Depuis la disparition des cahiers, nous ne savons plus tourner la page et nos histoires n’en finissent pas de finir.
Depuis la disparition des cahiers, nous ne savons plus tourner la page et nos histoires n’en finissent pas de finir.
Quelquefois les malentendus sont compatibles, alors on se comprend.
D’abord tu sais, puis, tu le dis et le montres avec fierté, ensuite tu doutes et t’en inquiètes, enfin, tu comprends que tu ne sais rien et tu t’en fous.
Là où l’attente sait vouloir, là où le geste veut patienter, se tenir.
Dans le silence sans manque
De l’aube à peine encrée
Montent le mensonge du monde
Et les signes d’une lumière pleine
Le pédicure est devenu podologue et depuis, il n’a plus cure de votre pédi mais il conçoit des orthonyxies et des onychoplasties pour votre podo. Logique !
On attend l’arrivée des manologues.
Novembre 1989. Odette a gagné. J’ai longtemps cru pouvoir y arriver, mais je dois me rendre à l’évidence, je n’écrirai pas l’histoire vraie d’Odette.
Voilà, j’ai pris ma décision. J’ai un ancien ami qui écrit bien ; il donne parfois dans la romance sirupeuse et touche surtout les jeunes femmes trentenaires (celles qui ont « l’impression de passer à côté de leur vie »). Peu importe, j’aime vraiment comme il prend soin de ses personnages ; il saura prendre soin de nous. Je vais lui remettre mon manuscrit et lui demander d’en faire un livre. Bien sûr il écrit des romans, mais cette histoire est tellement romanesque et tragique qu’il lui suffira de dire ce qui s’est vraiment passé sans rien inventer pour avoir son livre, ses lectrices le suivront même peut-être.
Odette nous a présenté sa version, tellement différente de la mienne. Je continue à penser qu’elle a adouci et flouté le tout ; il n’y avait sans doute pas volonté de tromper, mais elle a fait le jeu de ses fantômes. Quant à moi, peut-être ai-je durci le trait comme par réaction, peut-être ai-je été dominée par mes démons personnels. Le vrai doit se trouver quelque part entre les deux.
(Après les fantômes d’Odette et les démons de Nora, il serait bien présomptueux de vous annoncer enfin la vraie vie des personnes réelles. Odette, je n’en sais rien de plus que ce j’ai lu, comme vous, en revanche, j’ai connu Nora et je peux vous apprendre deux ou trois petites choses la concernant. Ah au fait, je suis l’écrivain qui donne parfois dans la romance sirupeuse ! C’est moi qui ai récupéré le manuscrit de Nora et vous êtes en train de lire le livre que j’en ai tiré.)
Il a les feux de l’aurore et la légèreté de l’air du soir, l’imprévu. C’est beau.
Quand on « passe à côté de sa vie », elle va où sans nous ?
Alors oui, triomphal et sublime, inondé de lumière et d'amour, l’artiste fait hurler ses fans, mais ce n’est pas lui qui, dans l’obscurité anonyme du dernier rang, emballe sa voisine.
L’écriture ne remplace pas la vie mais elle lui tient la tête hors de l’eau, le temps d’un chapitre ou deux.
Il y a au fond de tout savoir une ignorance espiègle et rieuse.
Parfois, par effraction, la présence se donne, implacablement.
Le crayon s’en souvient et brode un peu aussi.
La première fois, Jules était venu seul. Il s’était approché de Berthe qui fendait le bois. Il s’était collé à elle par-derrière et avait commencé à se frotter. Il puait l’alcool et le vice. Berthe l’avait rejeté violemment et avait continué à tailler ses bûches sans même le regarder tomber. Il était parti en marmonnant sourdement quelques insultes à peine articulées qu’elle n’avait pas essayé de traduire.
Il était revenu avec son frère Ferdinand, un autre gars qu’elle ne connaissait pas et le Grand Dédé. Alors, il s’était à nouveau approché d’elle et avait commencé à soulever sa jupe. Elle s’était retournée et l’avait violemment frappé à l’épaule avec le manche de la hache ; « si tu y retournes, c’est avec l’autre côté que je te fends la tête ». Jules écumait de rage et simulait une douleur insupportable. « Regardez-la, la truie, comme elle me traite. C’est pas une femme, c’est une bête. Ferdinand, viens aider. »
Ferdinand hésitait. Il n’était pas meilleur que son frère, seulement plus couard. Il n’avait pas de femme et dans le village, personne ne voulait de lui. Alors il avait très envie. Les deux frères s’approchèrent pour la saisir ; elle fit tournoyer une bûche et les frappa tous les deux. « Pas une bête, le diable. Grand Dédé, tiens-la ! » Jules braillait, éructait, les yeux injectés de sang, il sautait de rage, les poings menaçants.
Grand Dédé était orphelin, sa mère Marie était morte en le mettant au monde, on ignorait tout du père. On avait dit que Marie était morte parce que Grand Dédé était trop gros, qu’il avait tout déchiré en sortant et qu’elle s’était vidée de son sang. Il avait été élevé au début par les Garoulette avec les sept autres enfants et puis ils n’en avaient plus voulu, il mangeait trop et ne comprenait rien. Alors le beau-père Mandrillon lui avait construit une cabane et l’emmenait parfois ramasser du bois ; depuis, Grand Dédé suivait souvent les frères Jules et Ferdinand. Il n’était jamais allé à l’école et ne parlait presque pas. C’est juste qu’il mesurait plus de deux mètres et devait peser cent-trente kilos. Il avait des mains grosses comme des bêches.
Il la saisit par-derrière et la ceintura en la soulevant. Berthe sentit une douleur vive dans les côtes, mais la hargne fut plus forte encore et elle se tordit dans tous les sens donnant des coups de pieds pour maintenir à distance les deux frères. Jules et Ferdinand attendaient, la laissant s’épuiser. « Tiens-la mieux que ça Grand Dédé, tu vois pas elle se tortille comme une vipère, la vicieuse. » Grand Dédé continua de la serrer d’un bras et lui bloqua le bassin de l’autre.
Les deux frères s’approchèrent et saisirent chacun une jambe. Ils soulevèrent la jupe et Jules arracha la culotte. Ils lui écartèrent les jambes. « À toi l’honneur, camarade. » Le quatrième larron se déboutonna et la prit. Berthe hurlait, crachait, jurait. « Profitez bien bande de porcs, y’aura pas de deuxième tour, c’est la Berthe qui le dit. »
« Ferdinand, à toi, depuis le temps que tu la reluques. » Ferdinand s’approcha tout en prenant soin d’éviter son regard. Berthe bougeait moins, elle sentait son épaule et son ventre endoloris. Son visage était encore dur et fermé comme si toute sa haine était venue s’y concentrer, mais son corps s’amollissait et résistait de moins en moins. Ferdinand se déboutonna et la prit. Berthe voyait le ciel sans nuages au-dessus du toit de la maison, elle entendait les vaches du pré voisin et plus loin encore l’Ain qui coulait fort. Tout commençait à blanchir et se voiler.
« Alors, la vieille, on cause plus ? » Jules lui arracha sa blouse ; il était surexcité, il en bavait. Il hurla « à ton tour Grand Dédé ! ». Ferdinand et le quatrième larron prirent chacun un bras, mais Berthe ne bougeait pratiquement plus. Grand Dédé se déboutonna et la prit. Berthe sentit un instant une douleur extrêmement vive puis s’évanouit. Elle reprit vite connaissance, elle ne sentait presque plus rien, elle ne voyait plus que des silhouettes floues, elle n’entendait que des sons sourds et distants. Elle était allongée par terre, la jupe relevée, le corsage déchiré, le ventre en sang, le visage sans expression.
Jules se déboutonna et lui pissa dessus.
Berthe resta longtemps allongée. Elle prit un morceau de sa jupe déchirée et le mit entre ses cuisses ; elle aurait aimé aller jusqu’à l’Ain, sous le pont de l’Épée pour se nettoyer, le froid ne lui faisait pas peur. Elle avait envie d’eau vive, mais quand elle se mit debout, elle vacilla et dut renoncer. Elle se plongea alors tout habillée dans l’auge des cochons puis elle rentra, ajouta plusieurs bûches dans l’âtre, s’allongea devant et dormit, longtemps. Au réveil, elle se nettoya et sortit. Elle trouva une charrette qui allait livrer du bois. Elle devait aller à Baume voir son frère Gustave.
Te dire et réveiller ton fantôme
Et en rire à bouchées pleines
Les livres, conférences et stages de développement personnel rencontrent un succès commercial précisément parce qu’ils n’ont aucun effet. Donner ce qu’ils promettent serait suicidaire.
… pour les amis de mes amies, c’est moins sûr.
Ne nous y trompons pas, malgré les naissances et les morts, les ruptures et les postures, les certitudes et les habitudes, tout est mouvement.
Après son départ, il a fallu tout reconstruire. La littérature m’a aidé.
Les livres font de très bons parpaings.
Je suis très admiratif de celui qui est capable de voir la paille dans l’œil de son voisin alors même qu’il a une poutre dans le sien, ce qui doit être très gênant et fort douloureux.
Nous sommes en 1987. Je ne comprends pas. C’était bien reparti, j’avais organisé mon livre en chapitres courts, j’avais essayé de rétablir un peu la chronologie et voilà que tout s’effondre à nouveau. Ce livre me résiste ; quelque chose se refuse. Je n’arrive plus à écrire. J’ai pratiquement tout ce qu’il faut, il me reste juste à mettre un peu d’ordre et pourtant je me perds. C’est peut-être une question de distance ; au début, j’étais trop proche d’Odette, j’avais intégré son monde, je vivais avec Gustave et Yvonne, ils avaient fini par peupler mon quotidien ; il m’arrivait même parfois, de retour à Paris, de leur parler, sur le mode de la plaisanterie toujours, mais quand même ! Alors je m’étais dit que je devais m’impliquer moins, ne pas me laisser envahir par le discours et les émotions d’Odette. J’ai cherché à dégager les structures invisibles qu’Odette s’escrimait à recouvrir d’un crépi innocent. Au bout du compte, je ne suis ni dedans ni dehors, ou les deux à la fois ; rien ne va plus.
(Nora n’avait-elle pas confondu participation et identification ? Sa biographie d’Odette se rapprochait dangereusement d’une autobiographie involontaire. Je me souvenais qu’elle ne parlait jamais de son passé quand on était ensemble, peut-être avait-elle éprouvé le besoin de se raconter finalement.)
Voilà, je crois avoir trouvé la raison de mon problème, Odette m’a trompée. Qu’elle soit une vraie sainte ou une manipulatrice habile, le résultat est le même ; non seulement elle a caché la triste réalité de sa vie, mais de surcroît, elle m’a vendu à la place un film propre et tout public : j’attendais du Bergman, elle m’a donné du Tati. Elle occultait depuis son enfance les événements dérangeants de sa vie, son autobiographie officialisait ce révisionnisme.
(« Révisionnisme », les grands mots ! Nora a toujours été excessive et aimé les formules qui choquent. Mais sur quelle base et de quel droit condamnait-elle Odette ?)
Quand même, il faut bien reconnaître l’intelligence du procédé, qu’il ait été conscient ou pas. Son illettrisme lui-même s’explique. Mais bien sûr ! Je me suis longtemps demandé comment une femme douée d’une telle vivacité d’esprit, capable de compter comme elle le faisait et véritablement hypermnésique pouvait ne pas savoir lire. J’ai la réponse. Elle voulait ne pas voir la vérité qui se tenait là, en face d’elle, elle voulait ne pas pouvoir lire les horreurs contenues dans le bien nommé cahier noir d’Émile. Pourquoi ne m’a-t-elle jamais demandé ce que j’ai lu et compris dans ce cahier ? Tout s’expliquait ; tout rentrait dans l’ordre.
(L’ordre des uns est le chaos des autres.)
Odette est donc morte et a préféré, sciemment ou non, ne pas réactiver ce charnier mémoriel. Bien, mais pour ce qui me concerne, je dois passer en force. Je dois tout dire, au nom de la vérité.
(La vérité ? Quelle vérité ? Les souvenirs d’Odette, ce qu’elle a réellement vécu, ce qu’elle a imaginé avoir vécu, le récit de Nora, ce qu’elle a inventé, ce qu’elle a projeté, le cahier d’Émile, ce que j’ai cru comprendre ? Qui démêlera tous ces fils ? Qui dégagera le brin de la vérité ? Et si par impossible quelqu’un y parvenait, « la » vérité ne nous paraîtrait-elle pas terriblement indigente ? Je pensais aux Vies minuscules de Pierre Michon ; Nora aurait pu lui emprunter une phrase pour l’exergue de son livre : « Imaginons encore une fois qu’il en fut comme je vais le dire. »)
Se tenir à distance ou répéter, ne pas écouter pour avancer.
Quand je ferme une parenthèse, j’ai parfois le sentiment qu’un autre texte continue sous la page, comme le fil qui passe sous la tapisserie, pour remonter à l’ouverture de la parenthèse suivante. Dommage que l’on ne puisse pas retourner les pages comme on retourne les tapisseries.
C’est assez mystérieux, une heure de vélo dure bien moins longtemps qu’une heure de course à pied. Bergson le savait déjà ; peut-être était-il cycliste.
Je ne suis pas dupe, ces fantômes qui peuplent amoureusement ma vie me doivent presque tout. Et pourtant, ils m’enchantent ou me navrent avec une telle intensité que je jurerais sous la torture qu’ils sont libres et sincères.