Non, je n’ai pas d’attestation de déplacement dérogatoire, mais je ne reste jamais longtemps au même endroit, plaida Phileas Fogg – en vain.
Non, je n’ai pas d’attestation de déplacement dérogatoire, mais je ne reste jamais longtemps au même endroit, plaida Phileas Fogg – en vain.
Non mais c’est incroyable ce qu’il m’arrive depuis quelques jours, c’est à croire que je suis le personnage souffre-douleur d’un romancier atteint par je ne sais quel virus qui lui dévore progressivement le cerveau ! Jugez-en par vous-mêmes.
Vous vous souvenez, après mon incarcération inexpliquée, j’étais libéré puis accueilli tout aussi curieusement par les applaudissements des voisins au balcon. Consigné sur le canapé pour une raison que j’ignore (oui mais il faudra bien un jour ou l’autre qu’elle me rende des comptes, elle) et ne parvenant à trouver le sommeil sur ce piège à lumbagos, je me chargeai un peu (trop) en Phénobarbital (Tiens ! Pourquoi ce stock de Chloroquine dans l’armoire à pharmacie ? Ma femme nous prévoit peut-être des vacances surprises à Madagascar. Elle est très surprise ma femme. Chut, je vais faire l’innocent.)
Et bim ! Je me suis effondré pour me réveiller le lendemain en milieu d’après-midi. C’est là que ma vie ressemble au délire d’un écrivain pervers. J’ai trouvé la maison vide. Ma femme, mes enfants et la télévision avaient disparu (le papier toilette et la chloroquine aussi, comme je le découvrirais plus tard) ; je trouvai seulement ce petit mot : « Déplacement pour motif familial impérieux. Sommes partis à l’île de Ré. Impossible te réveiller. T’ai laissé la radio. Ne sors pas sans attestation. Bises ».
Déplacement pour motif familial impérieux ? À l’île de Ré ? Chez son ex ? Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ?
Sans être convaincu que je trouverais une réponse, j’allumai quand même la radio. Enfin un peu de réconfort ! Je tombai sur une émission remarquable. Une sorte de fiction radiophonique, vous savez un peu comme le génial canular d’Orson Welles dans les années trente qui a fait croire à une partie des Américains à une invasion des Martiens. Là il s’agissait d’un virus qui touchait la planète entière. C’était terrifiant de réalisme.
« Non moins que savoir, douter m’est agréable [non men che saver, dubbiar m’aggrata] » chantait joliment Dante dans son Enfer florentin.
Je ne voudrais manquer de respect à personne mais je me disais que peut-être le dieu des poètes pourrait intervenir auprès de son collègue le dieu des virus pour que nos amis Italiens soufflent un peu.
Donc, je reprends mon histoire.
J’ai finalement été libéré au bout de 24 heures. J’ai pu rentrer très facilement, il n’y avait pratiquement personne sur les routes ; Paris Match n’avait pas prévu cela, les barrages routiers des Gilets Jaunes sont tellement efficaces que plus personne ne se risque à sortir.
J’arrive donc chez moi vers 20 heures, et là, vous n’allez pas me croire, mais au moment même où j’ai mis la clé dans la serrure (vous savez, un peu comme ces fêtes d’anniversaire surprises, vous rentrez chez vous et découvrez trente-sept amis tapis dans le noir qui entonnent en cœur un « joyeux anniversaire »), eh bien oui, à ce moment précis, tous les voisins sont sortis sur le balcon pour m’applaudir. Ça m’a fait chaud au cœur après toutes ces mésaventures.
C’est ma femme, sûrement, qui a organisé ce bel accueil.
(Ce qui rend d’ailleurs totalement incompréhensible qu’elle m’ait obligé, une fois encore, à dormir sur le canapé.)
Je ne saurais dire si le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas, il est certain en revanche, qu’une soupe de chauve-souris en Chine peut entraîner l’infection d’un Groenlandais par le coronavirus.
Je vous ai raconté hier combien mon retour à la maison avait été pénible ; j’avais donc décidé de repartir sur Saturne. Eh bien figurez-vous que la suite fut pire encore. J’en viens même à me demander si l’on ne me cache pas quelque chose. À l’aéroport pourtant, tout s’est bien passé et j’ai eu un vol pour Saturne. C’est à l’arrivée que les choses se sont compliquées. J’ai été embarqué et enfermé dans une cellule où je devrais rester quinze jours, le tout bien sûr sans aucune explication.
J’ai finalement compris au moment de faire mes besoins. Oui, je vous explique. Constatant qu’il n’y avait pas de papier dans les toilettes, j’en ai réclamé. On m’a alors tendu un Paris Match. Et là j’ai tout compris. Je n’avais pas suivi les derniers événements sur Saturne, j’avais tout raté. L’affaire des Gilets Jaunes, comme ils disent dans l’article, voilà qui expliquait toute cette désorganisation.
(Il y a juste un truc que je continue de ne pas comprendre : pourquoi ai-je eu droit au canapé à la maison ?)
L’hypothèse scientifique est une ignorance formalisée.
De retour de Saturne, je trouve l’aéroport presque vide. Le chauffeur de taxi, masqué et ganté, me conduit chez moi sans dire un mot tout en me lançant régulièrement des regards suspicieux. Au pied de la maison je suis accueilli par trois policiers qui me verbalisent pour non-présentation de je ne sais quelle attestation. Je rentre enfin et là, ma femme me fait un coucou distant, me demandant de rester dans le salon tout en indiquant, sans ambiguïté, le canapé. Consterné, j’ouvre les placards de la cuisine à la recherche d’un remontant et je découvre des montagnes de pâtes et de papier toilette.
Oui ben c’est décidé, demain, je repars sur Saturne.
Les avis des plus éminents scientifiques divergent sur ce qu’il convient de faire. Demain, les faits valideront les prévisions de certains et la science sera sauve.
La voyance fonctionne exactement selon le même scénario.
Plus de théâtres, de cinémas, de restaurants, les écoles, les magasins et les parcs fermés, les sorties en mer et en montagne vivement déconseillés, les voyages aussi. Qu’allez-vous faire de vos journées ?
Je ne voudrais pas tirer la couverture à moi mais il me semble qu’il ne vous reste plus que Netflix et les Restes du Banquet.
Je suis tout à fait d’accord pour appliquer les mesures-barrières afin de ralentir la propagation du coronavirus. Je ne me touche plus et me lave régulièrement mais j’éprouve quand même quelques difficultés à me laver les mains séparément, une par une.
Je me permets de rappeler que le « télétravail » ne consiste pas à rester travailler à la maison devant la télé. La télé ou plutôt « télévision », c’est ce qui permet de « visionner à distance » ; « à distance », c’est ce que veut dire « télé- », enfin, sauf dans « télégénique » qui signifie « qui passe bien à la télé », « télé- » renvoie alors à télévision, la télé, quoi.
Quelque chose me dit que la télé-éducation va rencontrer quelques difficultés. Pas sûr que l’e-learning passe mieux.
(« Télétunestel » est parfaitement formé mais n’a rien à voir – pas même à distance – avec « télé ». Quant à « téléludemoncœur », il n’apparaît dans aucun dictionnaire, pas même chez Queneau, et c’est bien dommage.)
La liberté d’expression est un peu le couteau suisse des concepts politiques ; elle a tous les usages, même les plus vils.
Quelque chose me dit que ces piliers rigides d’un vieux monde pourtant délabré, qui font encore le beau en sortant leurs griffes et rentrant leur ventre ne vont pas tarder à mourir d’asphyxie.
– Comment ça, tu portes un masque, Dieu ?
– Bien sûr, Pierre. Je ne cède pas à la panique, j’applique seulement le principe de prudence.
– Mais, dis-moi, qu’est-ce que tu crains ? N’es-tu pas immortel ?
– Si, pour le moment, mais ça pourrait ne pas durer. Rien n’est éternel, tu sais bien, pas même l'immortalité.
Je ne dirais pas qu’ils nous regardent, qu’ils nous plaignent ou nous admirent, non ; je ne pense pas non plus qu’ils nous en veulent ou qu’ils se lamentent de notre comportement en général et à leur égard en particulier et encore moins qu'ils cherchent à se venger. Mais dire simplement qu’ils sont là, comme le mur ou la maison ne convient pas non plus. Alors quoi ? Que penser de la présence des arbres ?
Toute l’Italie confinée. Ils vont rester quatorze jours enfermés, tous ; ça va être très très long, comme je les plains.
(J’en connais un qui va aller se faire une petite virée touristique, discrètement. Venise sans Américains, Rome sans scooters, Florence déserte... Chut !)
Pour limiter la propagation du virus, évitez les contacts physiques, utilisez plutôt vos téléphones.
(Les hackers sont morts de rire).
C’est très étonnant de voir comment certains mots nouveaux apparaissent dans la langue et, comme un virus inoffensif, contaminent vite nombre de locuteurs. Je pense à « malaisant ». Impossible aujourd’hui de ne pas le lire ou l’entendre au moins une fois par jour.
Je me demande s’il y a, comme dans le cas des vrais virus, « un parlant zéro » qui serait à l’origine de la diffusion et peut-être aussi des clusters lexicaux ? Sans doute y a-t-il des parlants asymptomatiques qui comprennent le mot sans l’utiliser. Y a-t-il une population plus fragile qui « attraperait » le mot avant les autres ? Y a-t-il un stade 4 qui, après un pic d’utilisation, voit l’usage diminuer voire disparaître ? Ce qui semble quasi certain, c’est que le lavage de mains a peu d’effets sur la propagation du mot. (Pour les masques, c’est différent).
Tout cela est passionnant. Il reste à fonder une virologie linguistique.
L’attente troue le temps. Le récit vient s’y loger. Les peuples pressés n’ont pas de littérature.
On connaît le conte d’Andersen, la princesse au petit pois. Pour vérifier qu’on a affaire à une vraie princesse, on place au fond de son lit un petit pois et on empile vingt matelas et vingt édredons. Le lendemain, la jolie se réveille en déclarant avoir passé une nuit affreuse. « J’étais couchée sur quelque chose de si dur que j’en ai des bleus et des noirs sur tout le corps ! »
De qui se moque-t-on ? Un petit pois ! On oublie juste de dire qu’avec le petit pois on avait laissé dans le lit la bêche, la binette et le râteau et peut-être même le vaillant jardinier.
Mon voisin est expert-comptable.
Mais que diable peut-il faire toute la journée derrière son ordinateur ? Des pans entiers de l’activité humaine me resteront à jamais étrangers. (À moins qu’il fasse, lui aussi, de temps en temps, des petites vidéos !)
Il est des matins plus lourds, plus anciens qui manquent d’imagination et prolongent ou répètent un texte sale, trop long et usé.
On ne méprise pas l’aube impunément.
La liberté supporte mal les limites et devient vite capricieuse voire tyrannique ; l’égalité ne tolère pas les différences et devient vite intraitable voire despotique. Que nous reste-t-il alors, à part la fraternité ?
– Dis donc Pierre, est-ce qu’il t’arrive parfois d’envoyer des vidéos à caractère sexuel ?
– Mais non, Dieu, jamais, tu le sais bien.
– Hum ! Encore une fois, on ne rentre pas dans les statistiques du monde d’en bas. Je me demande si on ne s’est pas trop éloignés des humains ?