Au mitan de sa vie, mais encore en forme, fortuné, mais un peu désœuvré, Martin Ollé-Laprune cherchait une mission qui le tiendrait jusqu’à la fin de ses jours. Il y avait bien l’aquariophilie (et ses poissons exotiques) et la production de tableurs Excel (et ses fonctions complexes) qui l’occupaient déjà, mais il voulait un défi d’une autre envergure, une aventure qui l’obsède et le transcende. Il pensa d’abord acheter et lire tous les livres disponibles sur le marché. Réalisant vite la démesure de la tâche, il réduisit la voilure et opta pour l’achat et la lecture de la collection complète de la Bibliothèque de la Pléiade. 1043 ouvrages, moins les Commentaires de Blaise de Monluc, aujourd'hui indisponible, mais qu’il finirait bien par trouver chez un bouquiniste.
En plus des livres, il acquit deux grandes bibliothèques en chêne massif. Il disposa la collection dans celle de gauche et prévit de transférer chaque volume lu – oui, mais dans quel ordre ? – dans celle de droite.
Il commença par établir un tableur complexe. Après avoir saisi le nombre de livres et le nombre de pages de chacun, il élabora une formule qui lui donnait en temps réel, au fur et à mesure du progrès de ses lectures, la date de l’accomplissement de sa mission. Il suffisait, après chaque lecture, de saisir le nombre de pages lues et le temps passé ; alors, le tableur, en extrapolant sa vitesse de lecture, lui indiquait la date de l’heureux événement.
Donc. Dans quel ordre progresser ? Logiquement, il rangea les livres selon l'ordre numérique. Il prit le numéro 1. Il s’agissait du volume 1 des Œuvres complètes de Baudelaire, un auteur qu’il avait déjà rencontré au collège. Il ouvrit l’ouvrage et tomba sur ses vers latins de jeunesse, ce qui le rebuta. Il décida alors d’opter pour l’ordre alphabétique et rangea à nouveau sa bibliothèque. Épuisé par cette tâche dénuée d’intérêt et désireux de tester son tableur, il ouvrit l’Histoire de mes pensées d’Alain. Il déclencha son chronomètre et commença la lecture. « J’ai dit que je passerais sur les souvenirs intimes. Je ne dirai rien de ma vie familiale… » Flûte, c’est pourtant intéressant, pensa-t-il. Il continua, surveillant d’un œil son chronomètre. « Dans les prés humides nos chevaux prennent une maladie du pied… J’ai vécu par mon métier dans le monde des réfutateurs, détestable espèce… À regret je laisse sur mon chemin cette ombre aux larges épaules, qui doit errer aux Champs-Élysées avec son fusil et son chien dans des ombres de bois, si les dieux sont justes… » Enfin, sans raison, en bas d’une page et au milieu d’une phrase, il cessa sa lecture et arrêta son chronomètre. Il remplit son tableur : nombre de pages lues, temps passé. Le résultat l’horrifia : 3 avril 2680, à raison de quatre heures de lecture par jour, trois jours par semaine. Il modifia son tableur et indiqua sept heures de lecture quotidienne, cinq jours sur sept. Nouveau résultat : 17 octobre 2476. Terriblement frustré, il réfléchit. Se souvenant de la petite phrase écrite au-dessus du comptoir du bar où il prenait son café, « Fais de tes échecs des défis… mais avec modération », il décida de transformer son échec solitaire en un défi collectif. Il fit passer une annonce pour embaucher trois cents lecteurs.
En plus, ça libérerait du temps pour s’occuper des poissons et composer quelques tableurs.