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C'est Peu Dire

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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

13 mai 2025 2 13 /05 /mai /2025 02:14

Lundi, jour onze

Stevenson arrive à Florac. Spécialités du coin. Sa confiture de châtaignes ? Non. Son château, ses trois rivières ? Non. Ses “jolies femmes (hansome women)”. RLS se rattrape avec une idée que j’aime bien. Il dit parler la même langue que les protestants cévenols, non pas en utilisant la même grammaire et le même vocabulaire, mais en partageant les mêmes valeurs, “parce que la vraie Babel, c’est une divergence sur les valeurs morales (for the true Babel is a divergence upon morals)”. C’est comme moi avec Diego, on ne parle pas la même langue, mais on se comprend et on s’aime, et c’est beaucoup plus que de la morale. Après Florac, la vallée du Mimente. Beau chapitre où alternent descriptions de paysages dont il a le secret et réflexions sur la force de la foi de ces paysans. Une description de coloriste, le rouge du champ de millet, le noir des hameaux, le gris perle de l’ombre du soir, le bleu gris doux et enchanteur du petit matin, la dorure des coteaux ensoleillés… c’est joliment peint, vraiment. L’Office du tourisme du coin devrait s’en inspirer. Puis RLS évoque la foi invincible du Cévenol. Il me semble sincère, mais je ne peux m’empêcher de sentir encore ce même fond d’arrogance ; peut-être que j’ai l’esprit mal tourné. Je vous laisse juge : “les personnes rustiques qui vivent au grand air n’ont pas beaucoup d’idées, mais celles qu’ils ont, sont des plantes robustes qui prospèrent de façon florissante sous la persécution (outdoor rustic people have not many ideas, but such as they have are hardly plants, and thrive flourishingly in persecution)”. Est-ce qu'il s’y prendrait autrement s’il voulait vendre de bons poulets élevés en plein air et nourris au grain ? Toujours est-il que ni les documents officiels ni les sabots ni les armes d’un régiment de cavalerie n’ont pu venir à bout des croyances et des idées de cet “homme simple (simple fellow)” parce qu’elles n’avaient rien à voir avec des dogmes ou des raisonnements logiques. Cette religion est “la poésie de son expérience, la philosophie de l’histoire de sa vie (the poetry of the man’s experience, the philosophy of the history of his life)”. Deux passages encore m’ont amusé. Une fois installé pour dormir, des bruits d’enfants tombent dans son oreille, “à (son) grand dégoût (to my disgust)”, écrit-il sans plaisanter, le sauvage. Il compare ensuite le chien, qu’il craint bien plus que le loup (qu’il n’a jamais rencontré, je note), à un prêtre ou un homme de loi, car il représente “le monde sédentaire et respectable dans sa forme la plus hostile (the sedentary and respectable world in its most hostile form)” avec son sens du devoir et de la propriété. Le chien, fayot et possessif comme un notaire. C’est original et ça se tient !

« Chers tous du Mexique. Je n’écris pas beaucoup, c’est aussi que je n’ai toujours rien reçu de vous, alors je me dis que vous ne recevez rien de moi non plus. On a fait les deux tiers de la traversée déjà. J’ai presque fini le Voyage de Stevenson ; c’est le contraire de la bière, je n’ai pas aimé les premières gorgées, maintenant, je me régale. Je parle anglais toute la journée, un peu espagnol avec Moby de temps en temps et français avec le Chef ou quand je vois Laurence. Je prends des leçons d’urbanisme et d’histoire avec Olga, d’imagination virtuelle avec Sam et de diplomatie avec Moby. Si j’avais fait ce voyage plus tôt, j’aurais eu le BAC avec mention (et du premier coup !). Incident diplomatique hier au mess. Le Chef avait fait des galettes avec de la farine de sarrasin, j’en ai mangé une au Nutella. Il m’a insulté en me disant que c’était de la bretonophobie primaire et qu’à une époque, on était passé par-dessus bord pour moins que ça. “Époque révolue, malheureusement”. Je pense qu’il plaisantait, pourtant il ne riait pas. Lots of love. Nov (ici tout le monde m’appelle Nov, ils trouvent tous ce prénom original. Bravo Ludmilla-Vera). »

– Dis-moi Nov, tu as une idée de l’histoire du Bangladesh, me demanda Olga ?

– Non, aucune.

– Et du Pakistan ?

– Non.

– Et de l’Inde ?

– Ah oui quand même. Je sais que c’était une colonie anglaise et que c’est devenu indépendant grâce à Gandhi qui faisait souvent des grèves de la faim. Après, sa fille Indira est devenue Première ministre. Mais je veux bien en savoir plus.

Caramba ! Resta muito por fazer, dit-elle en portugais, l’air un peu dépité. Moby ?

– En bon français, on dirait “c’est pas gagné”, précisa Moby. Mais si, justement Olga, c’est déjà gagné, il est au printemps de sa vie, tout se réveille chez lui. Here comes the spring !

– Si tu le dis…

Et elle se met à chantonner Here comes the sun de Georges Harrison, accompagné de Moby et Sam.   

– Merci Moby pour la transition. Nov, le concert pour le Bangladesh à New York en 1971, ça te parle ? Tu n’y étais pas et moi non plus, j’avais quelques mois à peine. Mes parents écoutaient ça en boucle quand ils n’étaient pas dans les rues de Belgrade pour manifester contre Tito. Bon mais là, il ne faut pas que je me perde, ça, c’est ton prochain chapitre. Donc, Georges Harrison, tu connais, ex-Beatles épris de spiritualité orientale, il est mis au courant par son ami, l'immense Ravi Shankar, de la situation dramatique au Pakistan oriental. Il organise alors le Concert for Bangladesh au Madison Square Garden.

Olga se mit à chanter vite rejointe par Moby.

“Bangladesh, Bangladesh

Such a great disaster, I don’t understand

But it sure looks like a mess

I’ve never known such distress

Relieve the people of Bangladesh

Relieve the people of Bangladesh”

– OK, ce n’est pas le meilleur titre de Harrison, mais ça a fait le job, en partie. C’était le premier concert de charity rock de l’histoire, malheureusement, seule une petite partie de l’argent est allé à l’Unicef, le reste a été avalé par le fisc. Mais on s’en fout, le point positif, c’est que, dans le monde entier, on entendait parler du Bangladesh. 1971, ça n’allait vraiment pas fort là-bas. Après le passage d’un cyclone dévastateur, sans doute le plus destructeur de l’histoire, au moins 500 000 morts, encore un record pour le Bangladesh, les autorités du Pakistan occidental tardent à intervenir et sont peu efficaces. Tu suis ?

– Oui, sauf pour le Pakistan oriental, occidental. C’est où ?

– Ah pardon. Petite récapitulation. Tu iras voir dans tes livres pour les dates et le détail. En gros, l’Angleterre quitte l’Inde en disant à ces peuples colonisés et réunis de force, maintenant, démerdez-vous ! L’Inde britannique est alors divisée en deux pays mais en trois parties. Du pur génie administratif ! À gauche le Pakistan musulman, à droite l’Inde hindouiste. Résultats des millions de passages de frontières dans les deux sens pour rejoindre le pays de sa religion. Et des millions de morts lors de ces migrations croisées. Tu as noté que quatre-vingts ans plus tard, ils continuent à se taper dessus, sauf que maintenant, ils ont tous les deux de grosses bombes qui peuvent faire très mal. Mon coup de gueule, en passant. Moby surveille le compte-tour ! C’est encore et toujours des guerres de religion. Les juifs et les musulmans, les musulmans et les hindouistes…

– … et avant, dans les Cévennes, ça a été les protestants contre les catholiques qui se sont mutuellement massacrés, ajouta Nov.

– Ah ! Tu entends Moby, Nov est de mon côté. J’ai toujours des débats animés avec Esmeralda, la femme de Moby, qui me dit que je confonds la religion et les hommes. Mais voilà, ce que je vois, ce sont des hommes qui s’entretuent. Dieu, les anges, la religion, moi, je ne les vois jamais à l’œuvre.

– Tu sais, sur ces questions, personne n’a jamais complètement tort et personne n’a jamais entièrement raison.

Good shot, Nov. Bon, je redescends. Donc j’ai dit deux pays et trois parties parce que, pour simplifier, ils ont coupé le Pakistan en deux parties séparées par mille six cents kilomètres. Tu imagines la Serbie avec une moitié du côté de Manille. Bref, rapidement, la partie Est (spoiler : celle qui deviendra le Bangladesh) veut son indépendance, mais la partie Ouest qui est plus riche et se croit plus intelligente, refuse et réprime les manifestations, comme on dit dans les journaux. En fait elle massacre une bonne partie des “rebelles”. Ça s’appelle un génocide. Trois millions de morts, trente millions de déplacés et comme toujours, des centaines de milliers de femmes violées, des viols systématiques, organisés, autorisés. Mais, comme les ennemis de tes ennemis sont tes amis, l’Inde, qui déteste le Pakistan, intervient et aide le Pakistan oriental à gagner sa guerre d’indépendance. La suite est assez triste. Comme aux Philippines, il y a deux familles qui se haïssent et prennent le pouvoir alternativement et en profitent pour assassiner leurs opposants. Et dans les périodes de calme, il y a des coups d’État, ratés le plus souvent. Comme ça, on arrive en 2024. Là, ce n’est plus de l’histoire. La Première ministre Sheikh Hasina fuit le pays suite à un soulèvement de la population. On lui reproche d’avoir truqué les élections (c’est vrai), de vouloir légiférer pour favoriser sa communauté (c’est vrai) et d’avoir réprimé avec violence des manifestations (vrai aussi). Elle était déjà là en 1996. Elle avait échappé au massacre de presque toute sa famille, dont son père, Mujib, le premier Président. Aujourd’hui, 2025, on a un gouvernement de transition avec le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. Il est connu dans le monde entier, c’est l’inventeur du microcrédit. Toi qui étudies le business, Nov, tu dois connaître plutôt les stock-options, les fonds de pension et les GAFAM.

– Eh bien non, je vais t’étonner, mais je connais le microcrédit et le “banquier des pauvres”. Un jour, notre professeur était malade, alors il nous a passé une conférence TEDx sur Yunus à la place de son cours. Tu connais les conférences TED ?

– Ah, bien ! Non, je ne connais pas. Donc, là, on n’est plus dans l’histoire et même plus dans l’actualité. Il faut attendre et espérer. Yunus est certainement un gars bien, mais je pense, c’est mon opinion et j’espère me tromper, qu’il n’a pas les épaules pour supporter tous ces problèmes et les étudiants qui ont lancé la révolution sont déjà en train de se diviser. Enfin, ils ont quand même une longueur d’avance sur les étudiants serbes. J’espère que les nôtres vont bientôt réussir à chasser Vucic, en Hongrie ou en Russie puisqu’il a l’air de s’y plaire. Mais en fait, toutes ces histoires, c’est pour nourrir les journalistes et occuper leurs lecteurs parce que, en bas, dans les bidonvilles, presque rien ne change et on continue à faire voler la merde. Et merde, justement, je n’ai pas le temps de vous parler des chiottes volantes ce soir. On continuera demain…

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12 mai 2025 1 12 /05 /mai /2025 02:26

Voir, ou même viser, c’est se préparer à chasser ; les gazelles deviennent, indifféremment, des morceaux de viande. Regarder, c’est renoncer à consommer ; le léopard se fait esthète (ou s’endort).

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11 mai 2025 7 11 /05 /mai /2025 02:29

Pour voir, il faut gommer les différences, faute de quoi on se perd dans le divers. Pour regarder, il faut ignorer les ressemblances, faute de quoi on se noie dans l’identique.

Les ressemblances sont construites et imposées du dehors aux “ressemblants”, les différences sont perçues et appartiennent en propre aux “différents”.

Le léopard qui chasse doit gommer les différences de ses proies ; une fois repu, il pourra admirer à sa guise la robe de telle ou telle gazelle.

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10 mai 2025 6 10 /05 /mai /2025 02:33

– C’était une bonne idée, Dieu, ces fils de marionnettes pour guider ta progéniture, mais tu les as faits trop longs, regarde, les humains sont tout avachis et traînent des pieds. Ça manque de classe et de peps.

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9 mai 2025 5 09 /05 /mai /2025 02:55

Fumet blanc. La charcuterie Gérard détrône la charcuterie Robert & Robert et remporte la Saucisse d’Or 2025.

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8 mai 2025 4 08 /05 /mai /2025 02:13

Dimanche, jour suivant

Valley of the Tarn”. La vallée inspire RLS qui nous embarque dans une superbe description. Des sons : la rivière “faisait un merveilleux vacarme rauque (making a wonderful hoarse uproar)” ; des odeurs : les arbres “dégageaient un léger parfum doux (a faint sweet perfume)” ; des couleurs, l’automne avait déposé "des teintes or et des taches ternies sur le vert (tints of gold and tarnish in the green)”. Et, pour occuper “la beauté de la scène (the beauty of the scene), les personnages sont des châtaigniers d’Espagne. Je ne saurais dire si Stevenson était misanthrope, misogyne, rurophobe, ce qui est sûr, c’est qu’il est sylvophile. Il aime les arbres et les décrit magnifiquement. Ce qui me plaît, c’est qu’il les considère chacun comme un individu singulier. Je me demande s’il serait capable de distinguer une vague d’une autre et de décrire, non pas la mer mais une vague, avec sa personnalité, puis une autre, ressemblante mais différente. La suite de la journée est moins réjouissante, la nuit est compliquée. Le site est très exposé et RLS a peur d’être visité. Si les humains le laissent tranquilles, ce n’est pas le cas des animaux. Des chauves-souris, des moustiques, des fourmis et probablement des rats vont altérer son sommeil. Au matin, il renoncera à payer la nature pour ce logement décevant. La rencontre avec un frère de Plymouth le conduit à une réflexion intéressante sur la vérité. En substance, si j’ai bien compris, il considère qu’il est parfois préférable et plus généreux de mentir gentiment que de défendre dogmatiquement sa position, surtout quand il est question de “sujets élevés (high matters)” où personne n’a jamais entièrement tort et personne, complètement raison. Sans mauvaise conscience il ment et se déclare converti. Parfois, la voie du malentendu ou de la tromperie conduit à terrain commun plus sûrement que la défense acharnée de positions catégoriques. Je serais à moitié d’accord avec Stevenson. Je ne sais pas si, en privilégiant la confiance et l’amitié, “nos chemins séparés et tristes (our separate and sad ways)” nous conduisent à “une maison commune (one common house)”, mais assurément, la défense de “la” vérité mène le plus souvent aux conflits les plus violents. Il termine en évoquant une sorte complicité avec les camisards qui sont, à l’image du paysage, “souriants quoique sauvages (smiling although wild)”.

C’est devenu une habitude maintenant, avec Olga, Sam et Moby, on reste au mess après le diner et on discute. J’adore ces moments, on s’amuse bien et j’apprends tellement de choses. Hier, il s’est quand même passé un truc différent. Olga m’a posé une question qui m’a un peu déstabilisé.

– Et toi, Jules Verne, parle-nous un peu de ce qui te fait vibrer. Explique-nous ta recette secrète pour être toujours souriant et serein. Je vois bien que tu ne t’es pas fait larguer par un soleil coréen, que ton amoureux n’a pas été abattu dans une misérable favela, je vois bien aussi que tu n’as pas de gros souci d’argent ni de santé. Alors ? Il y a bien un truc qui te tient. Moby m’a dit que tu faisais le tour du monde. Respect ! C’est un beau projet. Bien sûr, il y a le comment, le par où tu passes qui comptent, mais moi, j’aimerais bien connaître le pourquoi de ton trip.

Comme d’habitude, c’est Moby qui est venu à mon secours.

– Selon moi, le bon voyageur ouvre les yeux et les oreilles mais ferme sa bouche, surtout si c’est pour dire “chez moi, on fait comme ça” ou “dans mon pays, on dit comme ceci”… On ne parle pas les oreilles pleines. On ne voyage pas la bouche ouverte. Nov, écoute, plus tard tu raconteras. Et je te dis, moi Moby je ne suis pas un grand savant, mais je te dis que tu en auras des choses à raconter et que bientôt, c’est toi qu’on écoutera. Voilà, c’était le quart d’heure sagesse de Moby-Wan Kenobi, j’ai fini.

– Et voilà, tu as encore raison, Moby. Je ne sais pas si tu es un savant, mais tu es un sage, dit Olga. Quel dommage qu’il n’y ait pas plus de Moby sur Terre et moins de Hasina, de Trump, de Poutine, de Marcos. Mais quand même Nov, insista Olga, pourquoi ? Tu ne serais quand même pas un agent secret du BIA, le service de sécurité de Vucic, tu ne serais pas en train d’enquêter sur ceux qui rêvent d’une autre Serbie ?

– Ah ah, non, s’amusa Brad. Je vais te rassurer et te décevoir par la même occasion, mais je ne sais pas grand-chose de la situation politique actuelle dans ton pays ; Vucic, le BIA, ça ne me dit rien. Mais je te promets de m’y intéresser parce qu’il est probable que je passe par Belgrade dans quelques semaines. En fait, mon histoire est simple, j’ai promis à Diego (c’est le père de Ludmilla) de ramener un truc à Hawaï.

– Ah oui, comme les cailloux voyageurs ! Tu prends un galet, tu le décores et tu le déposes quelque part pour que quelqu’un le trouve et le dépose ailleurs. C’est ça ?

– Pour les cailloux, je ne connaissais pas. Moi, c’est un nuage, pas un caillou.

– Eh là, Arthur Rimbaud ! Je comprends maintenant. Si ton regard est beau et profond comme un ciel de printemps, c’est parce que tu as un nuage dans la tête !

– Enfin, plutôt sur la tête. Sur nos têtes, au-dessus du bateau.

– Bravo les poètes, intervint Sam, c’est beau ce que vous dites. En passant, votre histoire me fait penser à une application de jeux, parce que pour moi, dedans, dehors, la frontière n’est pas très claire. Entre le virtuel et le réel, il n’y a pas de police des douanes et pas de tariffs, c’est poreux. Vous connaissez WeCards ? En fait, c’est pour faire bouger les gens, une façon ludique de lutter contre la sédentarité. Tu dois trouver des images virtuelles qui apparaissent sur ton chemin, enfin sur ton téléphone. Ça te pousse à aller toujours un peu plus loin. Ça fonctionne bien pour faire marcher les enfants, mais les plus gros joueurs sont des adultes, ils s’échangent même les images ensuite. Encore un qui a eu une idée de génie. Voilà, c’était le quart d’heure geek de Sam Saltman, j’ai fini. Au fait, Olga, tu ne devais pas nous parler de Dacca et des flying toilets ?

– Oui, c’est vrai. J’aurais bien aimé vous parler de la Serbie parce que c’est en train de bouger. Et de Novi Sad aussi, c’est ma ville et c’est de là que sont parties les manifestations l’année dernière. Je vais y passer un an. Je dois tenir un séminaire à l’école d’architecture pour parler de mon dada, rues et places où pourquoi construire le vide, mais vous pouvez être sûrs que je serai aussi dans la rue. Pour le vide, vous allez comprendre quand je vous parlerai du Railway slum à Dacca. Le problème, c’est que je ne sais jamais par quel bout commencer parce que, là-bas, tu as un concentré de toutes les pires misères humaines. Travail et exploitation des enfants, vente et mariage forcé de petites filles, violence du narcotrafic, malnutrition, prostitution de mineurs, trafic d’organes, pollution, catastrophes naturelles, choléra, dysenterie. Et le pire, c’est que dans cet enfer terrestre, tu trouves des gens formidables. Moby, tu me surveilles et si je monte trop en température, tu me débranches. Je n’arrive pas à rester longtemps calme et mesurée, je porte une telle colère en moi, et la mort d’Octavio n’a rien arrangé.

– Ne t’inquiète pas, rassura Moby, tu sais, ils commencent à te connaître et ils savent que tu peux être excessive et manquer un peu d’objectivité. Ce qu’ils ne savent pas, c’est le travail que tu fais sur place, ce que tu as fait aux Philippines.

– Oh là là, c’est tellement vieux tout ça. Je n’étais pas encore diplômée et je suis allée faire un stage pour Architectes sans frontières à Manille, ça a été le coup de foudre. Pour le pays, pour les slums, pour le travail. C’était en 1995. J’ai rencontré Moby et sa femme, Esmeralda. Je suis rentrée terminer mes études et j’y suis retournée jusqu’en 1999. Il faut dire que la situation chez moi n’était pas très sexy. La guerre de Bosnie venait de se terminer et la guerre du Kosovo allait commencer. Tout ça sous la présidence de Milosevic, notre Serbe le plus célèbre après Djokovic, condamné pour génocide et crimes contre l’humanité. Il a réussi à mourir avant la fin de son procès. Quant à Djoko, c’est bizarre, il était plutôt réac, enfin très proche du milieu nationaliste serbe, eh bien là, il m’a étonnée. Vous vous souvenez de Roland-Garros 2023, il avait écrit sur une caméra, “Le Kosovo est le cœur de la Serbie” ?

– Oui, je me rappelle très bien. En plus il a gagné contre Casper Ruud. Mais je n’avais pas compris le message sur la caméra. J’ai eu une question sur les Balkans à un examen, j’ai rendu copie blanche. Mais j’ai décidé de me faire des fiches sur chaque pays dont vous parlez, Philippines, Serbie, Bangladesh, Corée. Je suis trop nul et en plus c’est intéressant.

– Eh bien, bon courage pour l’histoire de la Yougoslavie, moi-même, j’ai du mal. Bref, Djoko a toujours pris des positions vraiment contestables, limite fachos, eh bien figurez-vous qu’il soutient les étudiants contre Vucic. Vucic, je le laisse tranquille pour le moment, je m’occuperai de son cas plus tard. Donc, on est en 2000 et je pars cette fois pour le Bangladesh. Mais il est tard, je continuerai demain. Voilà, c’était le quart d’heure d’Olga la pipelette, papagaia servia, comme disait Octavio, et je n’ai pas fini.

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7 mai 2025 3 07 /05 /mai /2025 02:42

Un auteur est vraiment doué quand il parvient à créer un personnage qui le trompe.

Ou bien, c’est qu’il perd la tête.

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6 mai 2025 2 06 /05 /mai /2025 02:30

J’aimerais que l’on dépense autant d’énergie, d’argent, d’intelligence, de temps dans la conception de stylos à bille qui fonctionnent que dans celle de téléphones portables ou de missiles balistiques.  

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5 mai 2025 1 05 /05 /mai /2025 02:41

Prenez un groupe de randonneurs. Vous pouvez les classer en deux colonnes. À gauche, ceux qui ont prévu une tranche de beaufort, des tomates cerises et du pain frais pour le pique-nique, à droite, celui qui a une boite de vaches qui rit et une baguette achetée à la station ; à gauche, ceux qui ont un vêtement de pluie et une paire de chaussettes de rechange, à droite, celui qui n’en a pas ; gauche, ceux qui ont étudié le tracé et ont une idée de l’heure de retour, droite, celui qui ne sait pas où il va ni quand il rentrera ; gauche, ceux qui ont une petite trousse de secours et le numéro de téléphone du PGHM, droite, celui qui utilise son téléphone pour rendre ses potes vénères et mettre du bon son ; gauche, ceux qui ont prévu une glacière avec boissons fraiches et cookies à l’arrivée, droite, celui à qui il reste un fond d’eau chaude.

Eh bien étonnamment, et ça va contre toutes les prévisions statistiques, c’est le même qui est dans la colonne de droite à chaque fois.

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4 mai 2025 7 04 /05 /mai /2025 02:19

La solitude ne vient pas du silence mais du défaut de réponse.

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3 mai 2025 6 03 /05 /mai /2025 02:21

Samedi, neuvième jour

The country of the camisards”. RLS progresse pour atteindre ce qu’il appelle “les Cévennes des Cévennes” et “prendre possession d’un nouveau quartier du monde (a new quarter of the world)”, tel “le solide Cortez” (la référence à Hernán le conquistador plaira sûrement à Ludmilla !). On peut diviser ces pages en trois thèmes. 1. Description de paysages. Là, il faut le reconnaître, il est vraiment très doué, l’Écossais ; quand tout le monde (dont moi) dirait “c’est beau quand même !”, lui, il vous balance quatre pages d’adjectifs, des couleurs, des plantes, des odeurs, des sons… 2. Histoire de la région :  les camisards. Je ne suis pas spécialiste en histoire, mais j’ai l’impression qu’il les prend pour des sauvages dérangés qui “écoutent avec dévotion les oracles d’enfants au cerveau malade (listening devoutly to the oracles of brain-sick children)”. Mais ils ne sont pas nés comme ça, une répression d’une violence inouïe (par les catholiques) a transformé leur foi en zèle maladif et barbare. Les persécutés devenaient persécuteurs dans un chaos innommable et des tueries sanglantes, “une guerre de bêtes sauvages (a war of wild beasts)”. Bon, on ne va pas non plus y passer dix pages, ces événements ne sont après tout qu’une “note de bas de page romantique dans l’histoire du monde (a romantic footnote in the history of the world)”. Quelle arrogance ! Les Cévenoles apprécieront. J’ai l’impression que c’est toujours ça l’histoire : un rétablissement héroïque du bien et du juste pour les vainqueurs ; une blessure honteuse qu’on ne peut ni oublier ni raconter pour les vaincus ; un détail pour les étrangers. 3. Anthropologie, une nouvelle race. On a droit à quelques lignes dignes de figurer dans une anthologie de la misogynie. Enfin, après dix jours de disette, sans voir une seule “jolie femme (pretty woman – ça me rappelle quelque chose !)”, le paysage humain change. On a ainsi droit au portrait de Clarisse qui ne le laisse pas indifférent. Elle servait dans l’auberge… les bras et le stylo m’en tombent… “like a performing cow” (Bury traduit par “comme une vache savante”, Bocquet embarrassé par l’adjectif ne le traduit pas et écrit “avec quelque chose de bovin”, moi je saute mon tour. Une vache savante, la Clarisse ? Et mes cornes dans ton derrière, Stevenson ! Et il continue en trouvant bien dommage de voir un si bon modèle laissé à des péquenots d’admirateurs à l’esprit de bouseux. Je n’invente rien, la preuve : “it seemed pitiful to see so good a model left to country admirers and a country way of thought”. Il tape fort, là, mais attendez, ce n’est pas fini. Il conclut en regrettant que la Clarisse, elle n’ait pas le postérieur qui aille avec son minois ! Je vous promets qu’il écrit ça : “her figure was unworthy of her face” (“sa silhouette était indigne de son visage”, dit Bury). Et le bouquet final : “hers was a case for stays”. Bocquet fait semblant de ne pas comprendre et écrit n’importe quoi : “Question secondaire que cela !” ; Bury, fin linguiste et styliste averti, traduit par “elle aurait dû porter un corset”. Et mes sabots dans ta saucisse, Stevenson !

Aujourd’hui, c’est dimanche, mais ici, rien ne ressemble plus à un lundi ou à un mercredi qu’un dimanche. En fait, c’est ça qui me manque, la diversité. Enfin je précise, diversité des choses, diversité des paysages, parce que pour les gens, je suis servi. Quand je regarde dehors, je vois tous les jours le même horizon. Si au moins on avait une grosse tempête pour bousculer un peu ce trait toujours identique et imperturbable. En revanche, quand je sors de la cabine et que je rencontre mes congénères, alors mes repères volent en éclat. Ils sont tellement différents. Avec un premier prix pour Olga, encore différemment différente.

Hier, on est restés tard au mess avec elle et Sam, puis Moby nous a rejoints avec quelques bières. Du vin pour Olga et du Coca pour moi. On a ri, on a pleuré, on a juré (Olga surtout). C’était vraiment une super soirée. Il y a une chose qui se confirme aussi, quand vient mon tour de parler, je n’ai pas grand-chose à raconter, enfin rien qui soit passionnant comme leurs histoires.

Sam a avoué qu’il allait repartir à Séoul chercher Sunny. Il s’est littéralement fait engueuler par Olga. “C’est à un chinese sunset qui tu vas assister” lui a-t-elle dit en éclatant de rire. Sam n’a pas compris ou pas trouvé ça drôle. Moby, en fin diplomate, lui a demandé s’il avait aussi des projets professionnels. Alors Sam, oubliant sa Sino-Coréenne, s’est illuminé et nous a expliqué son nouveau concept.

– J’ai lu un article récemment dans le Korean Time qui soulignait un paradoxe entre la chute du taux de natalité et l’explosion des importations de poussettes. En fait ça parlait du boum de la petconomy. Moby, traduis pour Nov, por favor.

– C’est tout le business qui tourne autour des pets.

– Tu veux dire les chiens et les chats.

– Oui. Et les lapins, les serpents, les capybaras, très en vogue et mêmes les fourmis…

– Donc, reprit Sam, il y a une demande de folie, il y a une offre aussi mais mal structurée et puis surtout, il y a des besoins à inventer ! Donc je suis en train de développer une application qui va organiser tout ça. On est trois sur le projet. Je repasse par Londres, j’y retrouve Oscar qui se réjouit à l’idée de tirer le portrait de gentils toutous, et Alan, son compagnon, qui est expert en intelligence artificielle. Il nous restera à trouver sur place une spécialiste en marketing digital, mais j’ai une piste…

– WTF, Sam, hurla Olga, tu ne vas rec…

–   Ça va, on se calme, je plaisante, rigola Sam. Donc, je continue. Finis les formulaires à remplir, les menus déroulants, les cases à cocher, les mots de passe à oublier. Tu envoies une photo de ton “bébé” et tu dialogues avec une IA. Pour le moment elle s’appelle HodoriX. Tu peux faire une demande précise, du genre un anniversaire pour ton chihuahua, une opération esthétique pour ton lapin (dents et/ou oreilles à refaire), les obsèques de ton hamster… mais tu pourras aussi demander des suggestions à HodoriX. Et dans la seconde, tu reçois des animations avec ton “bébé” en situation, par exemple déguisé, entouré de copains jouant dans un parc d’attractions pour animaux. Tu reçois aussi un devis, normal. Et derrière cette belle vitrine animée, il y aura plein de câbles. C’est ce que l’on est en train d’installer. Il y aura une partie shopping classique, ça c’est facile à faire, nourriture, jouets, matériel. Il y aura une partie soins, là on va copier votre modèle Doctolib qui n’est pas trop mal ficelé, même s’il commence à dater. Le plus compliqué et le plus amusant, ça sera la partie événementiel : un cani-trek au Laos, une retraite cat-yoga au Cambodge… Vous savez quoi, même une descente de rivière au Vietnam avec votre poisson, ça marcherait. On est en train de réfléchir à un sac à dos avec aquarium à l’arrière pour promener Némo ! Là, il ne suffit plus d’être un bon geek, il faut être aussi poète, inventeur d’histoires. Oscar est très bon là-dedans. Vous pigez : du code et du storytelling ! Et du pet love, bien sûr.

J’ai l’impression que Sam va mieux, se dit Nubecito. J’aime bien ce garçon, je trouve qu’il a une belle intelligence. Comment dire ? J’ai remarqué que les humains trop intelligents, parfois, pas toujours, surtout les scientifiques, s’absentent du monde. Je ne sais pas si ça se dit. Ce n’est pas par méchanceté, mais ils oublient le monde et les gens. Je trouve que Sam garde toujours les pieds sur terre et son esprit dans son corps. Enfin, je deviens bien prétentieux à juger comme ça aussi rapidement, alors que je connais peu de scientifiques. C’est peut-être à cause de mon contact prolongé avec les humains, je commence à les imiter. Bref, je l’aime bien, ce Sam. J’espère qu’il sera heureux, mais je pense que oui parce que c’est un inventeur et les inventeurs sont beaux et heureux le plus souvent. Bon allez, j’arrête avec mes généralités, ça devient n’importe quoi. Je vais écouter Olga, elle va peut-être parler de Dacca…

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2 mai 2025 5 02 /05 /mai /2025 02:38

« Le monde s’égare, le monde s’égare, ma dame

Las ! Le monde, non, mais nous nous égarons »

          Jean-René Ponsard

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1 mai 2025 4 01 /05 /mai /2025 02:33

Il vous faudra, jeunes gens, de l’imagination, de l’engagement et de la disponibilité pour vous en sortir. Ça tombe mal, c’est exactement ce que TikTok est en train de vous voler.

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30 avril 2025 3 30 /04 /avril /2025 02:19

Les infos, comme les M&M’s, ne sont pas satiétogènes mais addictogènes. Je cherche un produit de substitution.   

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29 avril 2025 2 29 /04 /avril /2025 02:18

Hier trop rigides, aujourd’hui trop mous. Quel mot pour décrire la posture idéale ?

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28 avril 2025 1 28 /04 /avril /2025 02:00

Samedi, huitième jour

Upper Gévaudan (continued)”. RLS quitte le monastère et reprend joyeusement sa route. Il en a fini avec la première partie de son voyage, finis la pluie, le vent et les paysages désolés, commence la deuxième partie, une descente “into the garden of the world”.  Effectivement, on a droit à un joli chapitre, “a night among the pines”, peut-être mon chapitre préféré, mais le texte anglais est très difficile, alors j’ai inversé – j’avoue – ma méthode. Je lis la traduction d’abord et retourne voir ensuite les mots de Bobby. Bob reprend sa méditation philosophique, c’est plus original cette fois, je trouve. Il compare la nuit dans une maison, sous un toit et la nuit à la belle étoile. Sous un toit, la nuit est “une période morte et monotone (a dead monotonous period)”, alors qu’en plein air, elle est “un léger sommeil vivant (a light and living slumber)” de plus, c’est un secret connu par les bergers et les vieux paysans seulement, vers deux heures du matin, tous ceux qui dorment dehors sont “rappelés à la vie (recalled to life)” par “une caresse délicate de la Nature (a gentle touch of Nature)”. Celui qui dort dehors s’échappe “de la Bastille de la civilisation” et redevient un moment “une brebis du troupeau de la Nature (a sheep of Nature’s flock)”. Bon,le vocabulaire biblique peut agacer, mais c’est vrai qu’en construisant nos murs et nos toits, non seulement on s’est inventé des dangers imaginaires, mais en plus, on a permis que des crimes bien réels soient commis en toute discrétion et souvent en toute impunité. Je m’éloigne peut-être du sujet, mais j’ai lu que la maison était un lieu moins sûr que la rue. Je ne parle pas des accidents domestiques, mais des viols et violences intrafamiliales. La Bête du Gévaudan a sans doute fait moins de victimes que le mari violent ou l’oncle pervers. (OK, là, je me suis perdu, mais après tout, c’est ça aussi le voyage.) Bobby termine son chapitre par un petit passage romantique sur le manque. Lui, le voyageur solitaire, le champion de l’autarcie qui se contente de saucisses et d’un havresac évoque “un manque étrange”. Comme c’est étrange ! “J’aurais voulu une compagne couchée près de moi… silencieuse et immobile, mais toujours à portée de main”. Alors là, la traduction ne me plaît pas du tout, il faudrait la changer. Mais le texte de Bobby ne me plait pas non plus, il faudrait le changer aussi. “A companion to lie near me… ever within touch”. Non et non, Bobby ! Ce sont les choses qu’on peut vouloir disponibles et à portée de main, pas une amoureuse. Quand même ! Louis Bocquet ne s’est pas embarrassé et a tordu un peu le texte (j’aurais fait pareil, pardon Mam !) “… une compagne… dont la main ne cesserait de toucher la mienne”. Le filou ! Bon, l’Écossais finit par se lever, joyeux et enthousiaste, tandis que la lumière inonde tout “d’un esprit de vie et de paix respirante (a spirit of life and of breathing peace)”. Il en rajoute peut-être un peu. Il va jusqu’à laisser quelques pièces sur l’herbe afin de payer cette nuit d’exception !

Il y avait une chose encore dont Brad n’avait pas parlé dans son Journal. La phrase de la compagne qui dort à côté était soulignée sur son livre. Après avoir vérifié attentivement, il avait constaté que ce n’était pas le même stylo qui avait écrit la dédicace et souligné ce passage. Il se demanda alors si ce n’était pas Ludmilla qui avait noté ce passage, comme pour lui envoyer un message. Alors qu’il se laissait aller à une douce rêverie, comme si la mélancolie romantique de Stevenson était contagieuse, il fut interrompu brutalement par Moby qui était accompagné d’Olga. Sans transition, il passa de la lumière sereine et chaleureuse du haut Gévaudan à la misère noire et impitoyable des bidonvilles de Rio.

– Bonjour Nov, Moby m’a déjà beaucoup parlé de toi. Je suis Olga. Mon anglais est imparfait, mais on va se comprendre. Je vais mieux. Moby t’a un peu raconté mon histoire, je crois. Je viens de terminer une mission longue au Brésil, São Paulo, Salvador de Bahia, Rio, enfin le Brésil quoi. Je n’ai rien connu de pire, pourtant j’en ai vu. Même Dacca. À Dacca, il y avait une petite fenêtre d’espoir. Tu connais Dacca ?

– Non, désolé.

– Et voilà, tout le monde connaît Rio, mais personne ne connaît Dacca. C’est pourtant l’une des plus grandes villes du monde. C’est la capitale du Bangladesh. Presque aussi peuplée que Tokyo. Évidemment, tout le monde connaît Tokyo. Et tout le monde veut aller à Tokyo. Mais personne ne va à Dacca. Dacca, c’est plus de vingt-cinq millions d’habitants. Dacca, c’est 70% d’habitants vivant dans des bidonvilles. Je te laisse faire le calcul. Dacca, c’est aussi une des plus fortes densités de la planète. C’est la ville de tous les records. Les gens adorent les records, mais personne ne connaît Dacca. Et personne ne va à Dacca. Remarque, ce n’est pas grave, dans vingt ans, un tiers du pays sera submergé par les eaux. Et là, qu’est-ce que j’apprends, que Trump veut leur imposer des taxes douanières de 37%. Parce qu’ils exportent beaucoup plus qu’ils n’importent des États-Unis. Mais cet homme a une calculette à la place du cœur et un grain de riz à la place du cerveau !

Olga parlait vite et beaucoup, mais avec un curieux accent serbo-brésilien qui rendait son anglais beaucoup plus facile à comprendre que celui de Sam. Et parfois, quand Brad faisait une moue d’incompréhension, Moby se lançait dans une traduction simultanée. Olga avait passé trois semaines au fond du trou après la mort violente de son compagnon, victime d’une balle perdue lors d’un échange de coups de feu entre gangs rivaux. Elle avait compris qu’elle n’aurait pas les ressources pour s’en sortir seule, alors elle avait laissé faire la chimie. Les antidépresseurs, le sommeil et la présence de son ami Moby l’avaient remise sur pieds.

– J’ai passé presque quinze ans au Brésil, c’est là que j’ai rencontré Octavio. Mais je préfère ne pas en parler, tu comprends. Octavio, c’est un de ceux qui ont le plus travaillé sur la réhabilitation des cortiços à Salvador de Bahia. Moi, j’étais plus sur les favelas, São Paulo, Rio, toutes les favelas cariocas. Mais surtout, la favela Rocinha, la plus grande d’Amérique latine, tu dois connaître. Tu as des notions d’architecture et d’urbanisme ?

– Non, pas du tout. Je fais des études de commerce international, mais je n’ai pas non plus de notions très précises de commerce.

– Je vois. Au moins tu es honnête. Les cortiços, ce sont des grandes maisons populaires où vivent plusieurs familles souvent très modestes qui partagent certaines pièces. Et les favelas… ben ce sont des favelas, des bidonvilles comme vous dites en français. Mais je ne peux pas encore en parler, c’est dur de parler de tout ça. Un jour, il faudra que je te raconte la vie là-bas parce qu’on dit tellement de conneries. Tu vis au Mexique, tu dois connaître un peu. Tu as vu La Cité de Dieu, je parie.

– Oui, j’ai vu le film. Et j’ai vu aussi Slumdog Millionaire. Et pour Octavio, ça s’est passé à la favela Rocinha ?

– Peut-être, mais je ne peux pas en parler. En plus je ne veux pas en rajouter sur ce slum déjà tristement célèbre. Ils n’ont pas besoin de moi pour la pub. Tu sais qu’on organise maintenant des favelas tours, de vrais safaris humains. Les favelas sont devenues des destinations touristiques prisées. Tu regarderas le documentaire Dark tourism sur Netflix. Le tourisme morbide. Je ne sais pas comment ça marche dans le cerveau des hommes, sans doute qu’ils aiment se rassurer sur leur condition minable en voyant plus misérable qu’eux. Mais je ne peux pas en parler. Je suis très en colère. On a tué Octavio qui a tellement fait pour le Brésil.

– Et la police a retrouvé les coupables ?

– C’est ça le problème. Qui est responsable ? Qui sont les vrais coupables ? Je vais te dire moi, ce sont les bobos comme toi, à Paris ou Berlin, les hipsters à New York, ceux qui ont la drogue propre et festive, c’est vous qui…

Moby interrompit Olga qui était très agitée et lui parla en portugais.

– Tu as raison Moby, comme d’habitude. Excuse-moi, Nov, bien sûr que tu n’y es pour rien. Je ne peux pas encore en parler maintenant. La question de la responsabilité est complexe. Tu comprends, la drogue, c’est un réseau tentaculaire. Des coupables, on en trouve toujours, s’ils sont encore vivants. Les pistoleiros, tu sais vous les appelez sicarios au Mexique, les tueurs à gages, de pauvres gamins, de plus en plus jeunes qui tuent et s’entretuent pour quelques dollars et qui ont probablement tué Octavio sans le vouloir, mais on oublie toujours à l’autre bout de la chaîne, le consommateur confortablement installé dans sa vie sans danger. Je devrais te parler d’autre chose. Tu sais, Octavio, tous les matins, il se levait avec le sourire et plein d’espoir et tous les soirs, il se couchait avec de nouveaux projets. Combien de cortiços il a réhabilités ? Et combien de familles il a relogées ? Et combien de quartiers il a illuminés ? C’était un bâtisseur humaniste, un magicien qui construisait du bonheur. J’ai du mal à parler de lui, j’ai du mal à parler du Brésil. Plus tard peut-être, je pourrai te raconter. En plus, moi, depuis Dacca, j’ai toujours été plus intéressée par le vide que par le plein, plus par les réseaux que par les structures. Moi, j’ai beaucoup “dé-bâti”.  Moby traduis-lui, s’il te plait, on dirait qu’il ne comprend pas.

– En fait, je comprends les mots, mais je ne comprends pas ce que ça veut dire.

– OK, son. Je t’explique. Tu sais ce que c’est les flying toilets ?

– Olga, il est déjà dix-huit heures, je suis en retard pour le service, en plus tu es nerveusement épuisée. Je te propose un truc. Vous allez vous reposer et on se retrouve au mess pour le dîner.

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27 avril 2025 7 27 /04 /avril /2025 02:22

– La différence d’âge ne te gêne pas ?

– Non, au contraire, je ne m’entends pas avec les outils de mon âge, répondit la ponceuse électrique au rabot, ils ne pensent qu’à la performance et essaient toujours de passer en force.  

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26 avril 2025 6 26 /04 /avril /2025 02:21

Le fond est mou

Qui vous sonnera ?

La nuit s’en va

La vie s’ennuie

C’est déjà ce loir

Les faux se massent

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25 avril 2025 5 25 /04 /avril /2025 02:52

Des amoureux de la nature organisent un lâcher de pétrels de Barau après les avoir recueillis et soignés ; geste salutaire pour cette espèce menacée.

Qui organisera un lâcher d’aphoristes avant leur extinction ?

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24 avril 2025 4 24 /04 /avril /2025 02:04

C’est l’histoire d’un A qui n’avait d’yeux que pour un M.

– Un mot, un jour, nous unira-t-il peut-être, j’en connais plusieurs qui commencent par AM, et pas seulement amanite phalloïde, amibiase ou aménorrhée.

Malheureux A, ignorait-il donc qu’un imprimeur, jamais, ne mélange des lettres de polices différentes ?

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23 avril 2025 3 23 /04 /avril /2025 09:23

Vendredi, septième  jour

Our Lady of the Snows”. RLS reprend la route après avoir modifié son chargement qui ressemble désormais à “a green sausage six feet long with a tuft of blue wool hanging out of either end (une longue saucisse de deux mètres avec une touffe de laine bleue pendant aux deux bouts)”. Je ne me lancerai pas dans une lecture freudienne de la description, mais je note quand même une certaine récurrence de la saucisse. En route, il rencontre le Père Apollinaire (rien à voir avec le poète préféré de Mam, qui n’est pas encore né !), moine trappiste qui lui explique que son vœu de silence ne vaut qu’à l’intérieur du monastère. Il ne dit rien du périmètre de son vœu de chasteté… On a droit alors au portrait des moines et des pensionnaires, c’est déjà plus intéressant que la description des paysages glacials, lugubres et monotones. Ça peut étonner, mais l’athée écossais va éprouver beaucoup plus de sympathie pour les religieux que pour les “retraitants”. Pleins de gentillesse et de tolérance, les moines le surprennent : “freshness of the face and cheerfulness of the mind (fastoche la traduction : Anima Sana In Corpore Sano – comme les chaussures ASICS)”. Au contraire, les deux autres pensionnaires, un curé et un militaire, deviennent “bitter and upright and narrow (acharnés, rigides et étroits”) quand ils découvrent qu’il est un hérétique. Ils se scandalisent de sa mécréance et s’obstinent violemment – et vainement – à le convertir. “The hunt was up (la chasse était lancée)”.

On a droit aussi à un très joli passage, bien misogyne, sur les deux raisons qui divisent les hommes : la présence de femmes et la langue. Quand il y a des femmes, “it is but a touch-and-go association that can be formed among defenceless men (ils ne peuvent construire que des relations peu durables, les hommes sans défense)” ! J'ai lu de travers ou quoi ? Les pauvres hommes, sans défense face à “two sweet eyes and a caressing accent (deux yeux doux et un accent caressant)”, qui sont forcés, bien malgré eux, de se limiter aux coups d’un soir ! Eh, Bobby, tu déconnes là ! Bon, on est en 1878 et MeToo n’est pas encore passé par là. Vivre entre mecs et la fermer, voilà en quoi la vie des moines trappistes est “a model of wisdom (un modèle de sagesse)”. Je sais que les critiques rétrospectives sont faciles, Aristote justifiait l’esclavage il y a deux mille ans, Darwin considérait que la femme était naturellement moins intelligente il y a deux cents ans et Matzneff faisait l’éloge de la pédophilie il y a cinquante ans, mais quand même, c’est choquant ! J’espère qu’à l’époque, j’aurais été du bon côté…

Allez, je vais faire un tour. J’aime de plus en plus écrire dans mon journal et finalement, ça vient plus facilement que je ne croyais, mais malgré tout, au bout d’un moment, il faut que je fasse, comme dit Laurence. Encore que je me demande si écrire c’est vraiment ne rien faire ?  Bon, je vais aller faire un peu de vélo à la salle ; à onze heures j’ai rendez-vous avec Moby pour l’aider à ranger son “épicerie”. Il m’amuse, il me fait penser à Mam qui range régulièrement sa bibliothèque comme si elle se dérangeait toute seule. Est-ce que je mets Montaigne avec les philosophes ou avec les écrivains ? Est-ce que je mets les petits pois avec les flageolets ou avec les haricots verts ? La dernière fois Moby parlait de Dieu, il disait qu’il le gâtait parfois et parfois il l’oubliait. Moi, je ne sais pas si c’est Dieu, le hasard ou une bonne étoile, mais on dirait que quelqu’un n’arrête pas de mettre sur ma route des gens incroyables.

– Salut Moby. Alors, on range les conserves par couleur aujourd’hui ?

– Ah ah, tu te moques, mais je dois toujours savoir à tout moment ce que j’ai, et où. Autrement le patron me remplacera par l’appli de Sam. J’aimerais bien travailler encore quelques années. Mon idéal, mais je ne le dis pas à mes enfants, c’est qu’ils aient tous fini leurs études, trouvé un bon travail et commencé à construire leur famille. Après, si Dieu me donne encore un peu de temps, avec l’aide d’Olga, Esmeralda et moi, on voudrait ouvrir une sorte de centre de formation à Manille. On verra, mais je comprendrais si Dieu m’oublie, il a tellement à faire aujourd’hui avec toute cette pauvreté partout sur la planète. Rien qu’aux Philippines, il a un travail de Titans. Tu as peut-être suivi l’affaire, en ce moment, l’ancien président Duterte est jugé pour crimes contre l’humanité. C’est ma fille Irma qui pourrait t’expliquer ça très bien, elle est avocate maintenant et elle est très engagée dans la lutte pour les droits des femmes et des enfants. Et son grand frère Jethro, c’était son meilleur ami, alors aujourd’hui, c’est son héros. C’est dommage qu’elle ne soit pas là pour tout t’expliquer clairement, moi, ça se mélange un peu dans ma tête. Et puis, ça fait encore très mal. Je te raconte. Donc Digong, c’est-à-dire Rodrigo Duterte est élu président en mai 2016 et là, dès le premier jour, il lance sa guerre sanglante contre la drogue. C’est vrai que nous, on a un problème avec le shabu, c’est le crack du pauvre aux Philippines. Mais lui, il ne se posait pas de questions. Et toutes les nuits, c’était des dizaines de personnes, souvent des jeunes hommes, qui étaient tués par la police ou par des milices parce que, soi-disant, ils étaient dealers ou consommateurs. Quelquefois, il y avait des “ratés”, et c’était des opposants politiques qui y passaient, tu saisis ? Mais il n’y avait jamais d’enquêtes ni de jugements. Et le 31 décembre 2016, Jethro et ses amis faisaient une fête, bien sûr qu’il y avait de l’alcool et de l’herbe qui circulaient. À deux heures du matin, au moins vingt policiers ont débarqué pour une simple vérification, qu’ils disaient. Ils ont dit aussi, après à la télévision, que des drogués criminels avaient commencé à leur lancer des bouteilles et même qu’un coup de feu avait été tiré. À la télévision ils ont montré un impact sur un gilet pare-balles, tu parles d’une preuve. Alors ils ont répliqué. Légitime défense. Et ça a été un carnage. Il y a eu sept morts, une dizaine de blessés et cinq arrestations. Que des jeunes de moins de vingt-cinq ans. Ensuite, la police scientifique est arrivée et ils auraient retrouvé des armes et une grande quantité de drogue sur les morts. Heureusement que la police a agi vite, on a évité une hécatombe, a dit le ministre ! Ça c’était la méthode Duterte. Ça a duré des années. Irma dit qu’il a fait tuer au moins vingt-cinq mille personnes. Il y a un mois à peine, Duterte s’est fait arrêter, à Manille, pour crimes contre l’humanité. Tu sais ce qu’il disait ? “Humanité, mais de quelle humanité parle-t-on, ces drogués ne sont pas des humains”. Tu imagines le personnage ! On va voir ce que le procès va donner. Mais comme rien n’est simple chez nous, sa fille, Sara Duterte est aujourd’hui vice-présidente, donc numéro deux du pouvoir. Enfin, pour le moment, parce que les députés viennent de voter sa destitution. D’abord parce qu’elle aurait piqué dans les caisses de l’État et ensuite, parce que – tiens-toi bien ! – elle a menacé de mort sur les réseaux sociaux, devine qui, le président Marcos, Marcos Junior, le fils du dictateur ! Tu connais Game of Thrones, eh bien c’est du pipi de chat à côté de notre histoire politique. Sauf que chez nous, ce n’est pas un jeu et ça se passe dans la vraie vie. Et ce que je ne comprends pas, c’est que tous ces tyrans, corrompus, des voleurs, des assassins, eh bien, ils sont soutenus par la population. Ils ont tué mon Jethro. Tu te rends compte, il n’avait même pas vingt ans. Je sais que ce n’était pas un ange, il consommait un peu de cannabis pendant les fêtes. Mais tu penses qu’il méritait d’être exécuté sauvagement ? Pourquoi ils l’ont tué ?

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22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 02:43

Deux poules observaient un match de football.

– Qu’est-ce que c’est crétin, un humain, quand même, dit l’une !

– Alors là détrompe-toi, dit l’autre, des chercheurs ont récemment montré qu’ils sont plus intelligents qu’on ne le croit, ils ont une grande capacité d’imitation et peuvent faire des calculs assez complexes.

– Mouais, encore des chercheurs de l’université d’Harvard, je parie !

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21 avril 2025 1 21 /04 /avril /2025 02:03

Déjà privés du droit de ne pas naître, on ne va pas aussi nous refuser celui de mourir dignement.

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20 avril 2025 7 20 /04 /avril /2025 02:28

On parle beaucoup plus des taxes douanières de Donald Trump que des poèmes de Derek Walcott. C’est dommage.

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19 avril 2025 6 19 /04 /avril /2025 02:25

Depuis l’invention de l’intimité, la littérature sent le moisi.

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