Admirer les héros ne rend pas vertueux mais dispense au moins de prendre des risques inconsidérés.
Admirer les héros ne rend pas vertueux mais dispense au moins de prendre des risques inconsidérés.
Au dehors, manque un dedans où pouvoir se réfugier ; au-dedans, manque un dehors où pouvoir se perdre. La frontière est l’impossible lieu à seulement habiter.
Un thé au lit
Un lot de thons
Un teint livide
Un temps voilé
La loi du vent
Le vide au loin
Le monde en moins
Ta voix en moi
« Peu de temps après leur initiation mutuelle, Charles-Marie avait donné rendez-vous à Yvonne. "Viens demain matin, attends que la Lucienne elle part à la messe avec l’Odette et tu viens devant la cordonnerie." Yvonne gardait un délicieux souvenir de ce qu’elle avait vu et fait ; elle accepta volontiers. "C’est pour regarder seulement" confia le garçon, non sans piquer la curiosité d’Yvonne. »
« Le lendemain, Yvonne était au rendez-vous ; Charles-Marie l’attendait. Ils rentrèrent dans la cordonnerie sans faire de bruit et se dirigèrent vers l’atelier au fond, la porte en bois était fermée mais on voyait très bien au travers de fentes laissées par les planches mal ajointées. "Regarde !" Chacun prit sa fente. »
« Yvonne découvrit alors un spectacle ahurissant. Elle avait envie d’hurler de rire mais il ne le fallait pas et tout bien considéré cela réveillait en elle d’autres émotions aussi. Elle se redressa, se tourna vers Charles-Marie et lui sourit ; il lui mit l’index sur la bouche et lui souffla "chut..." comme elle lui avait fait la dernière fois (décidément, elle aimait bien les manières de son camarade). Ils retournèrent à leurs fentes. La vision était terrible, Yvonne pourtant, commençait à avoir une certaine culture en matière d’érotisme depuis qu’elle avait vu les photos de Gustave. »
« Oui mais là, ce n’était pas une photo, c’était comme un film mais en vrai, et avec le son. Elle étouffa à nouveau un rire excité. Il y avait Gustave allongé nu, enfin elle devinait que c’était lui, même si elle ne voyait pas sa tête, et assise sur lui, au niveau de son sexe, il y avait Andrée qui semblait littéralement possédée et gesticulait dans tous les sens. Elle lui tournait le dos. C’était regrettable pour Gustave mais c’était mieux pour les adolescents parce qu’ils la voyaient de face, danser comme une diablesse désarticulée ; Andrée et ses deux seins, énormes comme des outres à moitié vides. "Bon sang ! On dirait des panses de bœufs !" Elle sautait sauvagement et ses panses sautaient avec elle pour rebondir sur son gros ventre qui sautait lui aussi dans un furieux chaos de chairs. C’est dommage on ne voyait pas le membre de Gustave qui était complètement noyé dans la touffe d’Andrée, ah du fourrage il y en avait, du blond et du brun et qui remontait jusqu’au nombril. Elle continuait à tressauter, la tête en arrière, les seins en bataille, la touffe mal taillée. Faut dire aussi que la mère Andrée, elle devait peser son quintal. »
« Puis Andrée se leva. Yvonne découvrit alors le sexe de Gustave qui lui sembla tout petit, elle aurait aimé le voir de plus près, quand même il avait l’air beaucoup plus petit que celui de Charles-Marie, mais il y avait aussi cette bourse gigantesque, "mais combien de boules y’avait en dedans ?" Perdue dans ses interrogations anatomiques, elle sentit la main de Charles-Marie qui prenait tendrement la sienne (décidément elle aimait bien son camarade, elle aimait ses manières de jeune homme doux) et la guida doucement vers sa braguette qu’il avait pris soin d’ouvrir. Yvonne toucha son sexe, elle fut stupéfaite à nouveau par la taille de la chose. Pour sûr, elle était bien plus grosse que celle de Gustave. Délicatement elle sortit la queue de la culotte où elle devait se sentir bien à l’étroit ; elle ne put s’empêcher de l’admirer comme la première fois. Était-elle victime d’une illusion d’optique, peut-être que de près, celle de Gustave aussi était grosse. Quand même, non. »
Les grandes questions m’animent, les petits problèmes m’assomment. Je suis meilleur métaphysicien que mécanicien.
La Lune court après la Terre qui s’en moque et court après le soleil qui s'en moque et ne pense qu’à lui.
Aurions-nous sous les yeux une métaphore des relations amoureuses ?
Les voyageurs
Qui n’ont plus l’âge
Se font voyeurs.
Le problème du mariage, c’est qu’il ne respecte pas la saisonnalité : mangues et framboises à volonté, toute l’année, ça donne envie de pommes.
– Un point, c’est tout.
– Pas du tout ; pour autant, ce n’est pas rien, tant s’en faut.
– Ce n’est pas rien et pourtant, un point ce n’est rien du tout, c’est peu de le dire.
– Certes, un point c’est peu, c’est moins que deux mais, mettons les choses au point, c’est mieux que rien.
– En effet tandis que moins que rien, alors là, c’est vraiment très peu, et c’est bien le moins que l’on puisse dire.
– Parce que rien, c’est quand tout manque – c’est tout dire ! – alors moins que rien, autant le dire, c’est quand plus que tout manque.
– Oui mais plus que tout, ça ne veut rien dire.
– En revanche une question reste entière : plus que rien est-ce moins ou plus que moins que tout ?
Un confident est moins un spectateur privilégié qu’un souffleur inspiré.
Dès mon retour à Paris j’appelai Odette. Sa ligne avait été coupée. Elle était morte, ça ne pouvait être que ça. Ou bien, avec un peu de chance, elle avait été hospitalisée – mais non ! on ne coupe pas la ligne des gens hospitalisés. Je fonçais à Lons. Et là effectivement j’apprenais le décès d’Odette le 13 janvier. Elle avait quatre-vingt-dix ans. Je cherchais un événement important à associer à cette date, comme elle le faisait toujours, je ne trouvais rien. Elle était morte seule, sans chienne dans l’espace ou princesse dans le ravin pour l’accompagner. Je lui avais dit que mon livre était presque fini et que je lui en lirais des passages à mon retour de vacances. C’était un double mensonge ; sa mort, tout en me peinant, m’arrangeait malgré tout.
Ses voisins, un jeune couple, m’ont raconté qu’ils avaient trouvé sa porte ouverte le matin en sortant ; ils avaient frappé, appelé et finalement étaient rentrés pour récupérer leur chat qui s’était faufilé. Ils l’avaient trouvée sur son lit encore fait, allongée sur le couvre-lit, la tête délicatement posée sur l’oreiller, comme pour ne pas le froisser. Elle était soigneusement habillée et semblait apaisée, la pièce était en ordre. Ils n’avaient rien trouvé d’anormal, « ça faisait bizarre, tout était bien à sa place, on aurait dit un tableau et ça sentait pas mauvais, mais quand même on voyait bien qu’elle était morte ». Ils avaient juste remarqué qu’elle portait encore un dé à coudre sur le doigt, bien sûr, ils n’avaient pas touché, ils avaient juste pris leur chat et appelé la police. Ils avaient emménagé le 20 décembre et ne l’avaient jamais rencontrée. « Quand même, c’est bien triste de mourir sans famille ; on aurait dû faire quelque chose pour elle à Noël. »
À la mairie on m’a dit qu’elle avait été emmenée à la maison funéraire, rue Robert Schumann, ou peut-être au crématorium. Comme je n’étais pas de la famille, on n’avait pas voulu m’en dire plus. Je suis allée au cimetière, on m’a confirmé qu’Odette Bélurier avait été incinérée le 17 janvier. Le service social de la mairie avait pris en charge les frais de crémation. Les cendres seraient gardées un an puis dispersées, mais si je voulais, je pouvais aller les jeter moi-même dans le Jardin des Souvenirs du cimetière. Il me faudrait pour cela payer le prix d’une urne, la moins chère était à 50 francs, une deux-litres-et-demie suffirait. Je suis donc allée disperser les cendres d’Odette. Un responsable m’a accompagnée et m’a dit, un peu gêné « elle portait un dé à coudre au doigt, j’ai dû vérifier, il y avait des initiales gravées à l’intérieur, je ne savais pas quoi faire, je ne savais pas que vous alliez venir, comme elle était morte seule, je m’étais dit qu’elle se l’était mis elle-même pour mourir avec, alors je lui ai laissé, j’espère que vous ne le vouliez pas ». « Non, merci, c’est très bien, merci pour tout. »
Je me surprends à ne pas être triste. Bien sûr, je m’étais attachée à elle et elle à moi. Je crois sincèrement que je lui ai permis d’apprécier ses dernières années, mais depuis un ou deux mois, en fait depuis le récit du « mariage à trois », elle n’avait plus rien enregistré et parlait de moins en moins.
C’est très décevant parce qu’elle n’a pas eu le temps de verbaliser les événements du drame. Cela étant, j’ai suffisamment d’éléments pour étayer mes hypothèses. J’ai vu juste, sans aucun doute, et sa mort est à la fois une libération et une injonction. Je peux, je dois tout dire maintenant. Mes scénarios ne sont rien d’autre que ce qu’Odette a voulu dire sans avoir pu le faire. Elle savait pour Berthe et son père, c’est évident, et elle a fini par apprendre pour Charles-Marie, Yvonne et Ti Paul.
Éveil des sens pour les tout-petits, éveil musical, esthétique pour les moins de cinq ans qui écoutent Prokofiev, admirent Kandinsky et cheminent avec Platon.
Non mais de qui se moque-t-on ? Qui sont les endormis, les léthargiques, les zombies ternes et usés, les drogués du caddy, les captifs de la Une ou de la Deux, les molasses délavées, les abrutis du pouce, les blasés, les fanés, les tièdes ? Qui a besoin d’être éveillé, secoué, bousculé ? Les moins de cinq ans ?
– Alors dites-nous jeune fille, vous n’avez pas gagné la finale puisque vous avez été écartée dès le premier tour avec le score le plus bas de l’histoire de ce concours. Est-ce que vous réalisez ?
– Non, vraiment, je ne trouve pas les mots. C’est incroyable, je suis toujours sur mon petit nuage.
– Est-ce que vous vous doutiez en commençant que ça se passerait aussi mal ?
– Pas du tout, je n’en reviens toujours pas, je pensais tranquillement aller jusqu’en finale. À aucun moment je n’ai imaginé un échec aussi impressionnant.
– Vous allez sûrement être rapidement oubliée mais avant cela vous avez toujours fait partie des non-favoris, était-ce une pression supplémentaire ?
– En un sens oui, ce n’était pas facile, parce qu’on se dit qu’il ne faut vraiment pas décevoir.
– Depuis votre élimination précoce, le regard des autres a-t-il changé ?
– Oui, sûrement, intérieurement, mais je fais semblant de ne pas m’en apercevoir et surtout, je voudrais leur dire que moi, je n’ai pas changé, je suis toujours la même et même que si ils veulent, ils peuvent me demander un autographe.
– Un dernier mot pour tous ceux qui ont voté pour vos adversaires ?
– Les féliciter pour leur goût très sûr et les remercier de la confiance qu’ils leur accordent.
– Merci et encore bravo pour cet échec aussi magistral.
À la pleine conscience, je préfère les plis, les fronces, les ombres et les retraits, les embarras, les cachettes, les coulisses et les greniers.
Il faut avoir le cœur de dire à un enfant que son dessin est immonde et que décidemment non, l’art n’est pas son truc, qu’il devrait essayer la trigonométrie. De même, quelqu’un devrait se charger de Lui avouer que créer un monde est au-delà de ses compétences et qu’Il devrait plutôt courir après les comètes – ce qui, en soi, n’a rien de dégradant.
Pris la main au panier de crabes royaux du Kamtchatka.
Nous sommes fin janvier 1985. Je rentre de trois semaines passées à Saint-Pé-de-Bigorre, je suis allée chez une amie pour avancer mon livre sur Odette qui stagne ; ses témoignages tournent en rond et ne m’inspirent plus rien de bon. Je n’imaginais pas qu’on pouvait avoir aussi froid. Le thermomètre a battu des records.
J’avais emporté quelques livres et j’ai bien fait car le froid a rendu toute autre activité impossible – je n’ai pas écrit une ligne. Putsch à Ouagadougou de Gérard de Villiers (on ne part jamais sans un SAS) ; Des Cornichons au chocolat de Stéphanie (je ne sais s’il y a une hiérarchie des douleurs, si des indignations sont plus légitimes que d’autres mais les malheurs de Stéphanie sonnent à mes oreilles comme les caprices d’une enfant gâtée : j’aurais aimé, moi qui n’ai connu ni mon père ni mon grand-père, avoir des parents qui se disputent ; ce livre ne m’était pas destiné, je n’ai pas treize ans et à treize ans, je n’avais pas eu la vie de Stéphanie ; je pensais à la vie de Berthe aussi) ; Les Chiens et Les Aventures singulières d’Hervé Guibert (un surdoué de l’écriture, j’aime comment cet auteur piège le lecteur dans ses livres, en mélangeant réalité et fiction, en se déguisant en personnage et en invitant ses vrais amis dans son histoire ; j’aime comment s’y mêlent l’obscénité et la pureté) ; Mémoires minuscules d’Arthur Silent (très drôle, exactement ce que j’aurais pu écrire, si j’avais eu talent et humour) et Vies minuscules de Pierre Michon (de la très grande littérature, quelle élégance, je ne savais pas que l’on écrivait encore comme ça en 1985, que l’on parlait d’« ensotté » et de « maugréeuse » ; comme il prend soin des mots, cet homme, dommage qu’il n’ait pas connu Odette et Gustave, il aurait fait un beau livre de leur vie).
« Minuscule », voilà exactement ce que je suis en train de devenir en face de mon manuscrit dangereusement obèse, j’ai de quoi écrire au moins trois (mauvais) livres. Il faut absolument que je trie, que j’ordonne, que je hiérarchise, que je jette. Il est naïf de penser qu’un récit fidèle est exhaustif, et moi je laisse Odette se perdre et nous perdre dans un inventaire interminable de détails ou dans des listes sans fin de dates ou de noms. Mais une chronologie, pas plus qu’un lexique ne font une histoire. Il me manque l’âme de ce monde perdu, j’en ai l’écume et le brouhaha mais pas le cœur vivant, pas le cœur saignant. Bien sûr, je sais que cette âme est secrète, souterraine, intime et douloureuse mais secret ne signifie pas scellé. Un secret sans confident, plus encore que les ténèbres, c’est le néant. Et je suis là moi, confidente parfaite qui peut délivrer cette famille de tous ces non-dits pesants et poisseux. Alors pourquoi Odette ne se confie-t-elle pas ? Après avoir renoncé à ma thèse, je sens que ce récit de vie va m’échapper aussi.
Ou peut-être est-ce ma propre vie qui m’échappe. Je m’acharne à vouloir écrire, peut-être devrais-je plutôt reprendre mes études, passer un diplôme d’infirmière et partir en Thaïlande soigner les réfugiés cambodgiens ? Je relis Michon, « loin des jeux serviles, je découvrais qu’on peut ne pas mimer le monde, n’y intervenir point, du coin de l’œil le regarder se faire et se défaire, et dans une douleur réversible en plaisir, s’extasier de ne participer pas ». C’est beau mais j’ai envie de participer moi et je ne veux pas laisser le monde se défaire sans intervenir, c’est peut-être même la dernière façon de ne pas me défaire moi-même ; mais en ai-je encore la force ? Ne suis-je pas une défaite ? Ce travail me pèse trop ; sans que je sache exactement quoi, quelque chose s’oppose à moi, quelque chose plus fort que moi ; je devrais peut-être publier les enregistrements bruts, sans les réécrire, sans les analyser. Il faut que je rentre et que j’en parle à Odette.
Très peu servis
Tout petits prix
Nems, haïkus, riz
Texte et tissu ont la même étymologie mais ne nous y trompons pas, la langue n’est pas l’habit du réel, elle en est la chair.
Les voyeurs seront donc bien inspirés de ne pas aller voir ce qui se cache sous les mots.
Sarabande et Véronique : je me marre.
« Combien de temps dormit-il dans la grange, cette fameuse nuit, notre brave cordonnier ? Une heure, deux ? Toujours est-il qu’il fut pris d’une irrésistible envie d’uriner qui lui imposa de se lever sur-le-champ. »
« Gustave sortit tant bien que mal, écrasant ici un bras, là une jambe ; il n’oublia pas de prendre au passage une bouteille encore à moitié pleine. "Crénom ! Fallait que je pisse ! Je suis fait pour donner, moi, je peux rien garder en dedans", il rigolait tout seul face aux astres qu’il préférait regarder à l’horizon plutôt qu’au zénith, histoire de rester digne. Il n’arrivait pas à trancher : avait-il encore soif ou non ? Dans le doute, il but. Gustave était heureux, son enfance n’avait pas été facile mais depuis, une bonne étoile s’était chargée de lui et ne le quittait plus. Il avait 21 ans, sa cordonnerie, ses tournées, sa jolie femme, Lucienne, qui lui donnerait bientôt un enfant, un fils si Dieu le veut. Cette année 1894 commençait comme 1893 s’était terminée, triomphalement. »
« Au moment de rentrer dans la grange, il se dit "de diou ! fait plus noir ici que dans le cul de la vieille." Il avança, titubant maladroitement puis, sans trop insister, renonça à retrouver sa place auprès de Lucienne et s’affala, là où ses pieds l’avaient hasardeusement conduit. Il se sentait content, contenté plutôt ; on lui aurait proposé un supplément quelconque, il aurait refusé. La vie le chouchoutait ; il était saturé d’aise. Il s’endormit alors, plein comme une barrique mais léger comme un innocent. »
« Il replongea rapidement dans un sommeil profond et ne tarda pas à rêver – enfin, était-ce un rêve ? – que sa main, à nouveau, rencontrait fortuitement, à nouveau, un cul. Était-il en train de revivre en rêve ce qu’il venait de vivre en vrai ? "Bon sang, non !" Ce cul réveilla son corps et ses sens tout en maintenant son esprit à moitié endormi. "Foutre, ce cul ! Ah ça par exemple ; pas celui de Lucienne ; pas celui de Suzanne non plus. Pas celui d’Andrée. J’ai pas souvenance avoir tâté un cul pareil, faut bien que ça soit un rêve." »
À qui pouvaient appartenir ces fesses ? Nora avance qu’il s’agissait de celles de Berthe (scénario « évidemment !!! » surligné en jaune). Oui, Berthe, vous avez bien lu, la sœur de Gustave ; ce qui pourrait faire d’Yvonne la demi-sœur d’Odette et le fruit d’un inceste. Nora laisse entendre, très allusivement, qu’elle déduit cela du cahier noir. « À bien lire le cahier d’Émile, on comprend que Gustave a forniqué avec sa sœur dans la grange, la fameuse nuit. Elle avait quinze ans. »
Comment Nora pouvait-elle savoir ? Le cahier noir d’Émile ? Mais Émile n’était pas encore né. Qui lui aurait raconté la scène ? Gustave ? alors qu’il était encore ivre au réveil ? Il aurait reconnu sa sœur et aurait confié la scène immonde à son propre neveu ? Et qu’est-ce qu’on lisait dans le cahier noir ? « Gustave a dit : Berthe et moi on est comme les deux bouts d’une corde, si on tire sur un, y’a l’autre qui vient et même si on coupe un bout, y’a toujours les deux bouts qui restent. » Et alors ? En quoi cela permet-il de déduire qu’il y a eu inceste ?
Gustave et sa sœur Berthe ? Tout cela me semblait des plus farfelu. Non Nora, rien ne colle ; ce n’est pas même probable ! Je commençais à sérieusement douter. Comment Nora pouvait-elle savoir, en 1984, ce qu’il s’était passé dans une grange, en 1894, dans le noir ? Et si Nora avait tout inventé ? Mais pourquoi l’aurait-elle fait ? Était-ce un canular, ou peut-être une thérapie ? Les questions s’accumulaient. Je relisais les « scénarios » de Nora, je réécoutais les enregistrements d’Odette ; j’avais l’impression de deux histoires parallèles.
« La belle n’était pas revêche et se tortillait d’aise sous les caresses de Gustave ; elle se tourna pour présenter son corsage qu’elle ouvrit grand, libérant "crénom de diou !" deux seins énormes et fermes comme des obus. Mon Gustave ne savait plus où donner de la tête : il embrassait, léchait, tâtait, suçait, pelotait, fouinait, fouissait et se frottait contre ce corps si copieux. Il bandait comme un cerf. Puis la jolie se tourna, souleva sa jupe et lui offrit sa croupe. Gustave y glissa d’abord la main, "de diou, on est attendu", la jeune femme était humide et ouverte, impatiente d’une visite. Gustave s’exécuta, il tâtonna un peu, cherchant le bon orifice, non sans difficultés, un coup trop haut, un coup trop bas, "merde, j’suis bourré de la bite aussi !" Alors une main ferme et pressée lui prit le membre et lui indiqua la voie. Il s’y engouffra avec un ravissement inédit. »
« L’étreinte fut plus longue que d’habitude, une douleur sourde se mêlait à un plaisir suraigu, Gustave s’agitait non sans peine, il alla tripoter les obus de la douce, l’excitation décuplait ses forces. Enfin il jouit, compensant le peu de matière par un râle généreux. Au moment de se retirer la même main puissante le maintint en place de force, un peu comme on retient un plat qu’on vous enlève pour en reprendre un peu. Mais Gustave dégonfla vite et sortit tout seul. Alors elle s’écarta, constatant que le plat était vide. Gustave, le membre fané, se mit sur le dos, bras et jambes écartés et sombra instantanément dans un sommeil bien mérité et très bruyant. Il ne s’aperçut pas que la belle s’était levée elle aussi, pour aller pisser dehors probablement. »
C’est beau insomnieux, c’est vrai, bien plus beau qu’insomniaque – qui rime avec ammoniaque. Pas certain que ça aide à dormir mais c’est vraiment beau.
Pour la poule et l’œuf, on ne sait toujours pas comment ça a commencé mais pour le sujet et le verbe, Il a tranché.
(C’est de peu d’importance mais j’aurais voté comme Lui.)
L’intimité est une invention récente. Nous ne venons pas des entrailles mais de la meute.
Voici la terre fumante au goût de venaison, l’argile veuve sous l’eau vierge, la terre lavée du pas des hommes insomnieux.
(Quoi, c’est du plagiat ! Et alors ! Allez-y, essayez d’écrire du neuf tous les jours alors que plus de cent mille livres sont publiés en France tous les ans, sans parler de tous ces blogs bavards. Alors oui, il peut m’arriver parfois de piocher dans la gamelle littéraire.)