[Quatrième partie de notre feuilleton Le Voyage de Nubecito. Perdu sur la côte mexicaine, le jeune cumulus hawaïen a été pris en charge par Brad qui doit le ramener chez lui. Après avoir traversé le Mexique avec Ludmilla, puis l’Atlantique sur le Françoise-Sagan, Brad, devenu Nov, a remonté la Seine à vélo jusqu’à Paris. Il va maintenant tenter de rejoindre Istanbul en passant par l’Italie et la Serbie.]
– Allo ? Coucou mon chéri. Désolé pour hier soir, mais ça a traîné au ministère. Ça se complique, c’est passionnant, mais ça se complique. Je te raconterai. À quelle heure est ton train ?
– Salut Dad. Pas grave. En fait, je me suis écroulé à neuf heures et j’ai dormi douze heures. Elles m’ont épuisé. J’ai bien fait de prendre le train de l’après-midi. Je pars à 14h28 et j’arrive à Milan à 21h50. Est-ce qu’on aura le temps de se voir ?
– Oui, c’est parfait. Tu me raconteras ton voyage. Écoute, on pourrait se retrouver vers midi au Train bleu, tu sais, c’est au premier étage de la gare de Lyon. Tu penses pouvoir y être ?
– Oui, très bien, mais tu ne veux pas plutôt qu’on déjeune dans une brasserie.
– Non, non, ça ne sera pas beaucoup plus cher, ça sera bien meilleur et en plus, on sera tranquille, ta mère va appeler, on doit parler de quelque chose tous les trois.
– Aïe, tu m’inquiètes… Bon, c’est d’accord pour le bistrot de la gare trois étoiles. Et du coup, je vais sauter le petit déjeuner.
– Non, deux étoiles seulement ! Justement, je dois rencontrer le Chef, Michel Rostang. Un projet dont je te parlerai.
– Ouh là là, mais le déjeuner familial se transforme en une rencontre d’agents secrets !
– Oui, il y a de cela. Allez, je te laisse te préparer. Midi, midi et demi. Nos vemos, Doble O siete…
– Ça roule, je porterai une perruque de rouquin et des lunettes noires, mais tu me reconnaîtras à mon T-shirt mexicain…
*****
– Allo, Nov, c’est Mamie Magali. Je sais, on s’est vus il y a moins de vingt-quatre heures, mais je voulais t’embêter un peu.
– Mais tout le plaisir sera pour moi, surtout si tu pleures…
– Vilain garçon ! En fait je voulais te remercier de m’avoir supportée avec tellement de cœur et d’intelligence. Et ton petit mot… Tu sais… enfin… voilà, jamais personne ne m’avait parlé comme ça. Tu fais quoi maintenant ?
– Là tout de suite, je regarde la statue de la Liberté en buvant un chocolat, ensuite je remonte à l’appartement prendre mes bagages, j’ai rendez-vous avec mon père à midi et demi. Et à 14h28, je file à Milan. Voilà, tu sais tout. Ça va me faire drôle de me retrouver tout seul, depuis mon départ du Mexique, j’ai toujours été accompagné.
– Alors là, je n’ai aucune inquiétude pour toi, tu feras vite de nouvelles rencontres. Tu sais, tu m’as appris des choses sur moi, eh bien, moi, je vais t’apprendre quelque chose sur toi que tu ne sais peut-être pas. Tu rayonnes, tu irradies…
– Ouh la, j’espère que je ne brûle pas.
– Arrête, je ne plaisante pas. Bien sûr que non, d’ailleurs, tu n’as rien de solaire. C’est ça qui est bizarre. Comment expliquer ça, dommage que Manon ne soit pas là, elle trouve toujours les mots justes. Disons que tu rayonnes, mais sans briller. C’est un peu le contraire de moi. Moi, je brille et on me remarque tout de suite, mais rapidement, je fatigue et même j’énerve, enfin, sauf mes adorables amies que tu connais. Toi, au début, on ne te remarque pas et puis, rapidement, on sent comme une chaleur rassurante ou apaisante qui vient de toi, et ensuite, on a envie de te garder et t’emmener et on a un peu froid quand tu pars.
– Je vois, un peu comme un petit chauffage portatif.
– C’est ça, fais semblant de ne pas comprendre ! Tati Magali ne dit pas que des bêtises.
– Ah Mamie est devenue Tati, un petit effort et tu vas devenir Sister Mag ! Pardon… oui, peut-être que tu as raison, je ne sais pas. Ce que j’apprends, c’est qu’on n’aime pas tous les mêmes choses et les mêmes personnes, heureusement. Et pour mes futures rencontres, on verra, je te raconterai. Allez, je dois vraiment y aller. Je t’embrasse.
*****
– Quel plaisir de te voir, mon Brad. C’est curieux, j’ai l’impression que tu es parti il y a six mois. Viens, on va se mettre dans ce coin pour être plus tranquilles. Tu connaissais le Train bleu ?
– Non, pourtant j’en ai pris des trains ici pour aller à Lyon.
– Allez, raconte-moi ton voyage.
– En fait, disons que mes yeux ne sont pas très attirés par les paysages ou les bâtiments. Tu vois, comme pour le Train bleu. Je ne sais pas regarder et donc je ne sais pas décrire, pourtant j’aimerais bien. J’avais déjà remarqué ça en lisant le Voyage de Stevenson, lui, il est sacrément doué pour les descriptions de choses et de lieux. En fait, je crois que ce qui me plaît le plus, ce sont les gens que je rencontre. En vélo, j’étais avec trois femmes. Plutôt de ta génération que la mienne, enfin, entre les deux. Il y avait Manon. C’est une scientifique, c’est une spécialiste des holothuries, tu sais les boudins de mer, mais elle connait plein de choses. Même en littérature. Je pense qu’on n’a pas la même taille de cerveau. Elle est hyperactive et hyperrapide. Elle pense vite, elle pédale vite et elle lit vite. Elle m’a raconté que pendant le confinement, elle avait lu ou relu tous les Rougon-Macquart, cinq volumes de La Pléiade. Moi, il y a cinq jours, j’ai commencé Moby-Dick – c’est Moby, justement, qui me l’a offert – et j’en suis à la page quarante-sept et j’ai mis dix jours à lire les soixante pages du voyage de Stevenson.
– Oui, mais ton commentaire a ravi ta mère, elle a rassemblé tes mails en un petit recueil qu’elle montre avec fierté à ses collègues.
– Oui enfin, Mam n’a jamais été très objective avec son “fils préféré”. Bon, je continue, ensuite il y avait Laurence, la mécanicienne du Françoise-Sagan. Plus calme, le genre de personne que tu as envie d’avoir à tes côtés quand tu voyages ; elle a toujours une solution pour régler toutes sortes de problèmes. Mais elle, c’est plus les mains dans le cambouis que Manon. Et puis il y avait Magali, un phénomène. La quarantaine passée, elle est en procédure de divorce. Scénario classique, son mari est parti avec une collègue plus jeune. Bref, on s’en fout de lui. Mais Magali était complètement dépendante, financièrement, affectivement, socialement… Elle doit donc recommencer une deuxième vie. Il y a eu des hauts et des bas, mais ça commence à aller mieux.
– Je suis tellement content pour toi. Ces rencontres et ces lectures vont te construire et même les paysages que tu penses ne pas voir, ils vont rester. J’aime ce que tu es en train de devenir. Bon, il y a autre chose, on voulait te parler d'un sujet important avec ta mère, ce n’est pas urgent, mais c’est bien que l’on commence à y penser maintenant, tous les trois.
– Rien de grave j’espère.
– Non, non. Il s’agit de ma prochaine affectation. Ça ne changera rien d’essentiel dans nos relations, évidemment, mais ce n’est pas seulement de la logistique, non plus. J’ai déjà fait deux séjours longs au Mexique et y rester semble difficile et peut-être pas souhaitable. Il y a deux paramètres importants dans cette équation, les prochaines élections présidentielles qui pourraient mal tourner et le bouleversement de la situation géopolitique, notamment en Europe de l’Est. Ça signifie, primero, que des nouvelles équipes vont se mettre en place avant 2027, on ne sait jamais, segundo, qu’on va renforcer notre présence et notre influence dans la zone et notamment dans les pays en voie d’intégration à l’Union européenne, Albanie, Serbie, Kosovo, Ukraine, bien sûr… Ta mère, évidemment, voit ce retour vers l’Est d’un très bon œil. Moi, je pense que ça peut être un défi passionnant. On voulait connaître ton avis.
– Oui bien sûr, ça sera sûrement passionnant, mais je ne dois pas être un élément déterminant dans vos choix. J’ai vingt-cinq ans et il va bien falloir un jour que je vole de mes propres ailes. Euh, rassure-moi quand même, tu ne vas pas te retrouver sur le front ?
– Non, évidemment, mais tu as raison de penser en ces termes, c’est une autre façon de résister aux poussées russe et chinoise, pour dire les choses clairement, et peut-être même d’avancer nos pions. Quand les armes se tairont, le plus tôt possible j’espère, une autre lutte s’engagera et si possible pas seulement commerciale. D’ailleurs, je suis heureux et un peu surpris en même temps, mais “là-haut”, on pense que l’influence linguistique et culturelle est déterminante aussi. En gros, les canons César, c’est bien et il n’est pas question de lésiner dans ce domaine, mais le développement du réseau des alliances françaises, l’organisation de colloques francophones, la présentation du savoir-faire français, par exemple gastronomique, etc., c’est tout aussi important. Ça correspond tout à fait à ma conception du concert des Nations. Bref, on réfléchit à une géopolitique des arts, des langues et des métiers.
– Très intéressant. Tu as une profession géniale. Dis-moi, est-ce que cela aurait à voir avec ta présence ici aujourd’hui ?
– Ah ah, tu es malin. Oui, bien sûr, je continue à me constituer un bon réseau. J’imagine déjà organiser une grande rencontre de Chefs européens.
– Avec conférence et dégustation ! Alors là, c’est succès assuré. Et c’est vrai que c’est quand même mieux que de vendre des Rafale. Je ne comprends pas pourquoi on ne pourrait pas avoir l’un sans l’autre. Je suis sûr qu’une immense majorité des humains préfèrent bien manger, chanter et lire un bon livre plutôt que de vendre des armes ou acheter du pétrole, mais je dois être naïf et ignorer beaucoup de choses.
– Oui, naïf et ignorant et je partage ton ignorance et ta naïveté, mais l’histoire me semble sans équivoque, partout et toujours les humains se sont entretués, avec plus ou moins de succès si je puis dire. Le lieu et l’époque dont tu rêves n’ont jamais existé. Ah ! ça sonne, c’est ta mère qui appelle. Tiens, réponds.
– Allo, bonjour ma petite maman préférée, ça doit bien faire trois ans et demi que je ne t’ai pas vue…
– Ah ah, mon Unique, mon Divin, tu me voles mes répliques maintenant. Tu crois exagérer, mais c’est la vérité. D’ailleurs, seuls les excès sont vrais.
– Mam, tu es ma boussole, quand tout change ou vieillit, la météo, les modes, les gens, toi, tu continues à donner le Nord. Tiens, ça me fait penser à un passage de Moby-Dick, quand Ismaël parle de son nouvel ami Queequeg, tu sais, il dit qu’il vient d’une île lointaine, Kokovoko “qui ne se trouve sur aucune carte”.
– Oui, bien sûr, “it is not down in any map”, et il ajoute “true places never are”, ça pourrait signifier que les vrais lieux ne sont jamais sur les cartes, que le vrai n’existe nulle part, donc que nous habitons dans le faux ou l’illusoire, mais ça pourrait signifier aussi que les cartes parlent d’autre chose que du vrai et du réel. Ça, tu dois commencer à le comprendre et à le vivre, dans tes mollets, tes tympans, ta peau.
– En fait, je n’avais pas compris tout ça, mais c’est sûr que voyager c’est plus qu’un mot dans un dictionnaire. Alors peut-être que le vrai sens n’est jamais dans les livres. Quelqu’un a déjà dû écrire ça…
– Quel bonheur d’être à nouveau réunis ; ma chérie tu es brillante, comme toujours, je pense sérieusement que ma dernière affectation sera sur les bancs de ton amphi, avec tes étudiants. Et toi Brad, je peux t’assurer que j’organiserai une rencontre sur le voyage et que tu seras invité, et pas pour être du côté des spectateurs.
– D’accord. En effet je voyage, déjà, je suis passé de Brad à Nov. J’avance. Lentement. Étape par étape, sans pouvoir en sauter. L’avantage des livres, c’est qu’on peut sauter des chapitres. Tu ne vas pas aimer Mam, mais je dois t’avouer que j’ai du mal à lire toutes les pages et toutes les lignes de Melville, c’est vraiment trop long. J’adore la description qu’Ismaël fait de Queequeg, quand il dit que, perdu parmi des étrangers aussi étranges que des habitants de Jupiter, il est pourtant très à l’aise, il est serein, il se suffit à lui-même – il me rappelle Diego, par certains côtés. Ça j’aime vraiment, en revanche, j’ai lu en diagonale le sermon du père Mapple, c’est long, c’est interminablement long.
– Mon Nov d’amour, quand tu feras une conférence sur Melville, Stevenson ou l’art de voyager, je serai au premier rang, je peux te l’assurer. Quant à Melville, c’est vrai qu’il a pris soin de son personnage Queequeg, il le décrit avec finesse, mais avec beaucoup d’affection surtout, c’est le signe des grands auteurs. Pour ce qui est des chapitres sautés, tu avoues ce que tout le monde fait. Tout le monde saute des pages, ce qui est amusant, c’est de constater que ce ne sont pas toujours les mêmes passages. C’est aussi ce qui fait le charme des relectures.
– Bon, je vais encore avoir le mauvais rôle, mais je dois vous rappeler qu’il est déjà 14h15. Nov, ton train va partir et on n’a même pas eu le temps de parler de notre futur probable déplacement vers l’Est, mais, de toute façon, rien ne se fera avant 2026 et d’autre part, j’en saurai beaucoup plus dans les semaines qui vont venir.
– Comme je t’ai dit, Dad, pour moi, c’est une excellente idée.
– C’est vrai que c’est très tentant, ajouta Nadja, mais j’aimerais aussi en parler avec Vera qui ne veut pas quitter le Mexique pour le moment.