pas). On cuisine, dort, mange et se lave (pour celui qui aurait cette idée farfelue, précise-t-il) dans la même pièce, on peut même y croiser une grosse truie (je n’invente rien). Il y a juste une chambre supplémentaire où s’entassent tous les voyageurs. Encore une chose qui m’agace chez lui, sa condescendance vis-à-vis des paysans : “these peasantry are rude and forbidding (grossiers et hostiles) on the highway, they show a tincture of kind breeding when you share their hearth” que je traduirai approximativement par “très cons au premier abord, ils sont en fait bien braves quand on les connaît un peu”. Après ce séjour en Ploucland, il repart. “The road was dead solitary all the way”. Heureusement, pour casser la mortelle monotonie du road trip, un événement menaçant vient tout bousculer : ils se font charger par un joli poulain à cloche qui change d’avis et de direction au dernier moment. Mon Dieu, quelle angoisse ! On a évité une fin anticipée et un livre trop court… Finalement, il trouve encore le moyen de faire le malin en se plaignant de l’absence de loups (un comble au pays du Gévaudan) et de bandits dans cette Europe devenue trop confortable où l’aventure n’est plus possible. Quel kéké !
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire du Chef mécanicien, une Cheffe en fait, Laurence. Moby est très pris par l’organisation d’une petite fête surprise. J’en profite pour visiter le salon et la “bibliothèque”. Il y a une dizaine de livres. Je tombe sur Bonjour Tristesse de Françoise Sagan. Normal ! Je lis la première page, « Cet été-là j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse. Les “autres” étaient mon père et Elsa, sa maîtresse. Il me faut tout de suite expliquer cette situation qui peut paraître fausse. Mon père avait quarante ans, il était veuf depuis quinze ; c’était un homme jeune, plein de vitalité, de possibilités, et, à ma sortie de pension, deux ans plus tôt, je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécût avec une femme. J’avais moins vite admis qu’il en changeât tous les six mois ! Mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions m’y amenèrent. » Mouais, pas mal. J’irai voir le film avec Lily McInerny.
– Hey, salut Brad, tu admires notre bibliothèque. Tu peux prendre ce que tu veux, tu peux aussi faire un don. Tu connais celui-là, j’imagine, Moby-Dick de Melville, le capitaine Achab, la baleine blanche…
– Hein ! Mais alors, c’est de là que vient ton nom ? Je croyais… Oui, je pense que je connais, c’est l’histoire d’un type qui est avalé par une baleine, non ?
– Non, ça c’est Jonas, c’est dans la Bible.
– Zut, je confonds tout ! Melville, Sepúlveda, la Bible, Paul Watson… Mais qu’est-ce qu’ils ont tous aussi avec les baleines. Je croyais que ton prénom venait de Moby, le chanteur américain. En tous les cas, j’adore, c’est bien choisi. Moi aussi j’ai un autre prénom, Nov. C’est mon amie Vera, enfin, Ludmilla, qui me l’a donné et avant encore, je m’appelais Aurélien-Louis.
– J’aime bien Nov. Ça me fait penser à Casanova, supernova et novel en anglais, novio, novedad en espagnol, et Novossibirsk en Russie, tu connais ?, c’est sur la route du Transsibérien, et Novi Sad, c’est de là que vient Olga. C’est vraiment international, comme prénom. En plus, mes trois filles sont nées en novembre, c’est mon mois préféré. Avec ma femme, on aime bien février aussi…
– Ah ah, la routine des marins. Olga ? Tu parles de la passagère brésilienne ?
– Non, pas brésilienne, serbe. Novi Sad, c’est en Serbie. Olga est Serbe, elle était à Rio dernièrement, mais c’était pour son job. Elle travaille pour Architects without Borders et s’occupe des bidonvilles, elle est “slumologue”, comme elle dit. Ce n’est pas vraiment une passagère, c’est une vieille amie, je l’ai connue aux Philippines il y a très longtemps et on est restés en contact. Elle est géniale, tu verras, je te la présenterai, mais là, ce n’est pas possible. Il lui faut encore un peu de repos, je t’expliquerai. Elle est en convalescence. Dépression. Raconte-moi plutôt qui est Nubecito ? À moins que ce soit l'un de tes nombreux prénoms.
– Ah ah, tu te moques. C’est vrai que c’est un peu compliqué. Aurélien-Louis, ce sont mes parents qui ont choisi, ça vient de je ne sais plus quel livre. Brad, c’est moi qui ai choisi, mais je n’étais pas très inspiré, c’était surtout une façon crétine de m’opposer à mes parents, à l’époque je pensais qu’ils voulaient que je devienne un héros de livre ! Nov, c’est Ludmilla qui a choisi, juste au moment de l’embarquement. Je ne sais pas où elle a trouvé ça. Et Nubecito, c’est quelqu’un d’autre. Enfin, quelqu’un ou quelque chose… En fait, c’est un nuage hawaïen qui s’est perdu. En jouant avec la vague Ola, ils ont fini par atterrir au Mexique. Là, avant de mourir, Ola a fait promettre au pêcheur Diego de raccompagner Nubecito chez lui. Diego a demandé à sa fille Ludmilla d’organiser ça et Ludmilla m’a chargé d’exécuter la mission.
– Euh… Oui. Bien sûr. Logique. Et tu passes par où ?
– Normalement, je dois retrouver mon père à Paris, il travaille à l’ambassade, et aller ensuite en Lettonie pour rejoindre Moscou et prendre le Transsibérien justement.
– Ben voyons ! N’importe quoi !
Brad fut surpris et un peu déçu par la réaction brutale de Moby. Et puis, il se dit que c’était finalement normal qu’il ne croie pas une histoire incroyable à laquelle, lui-même, ne croyait qu’à moitié.
– Vous rêvez tous les deux. Votre histoire ne tient pas la route. Impossible.
– Oui, je sais. Ludmilla dit parfois que Nubecito, c’est mon ombre.
– Ça, je ne sais pas ce que ça veut dire. Ce que je sais, c’est que tu ne rentreras jamais en Russie par la Lettonie. Et en plus avec un passeport français ! Mais vous ne suivez pas les actualités. Pour le Transsibérien, ça pourrait être possible, mais ça serait très très difficile.
Moby se tut. Il semblait contrarié et présentait un visage fermé, hostile presque, que Brad ne lui connaissait pas. Puis, il se remit à sourire.
– Écoute garçon. J’adore ton histoire, vraiment, et tu dois raccompagner Nubecito, mais là, il y a un chapitre qu’il faut réécrire. Tu comprends ce que je veux dire ? Et c’est Olga qui va nous aider, pas parce qu’elle écrit bien, mais parce qu’elle est serbe. Il va falloir oublier la Lettonie.
Puis, semblant réfléchir, il marmonna.
– Genève, Milan, Ljubljana, Zagreb, Belgrade, Sofia, Istanbul, Moscou… Bon, on a encore le temps de peaufiner. J’adore ton histoire, je te jure. On va attendre qu’Olga aille mieux et on va te faire entrer en Russie. On réserve cette partie, comme dit le chef, on en reparlera, je te le promets. Vraiment, ton histoire, je l’adore. Tiens, si on allait faire un tour sur la passerelle pour voir comment se porte Nubecito ?
Bien sûr, le cerveau, le cœur, la peau ont besoin de nutriments, faute de quoi, ils dépérissent, car exister, c’est se nourrir et on ne jeûne pas impunément, mais il nous faut aussi entretenir un chaos, un vide, une ignorance intérieurs, faute de quoi, on ne devient plus, on répète et se répète, car exister, c’est exhaler et exalter, exprimer et expirer.
– Il se pourrait bien que le dehors soit une illusion.
– En effet, mais il est fort probable aussi que le dedans ne soit qu’un chaos.
Pourtant vierge et désarmée, on ne l’entend jamais se plaindre, la feuille blanche, d’avoir peur du gros stylo baveux de vieux écrivains obsessionnels.
– Moi, si j’étais une humaine, je serais végétarienne, tenta Pâquerette, forçant un peu la voix.
– En plus, c’est tellement beau une vache dans un près, insista Bleuet.
– Bien essayé, fit la Germaine en continuant de brouter.
Mardi, quatrième matin
C’est donc la première étape de Robert Louis. Et déjà des aventures extraordinaires, trépidantes, passionnantes... Je plaisante. Le Robert, il raconte pendant trois pages ses soucis de paquetage qui ne tient pas sur le dos de son ânesse Modestine qui par ailleurs ne veut pas avancer. Le titre du chapitre : “The Green donkey-driver”, que je traduirais bien par “l’ânier est un bleu” pour rester dans le champ de la couleur et en apporter un peu au décor décrit comme “the naked, unhomely, stony country” ; je ne saurais pas traduire précisément, mais ça ne donne pas envie. Heureusement, un paysan lui apprend le mot secret qui fait avancer les bêtes rétives : Proot ! qui devient le verbe to proot. Bury traduit par vrouit et vrouiter ; Bocquet traduisait par prout et prouter. Pour avoir le bruit sans l’odeur, j’aurais traduit par Hue ! D’autres propositions ? Finalement, notre ânier bleu se perd et décide, la queue entre les jambes, de passer sa première nuit à l’auberge plutôt que de dormir au bord du lac. Respect !
« Deuxième mail. Chers tous. Une production perso pour commencer.
– Woa woa Steven-Jack, tu t’es pris pour Rastignac / On n’est pas chez Balzac et y’a plus de Cadillac / Alors si tu veux un beau six-pack, arrête de vivre en playback / Prends ton havresac et Proot ! fait trotter ton yack.
– Hein ? What’s the fack, c’est quoi cette arnaque ? / J’m’appelle pas Kerouac Tabarnak ! / La life est un cul-de-sac et j’ai plus la niaque / J’suis pas un cosaque, je rêve de Big Mac / Dans un hamac au bord du lac.
– Allez, fais pas ton Jacques Chirac, t’es vraiment trop réac / Enfile ta casaque et Proot ! again, on the track / Clic-clac, Je t’envoie plein de smacks.
(J’ajoute une note de bas de page pour Mam qui se demandera sûrement si j’ai lu On the road de Kerouac. Presque, j’ai vu le film avec Kristen Stewart, ça compte, non ?)
Comme vous le devinez, tout se passe bien, mais tout se passe dans le bateau, dehors, et à l’est, rien de nouveau, de l’eau, de l’eau, de l’eau. Et même si des dauphins venaient jouer avec l’étrave, on ne pourrait pas les voir. Ah si, quand même, grosse émotion hier, on a croisé un autre porte-conteneur…
Je n’ai toujours pas reçu de vos nouvelles, j’espère que vous avez reçu mon premier mail. Bisou. Nov. »
Après avoir profité de son créneau internet, Brad partit rejoindre Moby qui devait mettre à jour l’inventaire du frais et prévoir les menus de la semaine avec le cuisinier.
– Tu me donnes un coup de main ? Tiens, prends la liste et coche ce que je te dis. Après le déjeuner, je terminerai mon histoire. Tu connais les pancit palabok ? Non ? C’est une spécialité de chez nous. Des nouilles chinoises avec des lardons et des crevettes, ail et sauce soja, le chef peut remplacer le porc par du poulet, mais il faut demander avant. Tu verras, c’est un régal. Le chef adore la cuisine orientale, normal, c’est un Breton ! Bon, si tu veux, un jour, il pourra aussi faire une soirée galettes. Les Saadé, ils ont compris un truc que les Russes n’avaient pas compris : à bord, la vie est souvent ennuyeuse alors il ne faut pas lésiner sur le manger. Je peux te dire qu’ils n’embaucheraient pas un gamin des rues pour faire la cuisine comme les Russes l’ont fait. Bon, ça a peut-être changé depuis.
Après le déjeuner, Brad retrouva Moby. Il écoutait gentiment Sam qui lui proposait d’installer une appli de gestion de ses stocks, de production aléatoire de menus à partir des goûts des passagers et en tenant compte de données diététiques. Moby ne semblait pas encore prêt à déléguer son travail à une appli.
– Allez, Brad, viens, je te montre la salle de sport. C’est juste si tu veux faire des exercices, moi, je marche, je porte et je monte des escaliers sans arrêt, c’est suffisant, sans parler de ce que vous appelez en français, « la charge mentale ». Ah ah, impossible à traduire en russe, ça. Donc je retourne à mon histoire. On est en juin 1998, j’ai 27 ans (âge du passeport), on venait juste de changer de président, et comme d’habitude tout le monde s’accusait de fraude et c’était tendu. On doit avoir le record mondial de TCE, les tentatives de coup d’État. À la maison, je sentais qu’on recommençait à glisser lentement dans la pauvreté, et ça c’était hors de question pour ma femme et mon fils, Jethro qui avait un an. J’envisageais d’embarquer à nouveau avec les Russes. Je parlais russe, je connaissais beaucoup de marins, je cuisinais correctement… Bref, je pensais pouvoir trouver une place facilement. Un soir vers 18 heures, je me suis rendu au bar du port, là où je savais pouvoir trouver des marins russes, j’avais vu un bateau à quai. Malheureusement, malgré l’heure, ils étaient déjà complètement bourrés. J’ai essayé de parler, c’était impossible. À un moment, l’un deux, un colosse blond, a commencé à draguer une jeune femme qui était là avec un homme, deux étrangers. Ses copains ont essayé de le dissuader. Mais il continuait de plus en plus lourdement. Deux gars ont tenté de le retenir, mais il les a envoyés valser au fond du bar. Un troisième lui a ordonné d’arrêter, il s’est pris une bouteille sur la tête. Et le colosse commençait à toucher les cheveux de la femme. Le jeune homme à côté était pétrifié. Ça pouvait dégénérer d’une seconde à l’autre. Je les ai pratiqués les Russes, sobres, ce sont des bosseurs infatigables, bourrés, ça devient des bêtes incontrôlables. Ils adorent se battre, et en fait, ils cherchent toujours des raisons de se battre. Alors j’ai tenté un truc. Je me suis approché et j’ai dit suffisamment fort pour que les autres entendent : attention il y a les militaires du nouveau président Joseph Estrada qui patrouillent dans le port. Il faut partir, maintenant, avant qu’on se retrouve au fond du port le corps troués de balles de kalach. Un truc énorme, donc. Eh bien ça a marché. Bizarrement, les Russes ne craignent pas la police, mais ont très peur des militaires. Et comme un enfant docile, il m’a suivi et est retourné au bateau avec ses copains. J’ai pensé que j’avais gagné un point et que je serai sûrement embauché le lendemain. Oui mais le lendemain, quand je suis revenu, le bateau avait déjà appareillé. Et là, en colère contre moi-même, je m’apprêtais à rentrer quand je croise le jeune homme de la veille. Il me remercie en anglais, il était Français, mais à l’époque, je ne parlais pas un mot de ta langue. On échange quelques mots en anglais, je lui dis que je suis cuisinier et que je cherche du travail. Voilà ma deuxième carte de chance. Il donne un coup de téléphone et me dit d’aller dans un bureau. Pour le contexte, CMA venait d’acheter CGM, et aller devenir CMA CGM, ils étaient en train de se restructurer et de grossir encore. J’ai donc passé mon premier entretien d’embauche. Avec des chaussures et un passeport en règle, cette fois ! Et je suis rentré dans la boite. J’ai même rencontré plusieurs fois le père Saadé, Jacques, qui n’avait pas peur de parler avec ses employés. Bon je n’ai pas tout suivi de près, mais il a aussi été mis en examen pour le rachat de CGM. Les autres, ils en parlaient beaucoup, moi je ne disais rien, je ne suis pas très courageux et tellement habitué aux affaires de corruption. Vous les Français, vous adorez parler politique et râler, avec les Russes, c’était le contraire, ils ne parlaient jamais de politique. Il y a sept ou huit ans, le fils, Rodolphe Saadé a pris la barre de l’entreprise. Je ne l’ai jamais rencontré, c’est vrai aussi qu’ils ont tellement d’employés maintenant. Et tellement d’argent. Ça c’est une question dont je n’ai pas la réponse, comment se fait-il que certains sont si riches et d’autres si pauvres ? En tous les cas, moi, je suis toujours là et je ne m’en plains pas. Avec les Français, tu fais très bien ton travail ou tu le fais correctement, tu es payé de la même façon. Avec les Russes, tu fais mal ton travail, on te frappe ou on te vire, tu le fais bien, on te donne un supplément mais pas de salaire fixe. Dans la cuisine, tout m’intéressait, l’hygiène, les courses, le matériel, le service, le stockage… et petit à petit j’ai eu de nouvelles responsabilités, jusqu’à devenir, superviseur alimentation. Je naviguais neuf mois et je rentrais trois mois. Un enfant par an. En 1997, Jethro, en 98, Irma, en 99 Lani et en 2000, Tala. C’est madame qui demandait, tu comprends. En 2017, Jethro est mort, il a été assassiné par la police du président Duterte, tu as entendu parler de sa fameuse guerre contre la drogue, non ?
Pas envie de parler de lui ni de son pays.
J’ouvre un livre au hasard. « Serait-ce pas grand déshonneur / De la laisser pucelle ? », Louise Labé.
C’est tout.
« Tous les marchés en net repli. » Ah ? Pas le mien. Ce matin, mon marché était beau comme un Mondrian chamboulé, joyeux, généreux, coloré. Je me demande si ce n’est pas là, plus que dans les universités, les parlements ou les conseils d’administration, que se niche le génie humain.
Je vais vous surprendre, mais je trouve ça très bien ces nouveaux droits de douane annoncés par Trump. Je me dis qu’ainsi, on va consommer moins, donc produire moi, travailler moins, construire moins de grandes surfaces et moins de parkings géants, moins d’autor… Comment ? Je n’ai rien compris. Ah zut ! Bon alors je me replonge dans le supplément Saumon du Figaro pour mieux comprendre.
Je voudrais pousser un coup de gueule contre les inventeurs des mots désignant les pathologies de la vieillesse, probablement des fonctionnaires entre deux âges, sans rêves ni fortune. Ils ne peuvent pas ignorer que le grand âge est une débâcle sur tous les fronts, souhaitent-ils donc alors nous achever avec des termes qui frappent comme des obus de 155 : sarcopénie, presbytie, cataracte… ?
Évidemment qu’ils le souhaitent : ils ont osé récupérer le joli mot estival TUBA, afin de désigner ce qui fait de nos nuits un enfer, les Troubles Urinaires du Bas Appareil, sans doute jaloux que des « faux vieux » (Nicolas Dufourcq) aillent faire du snorkeling aux Maldives pendant qu’ils attendent le printemps dans leurs costumes gris élimés.
Lundi, troisième matin
Comme prévu, petit commentaire sur le premier chapitre du Travel. Cinq pages pour dire qu’après un mois, il n’est toujours pas parti, qu’il a choisi un sac de couchage plutôt qu’une tente et un âne plutôt qu’un cheval. Le sac parce qu’on passe inaperçu et qu’on n’est pas dérangé par les curieux du coin et l’âne parce qu’un cheval, c’est comme une jolie femme, « flighty, timid, delicate in eating, of tender health » (avec l’aide de ma traduction : volage, timide, difficile pour sa nourriture et de santé fragile) ». Donc le gars, il est lent, misanthrope et misogyne. Ça fait rêver ! Quant à son casse-croûte, miam, « une jambe de mouton froid, un Beaujolais, une bouteille pour le lait, un batteur à œufs et beaucoup de pain, noir et blanc » plus « des saucisses de Bologne en conserve »… à table ! Ah ! dernière chose. Page 4, il parle de son knapsack . Traduction : havresac, sac à dos. Alors j’en profite pour signaler à Mam et Ludmilla, qu’en 2025, il ne reste que deux personnes au monde qui disent encore havresac… Sinon, sur le bateau, je ne vois rien. Mes yeux ne sont pas faits pour la mer. Je suis monté à la passerelle, toujours rien. J’ai essayé avec les jumelles, et là tu ne vois toujours rien, mais de plus près. En fait, je préfère traîner au mess ou au salon.
D’ailleurs, Brad avait rendez-vous avec Moby au salon.
– Je vais te faire visiter, normalement, je n’ai pas le droit, mais je vais le faire pour toi. Tu vas être déçu parce qu’un bateau comme ça, ça paraît énorme, en fait, si tu enlèves les endroits où tu ne peux pas aller, ça redevient tout petit.
Pendant la visite, Moby parla un peu de lui.
– Ici, mon titre, c’est superviseur alimentation. Ça a été inventé pour moi. Ça fait vingt-sept ans que je travaille pour les Saadé et trente-huit ans que je suis marin.
– Dis donc Moby, tu n’exagères pas un peu, je te donne grand max 40 ans.
– Ah ah, j’ai cinquante ans en vrai et cinquante-quatre sur mon passeport. Tu sais bien que Dieu ne nous a pas gâtés par rapport à vous dans la distribution des richesses, alors pour se rattraper, il vous a donné à vous seulement le gène des cheveux blancs et des dents qui tombent. Deuxième secret anti-âge, je suis un faux marin. Je ne mets jamais le nez dehors, mon bureau, mon royaume, c’est le mess, la cuisine, les chambres froides, les garde-mangers.
– Et pourquoi tu as deux âges ?
– Bon, assieds-toi, c’est une longue histoire. Je suis né dans le bidonville La Parola dans le quartier Tondo à Manille. Je pense que tu ne peux pas imaginer ce que c’était. Vous les Français, les Irlandais ou les Serbes, vous connaissez la pauvreté, la violence, le malheur, peut-être, mais nous n’avez pas idée de ce qu’est la misère. Je ne vous en veux pas, vous n’êtes pas responsables. C’est comme ça, l’attribution du lieu de naissance est la chose la plus injuste au monde, Paris, Dublin, Belgrade, Manille... c'est le loto. Donc, comme beaucoup d’autres à La Parola, j’étais orphelin, disons que j’avais une famille d’adoption où je pouvais aller de temps en temps. S’il leur restait un peu à manger, ils me donnaient, s’il pleuvait fort, ils se serraient. En échange, je leur donnais ce que je gagnais à la boutique de Lope où j’aidais à décharger les livraisons, cinquante ou cent pesos. Je défendais aussi les petits parce que j’étais sacrément costaud. Donc j’ai tiré une très mauvaise carte à la naissance, ensuite, j’ai tiré deux bonnes cartes qui expliquent pourquoi je suis là aujourd’hui. En 1987, j’avais douze ans, mais j’en faisais quinze. Le président-dictateur Ferdinand Marcos, criminel corrompu, est forcé à l’exil. Il part sur une île d’Hawaï que tu ne connais sans doute pas, O’ahu…
– Bien sûr que je connais, c’est de là que vient Nubecito ! Mais pourquoi tu parles toujours de Serbie ?
– Ah ? Tu me raconteras qui est Nubecito. Marcos est mort là-bas, mais depuis, il a été rapatrié et son fils Bongbong vient d’être élu président. Nous, les Philippins, on est fous ou masos ou les deux ! Alors on est en 1987, je me promène avec une bande de copains dans le port. Et là, ma vie bascule. Tu comprends que je n’avais rien. La misère, je t’ai dit. Pas de parents, je n’étais jamais allé à l’école, pas d’argent, pas de maison, rien, aucun bien, même pas de chaussures. Pas de passé, pas d’avenir. J’avais juste ma jeunesse, mes copains et mon présent. Et là, on tombe sur un capitaine russe en train d’insulter et frapper un de ses marins, c’était du sérieux, on ne comprenait pas, mais il lui a fait un signe qu’on a bien compris et qui voulait dire “si tu ne fais pas ce que je te dis, tu es mort !” Ensuite, le capitaine est remonté à bord et voilà le marin qui me voit et commence à me parler dans un mélange d’anglais et d’espagnol. – Tu, old ? quince ? – No, seize, j’ai répondu avec mes doigts et mon assurance de gamin de douze ans. – Tu ? shoes ? demanda-t-il en montrant mes pieds nus. – Yes, four shoes, toujours avec les doigts. – Tu ? cook ? – Bien sûr, je travaille souvent pour Lope et il est content de moi, il me donne toujours une pièce, je peux porter deux ballots à la fois et même… – OK, OK, OK. No understand. Tu, ask tu papa, OK ? After come, one hour. After, the boat go Nagoya Japan… Da ? – Yes. Si. Da… Là j’aurais pu lui dire oui dans toutes les langues, lui sauter au cou, j’ai juste fait un salut militaire et dit "one hour capitaine". Tu imagines la suite, Brad. On s’est organisés avec mes copains pour me trouver une paire de chaussures, un short et deux T-shirts. Voler, c’est mal, mais là il y avait urgence. J’ai fait la promesse de rembourser tout le monde. Inutile de te dire que je n’avais aucun papier d’identité. Aujourd’hui, je pense que ce ne serait plus possible, mais à l’époque ni les Russes ni les Philippins ne s’intéressaient beaucoup aux lois. Donc de douze à vingt-et-un ans, j’ai navigué avec des équipages russes. Souvent les commandants ne le savaient même pas. Je faisais tout à la cuisine et comme je ne buvais pas et je ne râlais pas, j’étais très apprécié et je retrouvais toujours un nouveau bateau. J’étais mal payé et exploité, mais comme j’étais nourri et logé, j’ai pu beaucoup économiser et à vingt-et-un ans, ou vingt-cinq en années russes, j’ai pris une première retraite. On était en 1996. Je suis retourné à La Parola. J’ai cherché ma famille adoptive, ils avaient disparu, personne n’avait de nouvelles. J’ai retrouvé Lope qui avait toujours une toute petite boutique, j’ai retrouvé sa nièce aussi Esmeralda qui n’avait que dix ans à l’époque et qui était devenue une magnifique jeune fille et je crois que je ne la laissais pas indifférente. Alors, j’ai décidé que ce serait ma nouvelle famille, qu’Esmeralda serait ma femme et Lope, mon quasi beau-père. Je suis resté deux ans. Le temps de faire mes papiers, me marier, faire un enfant, agrandir la maison de Lope et développer son commerce. Malheureusement, toutes mes économies y sont passées. J’ai alors tiré ma deuxième bonne carte. Je pense que si tu écris tout ça dans un livre, les gens diront, c’est une belle histoire, mais tout est inventé. Et pourtant… Bon désolé, je dois reprendre mon service, je te raconterai la suite demain. Et je n’ai pas oublié que tu dois me parler de Nubecito, c’est joli comme nom, petit nuage, j’aime beaucoup.
Il y a un an mourait Anne Innis Dagg, pionnière dans l’étude des girafes. Malgré l’opposition acharnée d’une meute d’universitaires mâles à gros ventre et pattes courtes, elle a mené ses recherches avec lenteur, élégance et originalité.
Je me méfie du silence qui peut tout signifier – même rien, mais aujourd’hui, sans aucun conteste, c’est le bavardage qu’il faut combattre.
Le monde (de la justice) est un théâtre. Il lui manque malheureusement un Roger Hart et un Donald Cardwell pour varier un peu décor et costumes. En revanche, que les scénarios sont riches et poignants ! Ce serait presque à en oublier les violences insupportables et les blessures inguérissables dont on parle qui ne caractérisent pourtant plus des personnages.
Je prépare mon sac de survie. Zut, tout ne rentre pas, il faut choisir. Le Zarathoustra de Nietzsche ou les Essais de Montaigne ? Mon agenda, évidemment, c’est non négociable. Mon “savon” sans savon (désolé, mais les autres m’irritent la peau) ou mon dentifrice à la menthe poivrée ? Carte bleue ou carte vitale ? Allez, les deux, ça ne prend pas de place. J’aurais bien pris aussi ma mini-pompe à vélo, elle ne me servira pas, mais je l’aime bien. Ma voisine et son chat ? Non, je plaisante, en plus ils ne tiendraient pas dans le sac. Le palmier bouteille du jardin… trop gros aussi, quel dommage je l’adore. En revanche, je prendrai un flacon d’huile essentielle de géranium, c’est bien pour les mauvaises odeurs, en plus ça plaira sûrement.
Dimanche, deuxième matin
« When we are alone, we are only nearer to the absent (traduction personnelle de moi = Brad) quand on est seul, on est seulement plus près de l’absent. »
Voilà, tous les jours je commencerai par un extrait du Travel de Stevenson, une phrase qui m’a plu et que j’ai comprise. Il y a beaucoup de vocabulaire compliqué, mais (je n’ai lu attentivement que la dédicace) je comprends à peu près l’idée sans avoir besoin de la traduction. Pour être honnête, j’ai parcouru le livre vite fait et pour le moment, ça ne me passionne pas. On est loin de l’aventure de l’Île au trésor et du suspens de Docteur Jekyll et M. Hyde, les autres livres de Stevenson. Bon, si Mam l’a mis au programme de son master, c’est que ça doit être intéressant. Oui mais voilà, est-ce que ce qui est intéressant va obligatoirement m’intéresser ? C’est tout. À demain. Je vais faire un tour.
Si je pouvais parler, commenta Nubecito, je demanderais à mon tour : est-ce que ce qui t’intéresse est obligatoirement intéressant ? Sans vouloir les affliger, je vois quelque chose d’étroit chez les humains, sous prétexte qu’ils sont toujours coincés quelque part derrière leurs deux yeux, ils s’imaginent que tout est affaire de point de vue. Détache-toi de toi, petit homme, et je ne veux pas dire prends de la hauteur parce que là-haut, ce serait encore un point de vue. Je veux dire détache-toi du toi, détache-toi du moi.
Fait marquant de la journée, après le déjeuner, Brad est resté avec Moby à écouter Sam leur raconter son histoire. Sam, en résumé, c’est un geek super intelligent, mais très naïf à qui il n’arrive que des malheurs.
Il me rappelle trop le Docteur Samuel Beckett. Du coup, il faut que je raconte son histoire. Sam a fait des études très poussées dans plein de domaines, mais il est surtout devenu un crack en informatique, un as du codage. À neuf ans, il avait inventé un boitier pour pirater toutes les chaînes de télévision de ses voisins et à treize ans, il avait créé sa première appli, une sorte de réfrigérateur connecté, enfin juste le casier à bières. C’était censé lisser le stockage et rationaliser le réapprovisionnement pour éviter la pénurie. En fait, ça permettait à sa mère de connaître en temps réel la consommation de son alcoolique de mari, pour la modérer. Ça n’a pas empêché sa mort précoce, mais d’un cancer du côlon, à la mère, pas au père ; lui, il est toujours vivant, mais en prison parce qu’il frappait son fils. À 27 ans, Sam part en Corée du Sud avec son ami Oscar, un autre surdoué, mais en traitement d’images, lui. Après deux ans de petits boulots, ils mettent au point un logiciel de fabrication d’album de photos très simple d’usage. Vous envoyez des photos, papier ou fichier, du texte si vous le souhaitez, à l’occasion d’un mariage, anniversaire, voyage, enterrement (ce sera leur plus gros succès commercial) et vous recevez un magnifique objet, un vrai album avec des pages à tourner. Vous pouvez tout faire en ligne (même retoucher des portraits, par exemple grossir légèrement votre témoin de mariage ou vieillir votre belle-mère). Ils étaient persuadés que ce retour à l’album physique au pays de Samsung ferait un carton. Ils ont eu raison. Mais il faut revenir en arrière. Pour démarrer vraiment, il manquait à leur équipe un commercial. C’est là que commence la malheureuse histoire de Sam.
Lors d’une soirée, Sam et Oscar rencontrent Sunny, une Sud-Coréenne. Elle s’occupe de marketing digital dans une boite de microprocesseurs. Ils sympathisent et rapidement parlent business. Sunny écoute d’une oreille et ne paraît pas très intéressée. L’affaire en reste là au grand dam des deux Irlandais qui pensaient avoir trouvé la pièce manquante du puzzle. Sauf que trois jours plus tard, ils tombent à nouveau sur Sunny dans un karaoké, par hasard. Il semble, selon l’avocat de Sam, que ce n’était pas un hasard. Ils passent une bonne soirée, rient beaucoup, boivent un peu et décident de se revoir le lendemain pour un brunch plus tranquille au Lucky Seoul. Là, ils découvrent une autre Sunny. Très impressionnée par leur business plan, elle se dit prête à collaborer et leur faire profiter de sa connaissance du marché et de son carnet d’adresses. Quatre semaines plus tard, ils ont deux investisseurs (trouvés par Sunny) et s’installent tous les trois dans un local (trouvé par Sunny). Les six premiers mois sont difficiles sans être critiques et Sunny, à la grande surprise des deux garçons, accepte un salaire très modeste. En marge de leur association, Sam et Sunny se rapprochent pour finalement tomber très amoureux et faire des projets extra-professionnels. En clair, ils parlent de se marier. Il rencontre même sa famille qui vivait près de Dongducheon-Dong, à une heure et demie de Seoul en train. Après neuf mois à peine, l’affaire décolle. Tout accélère. Ils décident de mieux structurer l’entreprise, de changer de locaux et de démarcher à l’étranger. Les deux garçons partent trois jours à Hanoi où ils ont un contact et Sunny propose d’aller chercher des imprimeurs en Chine pour diminuer le coût de production. Oui mais voilà ! Quand Sam et Oscar rentrent de voyage, Sunny a disparu.
Après la sidération, l’angoisse, la colère, ils consultent un avocat. Une rapide enquête le conduira aux conclusions suivantes. Sunny ne s’appelle pas Sunny, n’est pas Sud-Coréenne, n’a pas de famille à Dongducheon-Dong, l’adresse indiquée est un Airbnb. Sunny est probablement Chinoise et est partie avec leur affaire. Le cas est classique. Il n’y a pratiquement aucune chance de la retrouver ; si on la retrouvait ; il n’y aurait aucun moyen de lui faire un procès ; et si par miracle, un procès avait lieu, aucune chance de le gagner. Compatissant et honnête, l’avocat leur conseilla de sauver ce qui pouvait l’être et d’en rester là.
Le plus incroyable dans l’histoire, c’est que Sam, aujourd’hui encore, pleure son amoureuse et lui invente tout un tas d’excuses, persuadé qu’elle était vraiment amoureuse. Elle serait manipulée par une famille cupide, peut-être même séquestrée par la mafia.
– Mince, c’est l’heure de la connexion et je n’ai pas préparé mon mail.
« Un premier mail collectif, chers tous, Mam, Dad, Diego, Ludmilla et Vera…
Je vais bien. On est en pleine mer, ça ne bouge pas beaucoup. On avance lentement. Franchement, il n’y a rien à voir. Je me suis fait deux bons copains, Moby et Sam. On mange très bien. Ma cabine est petite mais c’est propre et confortable. Nubecito va bien, mon Cher Journal aussi (ahahah).
Voilà, c’est tout, mais watch this space, comme disait toujours le prof de marketing à la fin du cours. »
On écrit toujours pour quelqu’un, dit-on parfois – comprenez, pour plaire à quelqu’un. Peut-être. Notez que ce quelqu’un pourrait bien être un des personnages. Je pense souvent à eux en écrivant et j’essaie toujours – même quand ce sont des crapules – d’en prendre le plus grand soin.
C’est bien ce que vous faites, mais il manque à vos aphorismes une introduction et une conclusion.
Alors, ce n’est pas un tremblement de terre, mais quand même. Je viens de m’apercevoir que depuis toujours, je prononce mal le mot magnitude, attiré par je ne sais quel magnétisme trompeur. C’est magnifique !