C’est mal d’enfermer un zèbre dans un zoo, en plus c’est redondant.
C’est mal d’enfermer un zèbre dans un zoo, en plus c’est redondant.
Allez, avouez-le – et rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul –, vous vous apitoyez plus facilement sur le sort malheureux de votre ami (et partagez très sincèrement sa douleur) que vous vous réjouissez de ses succès (qui sont d’ailleurs, le plus souvent, peu justifiés).
On noya dans la soupe de pois cassés d’une présumée paysanne un petit poids en laiton pour vérifier que c’était une vraie paysanne. Eh bien elle avala tout, la soupe, les pois et le laiton en se régalant, ce qui prouvait que c’était une authentique paysanne.
– Dis donc, tu n’aurais pas pris un peu de poids, toi, lança ingénument Roseau à Chêne ?
Le T est une table. Il n’a qu’un pied, il semble stable pourtant et tient très bien. Mais son poteau monte, monte, monte toujours plus haut, jusqu’au plafond et son plateau touche le toit. Ce n’est pas commode pour poser les couteaux, les assiettes de tortilla, les coudes et les bouteilles de tequila.
Ça protège quand même de tout ce qui tombe du ciel : des météorites, des tirs de roquette, des tiges, des tubes, des tongs, des tôles, des tanks, des tasses, des toasts, des tuiles, du tabac, des tubas, des turbans, des tournevis, des tirelires, des tutus, des tartines de Nutella, des têtes de mort, des tonnes de bêtes, des tortues des Seychelles, des tigresses du Bengale, des têtards de l’étang, des hippopotames, des taupes, des thons bretons, des trucs intimes, des taches de rousseur, des taxis, des tickets de tombola, des tapis volants, des bouts de tibia, des restes de tripes, des tartes Tatin, du tarama, du taboulé, des tapas, des tacos, du steak tartare, des tapettes, des touillettes, des socquettes, des sucettes, des trompettes, des talonnettes, des tirettes, des petites pépites, des pétales de tulipe, du thym, du thé, du tea aussi, du tilleul, des tucs, des tic tac, des tas de tout, Tarzan, le tonnerre et plein de types tarés.
Ah ça, ça protège beaucoup mieux qu’un L, un T.
Il y aurait à peu près mille milliards de connexions synaptiques dans le cerveau humain et deux cents millions de trillions d’étoiles dans l’univers ; la distance qui nous sépare de la Grande Ourse serait d’environ 18 trilliards de kilomètres soit 18 000 milliards de milliards de kilomètres, ce qui est ridiculement moins que le nombre de combinaisons possibles au jeu de go.
Quand je pense que certains n’arrivent pas à choisir entre une quinzaine de pizzas différentes !
Certains sont faits pour servir et d’autres pour être servis. Aristote avait raison, pensa Milou, observant son maître ramasser ses crottes. Un bon maître d’ailleurs, serviable et habile qui lui aura sans doute préparé un bon repas ce soir encore.
– Je regrette l’époque où les hommes portaient des jupes.
– Les hommes n’ont jamais porté de jupes ; ce sont les femmes.
– Ah ? Alors je regrette l’époque où les hommes étaient des femmes.
Mais à qui doit-on le L ?
Il n’est pas fini, il lui manque des ailes, ou des pieds pour faire une chaise. Les Grecs, beaucoup plus lettrés que nous, le renversent et l’appellent gamma, Γ. C’est sans doute moins stable pour un siège, mais en cas de forte pluie, on peut au moins s’y abriter, comme sous une tonnelle. Quant au L grec, le lambda ou Λ (précision pour les incultes qui ont choisi, en 3ème, connaissance du corps humain avec Mademoiselle Ledoux plutôt que Grec ancien avec Monsieur Dural), il protège aussi du soleil et fait même une tente très confortable (il est toutefois déconseillé de s’asseoir dessus).
C’est curieux, les séries. Voilà trois jours que je parle de vaches qui broutent. Bien sûr, j’aime ces animaux, mais tout autant j’aime le mot broute. J’aime le prononcer, j’aime ce qu’il fait dans ma bouche. Il y a de l’explosion, du roulement, du suspens et une finale très maîtrisée, comme le triple saut périlleux réussi d’un acrobate du son.
Prout est bien aussi mais un peu trop sonore. Brute se durcit en perdant la douceur du -ou-. But, qui se prononce buuuuuuut, n’est plus un mot, c’est un cri, un huuuuurlement. Boue est inachevé et vous laisse la bouche ouverte comme un crétin. Non, broute c’est vraiment bien.
– Tu vois, pour moi, la plus profonde de toutes les questions, ce n’est pas le sens de l’existence ou ce qu’il y a après la mort.
– Non ?
– Non, pas même de savoir si dieu existe ou si l’on atteindra un jour à la vérité, la vraie vérité, ces questions sont importantes et difficiles et passionnantes, mais il y en a une autre, plus… je ne sais pas comment te dire… plus profonde, oui, plus insondable.
– Ah bon, tu penses à quoi ?
– Le mal.
– …
– Le mal qu’ils nous font. Pourquoi ?
La Marguerite et la Mistinguett (deux belles charolaises nées en 2016, l’année des M) se turent et se remirent à brouter.
– Pour la poule et l’œuf, je ne sais pas, mais une chose est sûre, j’étais là bien avant toi, dit la moule au bœuf, qui acquiesça distraitement, n’ayant souci que de brouter l’instant, sans espoir ni regret.
Il se prend pour une échelle, le H, mais il n’a qu’un seul barreau. Il a mis la barre trop haut. On dirait plutôt des bretelles ou une vache, non, un taureau. Mais attention au torero, un coup de hache accidentel et il perdra de son panache, notre héros.
RER B Châtelet, lundi, 19h47. Moi, iPhone 11 Pro blanc ; vous, Samsung Galaxy S20 Ultra noir. Je textais, vous scrolliez ; nos coudes se sont effleurés. Aimerais vous revoir.
Jordan Alamayre est né en 1988, il est l’arrière-petit-fils de Marcellin Godillon dont il ne sait rien et nous non plus. Sa grand-mère, Marie-Thérèse Godillon épousa Jean-Luc Pichon à Saint-Germain-en-Laye à la fin des années 50. Marie-Thérèse, une femme active mais charitable, fonda « Une Tétine pour toi aussi » qui offrait aux familles nécessiteuses des biberons de lait. Jean-Luc, un homme infidèle mais malhonnête, était négociant en vins. Ils eurent quatre enfants, dont deux filles et un garçon. Benjamin, leur cadet, épousa Martine Alamayre à Saint-Nom-la-Bretèche. Benjamin et Martine sont les parents de notre Jordan.
Jordan est un touche-à-tout, dit tendrement son père ; un bon à rien, précise sa mère. Disons qu’il ne manque pas d’idées, mais de rythme.
En septembre 2018, après une première tentative malheureuse de confection de chouchous (des chouchous fantaisies pour s’attacher les cheveux, en imitation velours), il lança un T-shirt rose (on pouvait lire « j’ose… » sur le devant et « … le rose » sur le derrière). Alors qu’il en avait déjà écoulé vingt-sept (« il faut savoir être patient » professait son père ; « même si on me payait… », rectifiait sa mère), la crise des Gilets jaunes éclata et ruina ses espoirs. Problème de tempo.
Début 2019, pour se remettre de cet échec, Jordan fit un stage de macramé dans le Larzac. Il y rencontra Chabir qui lui proposa de vendre des sculptures en savon. « Les touristes en raffolent ». Le 15 avril dans l’après-midi, il installa un petit stand discret sur le parvis de Notre-Dame. (« En plus, ça sent bon », disait le père ; « même pas dans les toilettes », disait la mère). Dans la soirée, la cathédrale s’embrasait. Médusé par le terrible spectacle, Jordan en oublia ses sculptures. Problème de tempo.
En 2020, après une initiation rapide auprès de son oncle Justin Lebon, il se lança dans la bière artisanale. Il racheta un J4 d’occasion et ouvrit son bar nomade. Il sortit d’abord une blonde légère brassée avec du gingembre et une stout charpentée qui surprenait pourtant par sa rondeur et ses arômes vanillés. (« J’ai tout bu… », le père ; « ça pue… », la mère). Il fêta l’ouverture du bar le 15 mars. Le 17, la France se confinait. Problème de tempo.
En août, Jordan va travailler comme plagiste-masseur du côté de Mimizan. Je ne serai pas étonné si les Landes connaissent cet été leur premier tsunami ou sont victimes d'une invasion de puces de sable. Pour ma part, je vais essayer les vacances à la ferme.
Doux comme un bonbon, rond comme un doudou, le B de bonhomme.
Ses romans s’ouvraient comme des fenêtres sur le monde et ses poèmes, comme des lucarnes sur le firmament, mais la vieille porte de son hangar restait scellée comme un document classé secret.
– Bon ben c’est foutu !
– Allons, Dieu, ne sois pas pessimiste. Ils peuvent encore s’en sortir. N’est-ce pas toi qui as inventé l’espoir ?
– Mais de quoi me parles-tu, Pierre ? C’est ma barbe qui est foutue ; trop de poils blancs et la teinture ne marche pas.
Il monta dans la rame, s’assit, ouvrit son sac, sortit un carnet, un stylo et écrivit. Stupéfaits, inquiets, amusés, consternés, intrigués ou émerveillés, ses voisins délaissèrent un instant leur téléphone pour considérer l’événement.
– Le maître (malicieux) : Est-ce la rive qui fait la rivière ou la rivière qui fait la rive ?
– Le disciple (espiègle) : Est-ce le maître qui fait le disciple ou le disciple qui fait le maître ?
– La rivière (facétieuse) : Blabla, glouglou, pouet-pouet ?
– La rive (hilare) : Tu fais bien le maître et son disciple !
Victoire Malèse est le sympathique héros du premier roman d’un jeune auteur – roman inédit (et inachevé) d’un jeune auteur discret. Sympathique, certes, et serviable de surcroît, mais assez anodin, il faut bien le reconnaître, voire terne et médiocre. Un gentil garçon, ce Victoire, qui ne fit jamais d’histoires, chacun s’accorde à le reconnaître, mais de ce genre d’individus dont l’utilité ne saute pas aux yeux. Oui, sans doute cela est-il mal formulé, mais tout de même, puisqu’il faut appeler un chat un chat, je demande : à quoi donc Victoire Malèse servit-il ?
Sa sœur Églantine, alerte et tout en courbes, épousa le fils Labrousse et lui donna cinq enfants dont quatre garçons ; on dit également – mais cela nous éloigne un peu de notre sujet, donc je le signale en passant sans m’attarder – qu’elle ne fut pas avare non plus avec Gaston, le jeune mitron, Éliezer, un voisin parti étudier à Chalon-sur-Saône et Charles, l’oncle Labrousse (celui qui possède le magasin de cyclomoteurs). Le mot me gêne, mais je n’en trouve pas d’autres : Églantine fut utile et servit.
Gabriel, le cousin de Victoire, monta une fanfare ; il était lui-même tromboniste et utilisait sa coulisse pour donner la cadence avec habileté et précision tout en jouant. Eh bien, pas un mariage, pas une fête, pas une commémoration officielle n’eurent lieu sans les Gabs (c’était son nom de scène). Alors oui, je le dis, Gabriel fut utile et servit. Mais Victoire ?
Même sa vieille tante Odette, qui avait quitté l’école très jeune, tricotait des écharpes, des bonnets et des moufles (elle s’était lancée dans les gants, mais ça compliquait inutilement le travail, elle abandonna vite) sans lesquels les hivers auraient été fatals. Donc oui, Odette avait été utile et servit beaucoup.
Au risque de choquer, je repose alors la question : à quoi Victoire Malèse servit-il ?
Posons la question différemment : un monde privé de Victoire aurait-il été moins juste, moins beau, moins paisible, moins riche ? Je ne perdrai pas de temps à répondre et je ne comprends pas pourquoi un jeune auteur discret en perd autant à raconter l’histoire sans intérêt d’un homme terne et médiocre, à propos duquel il n’y a finalement rien à dire.
Il aurait pu être le plus jeune pilote de chasse de France ou battre le record du mangeur de choucroute le plus rapide, il aurait pu naître avec deux pouces à la main gauche. Mais non, rien. Alors pourquoi tant parler de lui ?
Si le monde est un théâtre, le désir est le metteur en scène.
Il y a à peu près deux mille milliards de galaxies dans l’univers et plusieurs centaines de milliards d’étoiles dans chaque galaxie. C’est beaucoup moins que le nombre de bactéries composant notre microbiote intestinal. Bill Gates gagne plusieurs millions de dollars par jour, rien à voir avec les deux cents millions de milliards de milliards de grains de sable qu’il y a sur la Terre. Je me suis cogné le pied, j’ai un ongle incarné ; je souffre atrocement. Mais, finalement, je me dis que ce n’est peut-être pas si important que cela.
La pensée, c’est une question de savoir-vivre.
Quand une idée se présente, il faut être accueillant, l’inviter à entrer, lui offrir quelque chose pour se restaurer, lui faire la conversation, mais ne pas la retenir trop longtemps et la présenter aux voisins. Il arrive qu’on s’en fasse une amie ; elle peut alors revenir de temps en temps ou vous envoyer une de ses relations.
Comme j’aurais aimé qu’il y eut vingt mois dans l’année. Le dernier de ces nouveaux mois aurait pu s’appeler folembre ou nor ou dorial. Des petits mois de vingt jours seulement.
Alors – ouh ! j’en frémis – l’univers et Jean Pierre Pernaut, auraient connu, une fois dans leur vie, un 20/20/2020 à 20h20.