– Allo ? Salut, c’est Nov.
– Eh ! Salut mon chou, cria Olga. Quelle surprise ! Tu es déjà en Serbie…
– Je t’entends très mal. Non, pas encore, on arrive demain à Paris. Regarde, c’est la Seine…
– Ah, encore en vélo. Parle plus fort ! Attends, je m’écarte.
– Dis donc Olga, c’est quoi tout ce raffut autour de toi ? Vous fêtez quelque chose ?
– Et voilà, évidemment vous n’êtes pas au courant. On est quatre cent mille à manifester dans la rue et vous n’êtes pas au courant. Huit mois de manifestations contre Vucic et ça ne vous intéresse pas. Ici, on se bat pour la liberté et chez vous, personne n’en parle, personne n’est au courant.
– Zut ! Désolé Olga, je n’ai pas suivi et c’est vrai que les journaux en parlent peu.
– On verra ça en détail quand tu seras là. On a réussi à faire tomber le Premier ministre mi-avril, maintenant on veut que Vucic organise des élections. Et si d’ailleurs, il veut partir, c'est OK pour nous. Regarde, tu arrives à lire ce qui est écrit sur les banderoles ?
– Non.
– “Korupcija ubija”, ça veut dire “la corruption tue”. Référence au drame de Novi Sad, tu te souviens, 1er novembre 2024, l’effondrement de l’auvent de la gare qui venait d’être inaugurée. Seize jeunes tués par l’incompétence, la négligence et la malhonnêteté qui minent ce pays depuis trop longtemps. Tu te rends compte que Vucic était déjà ministre de Milosevic. Et ton Macron, qu’est-ce qu’il fait, hein, dis-moi un peu ? Eh bien, il fait du business avec Vucic. C’est insupportable. Et tu entends ce que la foule crie ?
– Non.
– “Pumpaj”, ça veut dire “pompez!” C’est un mot qui vient de la musique techno, à l’origine, et qui signifie “fais chauffer, mets de l’ambiance, balance les basses”. On a repris le mot mais le sens a changé, ça veut dire plusieurs choses. D’abord que le gouvernement nous pompe, il pompe le peuple, il pompe son argent et son énergie. Ça veut dire aussi que le gouvernement gonfle les statistiques et bourre les urnes, il nous entube ; il annonce une augmentation du PBI et en même une augmentation de l’inflation. Il nous prend pour des demeurés.
– Et le dessin rouge sur les banderoles, ça a un sens ?
– Oui c’est une main ensanglantée, tu comprends pourquoi. Mais on est trop gentils. À ces voyous qui pillent et qui tuent, on répond par des marches pacifiques et des coups de sifflet. Ils bradent le pays et ses ressources naturelles et nous, on leur demande poliment d’organiser des élections. Il nous pompe avec leur propagande et nous, on ne sait que leur casser les oreilles avec nos sifflets. Je te le dis, il faudrait changer de méthode. On est trop gentils. Autre chose, regarde bien, qu’est-ce que tu vois d’autre ?
– Beaucoup de gens…
– Non. Regarde les drapeaux. Qu’est-ce que tu vois ?
– Je vois des drapeaux serbes. Il y en a sûrement d’autres, mais il faudrait que tu zoomes, c’est tout ce que je vois.
– Regarde mieux. Est-ce que tu vois des drapeaux français ?
– Non.
– Et Européen ?
– Non, je ne les vois pas.
– Regarde bien. Toujours rien ? Eh bien c’est normal, parce qu’il n’y en a pas. Dis-lui à ton Macron, qu’on ne veut plus de Vucic et de sa clique de vieux fachos, mais on ne veut pas non plus de lui et de ses Rafale. Vous vous imaginez qu’on a remplacé l’American dream par le French dream ou l’European dream… Pas du tout, on veut d’abord être Serbe, librement Serbe. Après, on verra. Tu comprends que je ne parle pas des Français ou des Italiens ou des Allemands, je parle de Macron et d’Ursula.
– Je comprends et je suis d’accord. Je serai à Belgrade dans une dizaine de jours, j’aimerais bien aller manifester avec toi. Remarque, peut-être que Vucic sera tombé…
– Si seulement ! Malheureusement, il a encore de solides appuis. Bon OK pour les manifs. Et encore désolée, c’est toi qui as pris, comme d’habitude, mais tu me connais. Allez, je t’entends de plus en plus mal, je suis tellement contente de te revoir. Peut-être que je monterai à Zagreb pour faire un peu de route avec toi. Tiens-moi au courant. Allez, salut beau Mexicain !
– Salut Olga, à bientôt, et Pumpaj ! Pumpaj ! Pumpaj !
*****
– Bon les filles, voilà ma proposition, dit Manon. Comme on est partis tard de Poses ce matin et qu’on a traîné à Vernon à midi, je propose que l’on continue jusqu’à Mantes-la-Jolie sans s’arrêter. C’est dommage pour les Nymphéas de Monet, mais on n’a pas réservé, en plus, moi j’ai déjà visité le jardin trois fois et notre vélo-balai est accroché à son téléphone. Qu’est-ce que vous en pensez ?
– Écoute, rigola Magali, moi j’ai bien transpiré à essayer de te suivre alors, niveau effluve, je risque de ne pas être raccord avec les capucines et les pivoines, donc OK pour continuer directement jusqu’à Mantes. Qu’est-ce que tu en dis Laurence ?
– Je vous suis. En revanche, demain, j’aimerais bien prendre un peu de temps pour faire un tour au musée de la Batellerie à Conflans.
– Bien sûr. Tu as raison de te documenter, on ne sait jamais, tu te reconvertiras peut-être en pilote de bac sur tes vieux jours.
– Tu rigoles Magali, mais remonter la Seine jusqu’à Rouen, ce n’est pas donné à tout le monde, entre les marées et le trafic, on est loin de la promenade en pédalo.
*****
– Allo ? Dad, tu m’entends bien ?
– Oui, oui, bonjour mon chéri. Content d'avoir de tes nouvelles. Ton périple se passe bien ?
– Ça va, j’ai eu un peu le mal de terre, les premiers kilomètres, ça va mieux maintenant. Comme tu vois, c’est tranquille en vélo électrique. Pendant que les filles pédalent, moi je téléphone. C’est incroyable toutes ces rencontres que je fais. Je t’ai déjà parlé de Moby, Sam et Olga, maintenant, je suis avec trois femmes. Il y a Manon, qui est une scientifique, Laurence, qui est la mécanicienne du porte-conteneur et Magali… qui est Magali !
– Je suis content pour toi, ce voyage, tu ne l’oublieras jamais. À mon avis, ça vaut les meilleures écoles de commerce. Quel est ton programme ? Demain je serai à Paris, je passe la journée au ministère et ensuite je file à Genève où je resterai une semaine, mais ça risque d’être intense, je n’aurai pas beaucoup de temps pour flâner. Ensuite, direction Ljubljana où ce sera plus tranquille.
– OK, c’est noté. Je pense qu’on se retrouvera en Slovénie. Là on a passé Vernon, ça veut dire qu’on sera à Paris demain soir. Ensuite, je vais rejoindre Ljubljana par l’Italie, je n’ai pas très envie de passer une semaine tout seul en Suisse.
– Oui, je comprends. Je suis votre périple grâce au traceur de Sam, c’est très commode. Tu as raison, pour l’Italie. Peut-être que je viendrai te rejoindre à Trieste. Après, si j’ai bien compris, tu rejoins la Turquie en passant par la Serbie. Tu as vu que c’est tendu en ce moment à Belgrade ?
– Oui, Olga m’en a parlé. Qu’est-ce que tu penses de la situation ? Est-ce que tu crois que Vucic va tomber ?
– Tu sais, tout est toujours possible, personne n’imaginait la chute de Bachar aussi rapidement et sans résistance et à l’inverse, beaucoup pensait que Khamenei allait tomber. La géopolitique n’est pas une science exacte, en plus, beaucoup de choses nous échappent. Pour la Serbie, tu as compris aussi que le régime actuel est un gage de stabilité dans la région pour l’Europe, c’est une région tellement instable. La situation est compliquée et je ne te cache pas qu’il y a débat au ministère, et en Europe aussi d’ailleurs. C’est évident que personne ne veut d’un nouveau front et certains considèrent le régime serbe comme une “stabilocratie”. De l’autre côté – et je dois avouer que c’est mon avis – on fait remarquer qu’à une époque où les virages populistes se multiplient, une époque où les valeurs réactionnaires s’affichent sans complexe, il faudrait soutenir toutes les demandes de justice et de progrès social, mais soutien et ingérence sont proches. Bref, c’est compliqué, il y a un entrelacs d’alliances économiques et de proximité idéologique pas toujours facile à démêler.
– De là où je suis, je vois surtout beaucoup d’opportunisme. Et en France, quel clan parle le plus fort ?
– Pour le moment, c’est l’Élysée, et ils soutiennent Vucic, mais les lignes sont en train de bouger. Malheureusement, je ne vois pas la situation aller dans le bon sens dans un avenir proche. J’espère me tromper. Il faudra que tu sois prudent quand même, essaie de te tenir à l’écart des manifestations. On aura l’occasion d’en reparler.
– C’est drôle ce mot stabilocratie. J’imagine plutôt un pays dont on a surligné le nom en fluo sur la carte et qu’on surveille de près et pourtant, personne n’en parle. Soit on ignore la situation, soit on fait semblant de ne pas savoir. C’est comme les femmes en Iran ou les Ouïghours. Je trouve que notre époque manque de Robin des Bois et de Zorro.
– Je suis d’accord avec toi, à la nuance près que les Robin des Bois n’existent que dans les livres et les films.
– Quel dommage. OK, Dad. Je te rappellerai d’Italie. Kissou…
*****
– Et voilà. Mantes-la-Jolie et sa collégiale. J’ai réservé à l’hôtel du Val de Seine, on n’a même pas besoin de quitter la voie de Berge. Et demain, on dort à Paris. Ouh là, ça va Magali ? Tu en fais une tête.
– Ça va, c’est juste que je suis une vraie conne, ça se confirme.
– Allez, raconte et soigne ton langage.
– C’était prévisible, j’imagine, mais voilà, j’ai vu sur le groupe Facebook du cours de tango, une photo très explicite qui montre Paco en train d’enlacer les deux nouvelles. Avec un petit commentaire pour ceux qui auraient encore des doutes, “it takes three to tango”.
– Magali, comme tu dis, c’était un peu prévisible. Mais explique-nous, vous étiez en couple, Paco et toi ?
– Oui. Enfin non. Enfin, pour moi, oui. Mais lui, il était en couple avec mon cul, c’est tout. Seulement niveau cul, je ne peux pas rivaliser avec les deux nouvelles ; à elles deux, elles doivent avoir à peine mon âge. Je suis foutue.
Elle éclata en sanglots.
– Le pire, c’est que j’emmerde tout le monde avec mes histoires pourries. Je ne pense qu’à ma gueule, le monde pourrait s’écrouler sans que ça ne me fasse rien. Je suis vieille, moche, cocue pour la deuxième fois et égocentrique. Et en plus, Manon, tu as un trou mal placé dans ton cuissard que je suis depuis cinquante kilomètres, conclut-elle, ne sachant plus si elle riait ou pleurait.
– Justement, dit Nov, j’ai une question pour se décentrer un peu. Vous êtes au courant de la situation en Serbie ?