Le plus incroyable c’est que l’on ne se pose pas tous, à chaque seconde, cette même question : mais pourquoi moi, ici et maintenant ?
Le plus incroyable c’est que l’on ne se pose pas tous, à chaque seconde, cette même question : mais pourquoi moi, ici et maintenant ?
Autrui, quelle drôle de chose ! Ce n’est pas vilain, ça a l’air agréable mais comment diable est-ce que ça marche ?
Lecteur assidu de Levinas et amoureux transi de Martine, Jean-Marc refusait de la pénétrer et en restait à d’interminables et tendres caresses. Parce qu’aimer, c’est renoncer à posséder et consommer, c’est préserver ce qui se dérobe et en respecter l’insaisissable étrangeté. Martine partit avec Pierre-François.
« Bon, alors Charles-Marie. C’était un brave garçon, pas très costaud, pas très bavard. Il avait les yeux clairs comme sa mère mais on les voyait pas souvent parce qu’il regardait toujours ses pieds comme s’il avait peur de se marcher dessus. Il parlait pas beaucoup mais à chaque fois, ça me faisait sursauter parce qu’il avait la voix très grave ; ça allait pas avec son corps fragile ; oui voilà, une voix d’homme dans un corps de garçon. »
« Mon père, il l’avait pris comme apprenti à la cordonnerie. Alors là, on sait vraiment pas pourquoi, parce qu’il travaillait lentement et pas très bien. Mais mon père, il aimait les gens et il le protégeait, le garçon ; il lui demandait juste de rire à ses blagues et de ranger l’atelier. Faut dire que Victor, le père Bélurier, il était pas tendre avec son fils. C’est pas qu’il le frappait mais il lui criait dessus et il le traitait toujours de bon à rien. Qu’est-ce que la Thérèse avait été marier ce Victor Bélurier de Nevy-sur-Seille ! C’était son contraire. Thérèse, elle était si joyeuse et si dévouée mais Victor, il était toujours à râler sur tout et sur tout le monde. Ils se sont mariés en janvier 1894, même pas un mois après mes parents. »
Nora qui semblait vouloir réécrire la généalogie locale ne pouvait se satisfaire de l’état civil officiel. Charles-Marie n’avait ni les qualités de sa mère Thérèse ni les défauts de son père Victor. Il lui fallait une autre ascendance. Ça ne collait pas. Pourtant les dates concordaient, un mariage début janvier, une naissance début octobre. Et si Victor n’était pas le père de Charles-Marie ?
« C’est aussi qu’à l’époque on se mariait parce qu’on devait se marier voilà, comment vous dire, on prenait celui qui se présentait. Moi c’est pareil, j’ai épousé Charles-Marie parce qu’il était là ; après la mort de mes parents en 1913 il était resté à la cordonnerie, il voulait pas retourner avec son père, d’ailleurs son père, il lui demandait pas de revenir. Il faisait pas grand-chose dans la cordonnerie, il essayait de recoudre un peu les chaussures et il rangeait l’atelier mais il avait pas vraiment le temps de le déranger. Alors bien sûr, on se voyait souvent et on avait appris à se connaître un peu mieux. Enfin quand même, il parlait vraiment pas beaucoup. Mais au moins il buvait pas et il râlait pas tout le temps comme son père. Alors voilà, j’étais là, il était là, et donc le samedi 27 juin 1914 à 11 heures, hop ! on s’est mariés. »
Le lendemain, le 28, à la même heure à peu près, l’archiduc François-Ferdinand était assassiné à Sarajevo. Charles-Marie serait mobilisé le 3 août. Deuxième classe Bélurier. Il était parti rapidement sur le front. Il n’était jamais revenu. Selon le certificat de décès retrouvé dans la boite en fer-blanc qu’Odette avait remise à Nora, il serait mort le 22 août à Joppécourt en Meurthe-et-Moselle. Le document précise, « genre de mort : tué à l’ennemi. »
Dans le champ des possibles, le réel est en jachère.
Être soi-même, d’accord si l’on est un acteur polyglotte, schizophrène, bisexuel et métisse. Sinon, ça risque d’être très ennuyeux.
La littérature survit grâce à un malentendu entre écrivains et lecteurs, ceux-ci s’intéressent à ce qui est dit, ceux-là, à la façon de le dire.
Inutile de le répéter !
De l’un à l’autre, la ligne droite est le chemin le plus court pour se rater.
Je vois ces chèvres sauvages à flanc de montagne, le ciel qui rougeoie avant de tout noircir, j’entends le bruit continue de la ravine et le vent qui tâche de l’imiter, à moins que ce ne soit l’inverse, et je me demande comment tout cela peut-il être ainsi ordonné, parfaitement ordonné ?
« Le vieux, c'était le père de Gustave Lebouillu (lui, il travaillait pour Étienne Simon, le patron des célèbres distilleries Simon Aîné) ; c'est Gustave Lebouillu qui est venu récupérer Séraphin. Et tenez-vous bien, c'est pas fini, ils sont repassés par la distillerie pour boire un coup avec le patron. Étienne Simon a parlé de ses filles Odette et Yvonne – je vous promets que c’est vrai ! – alors mon Séraphin leur a dit "bon maintenant faut que je rentre chez mes deux cousines Odette et Yvonne, les filles de Gustave ; désolé mais y’a point d’Étienne et point de Simon sous notre toit." Alors évidemment, ils ont rigolé comme des tordus. Eh bien croyez-moi si vous voulez, Lebouillu il a acheté le Solex (pour vingt-sept mille) et il a raccompagné Séraphin en voiture jusqu'à Lons, avec une mignonnette de Prunelle de Bourgogne au vieux Cognac pour moi, un cruchon en grès de Suc Simon pour Yvonne et une bouteille de vieille eau-de-vie de marc pour Séraphin, "maintenant, du Simon il y en aura chez vous !". Et j'ai gardé le meilleur pour la fin, c'est en Simca 9, vous vous rappelez l'Aronde, que mon Séraphin est arrivé, fier comme un pape. »
« Oh là là oui, l'Aronde, ça me rappelle l'histoire de notre mariage, il faudra que je vous raconte ça aussi mais après. C’est drôle les souvenirs, ils s’accrochent ensemble comme des wagons. On en finit pas ; j’espère juste que ça intéresse un peu. »
Bien sûr, ça ne déplaisait pas à Nora d’entendre Odette lui raconter les frasques de son grand-père mais elle trouvait qu’on tardait à « plonger en eaux troubles » et elle essayait d’amener Odette à parler de son père. « Odette, j’ai déjà de quoi écrire cinq livres sur le monde retrouvé de Séraphin Bonito, pardon Bonito Oliveira, colporteur devenu vendeur à domicile. Mais je n’ai presque rien sur vos parents. La fameuse nuit de la Saint-Sylvestre, par exemple, ou bien le jour de l’enterrement du grand-père Poirette, vous vous souvenez ? »
Nora était maintenant persuadée qu’un puissant refoulement empêchait toujours Odette de verbaliser « les germes du trauma » ; il fallait faire sauter les verrous et pénétrer au cœur du « trou noir névrotique » (entre guillemets, les mots de Nora, s’il est encore utile de le préciser !)
« Bon Nora, les histoires d’Aronde, ça la fatigue un peu je crois. "Et Charles-Marie, à quoi il ressemblait ? depuis quand vous connaissiez-vous ? il n’était pas de Baume-les-Messieurs, si ? J’aimerais en savoir plus sur lui." »
Ne t’obstine pas à vouloir être parfait et refais tes lacets.
Il aurait fallu être un sacré costaud ou un jongleur diplômé pour s’en sortir avec le monde si un petit malin n’avait eu l’idée de transformer les choses en mots.
Qu’est-ce qu’une musique qui ment ?
Ils se recroquevillent et se ratatinent et se courbent et se tassent comme pour passer sans se cogner sous la porte de la mort. Que nous parle-t-on alors d’élan, d’envol et d’élévation ?
Dieu raconte à des amis de passage son dernier roman, Histoire de l’homme
– (Les amis de passage) : Et ça se termine comment ?
– (Dieu) : Je ne sais pas encore mais ça piétine, mes personnages ronronnent, le texte s’appauvrit, il ne se passe plus rien d’intéressant. Je pense à une grande explosion apocalyptique qui emporte tout.
– Mais tu n’as pas déjà écrit quelque chose comme ça.
– Oui mais je n’ai pas d’autres idées. Vous avez quelque chose à me suggérer.
– Tu pourrais peut-être imaginer le réveil de tous les morts qui ne se nourrissent que du sang des vivants.
– Ah ? Vous croyez que ça plaira.
– Bien sûr. Et puis tu pourrais dire que le sang des vivants est contaminé par un virus mortel. Donc tous les vivants meurent et tous les morts remeurent.
– Pas mal !
« Elle a raison, Nora, je dois essayer de me souvenir aussi de mon pauvre Charles-Marie, je vous en parle jamais. C’est drôle j’ai dit "mon" Charles-Marie, mais c’est pas parce que je l’aime encore ou quoi, c’est comme si je pensais à un fils ou même un petit-fils, mais le petit-fils d’une amie ou d’une voisine. J’espère que je vous choque pas. Il est mort à dix-neuf ans et moi j’ai bientôt quatre-vingt-huit ans. Les morts, ils vieillissent pas en même temps que nous, alors forcément, il y a un décalage quand ça dure trop. Enfin je dis ça et pourtant c’est bizarre parce que Séraphin, lui ça me gêne pas son âge quand je pense à lui, je pourrais le prendre dans mes bras comme mon amoureux, ou bien c’est moi qui ai pas vieilli dans ma tête. Ou alors c’est parce qu’il y a des morts qui vieillissent quand même, en même temps que nous, quand on les garde avec nous dans la vie. C’est pareil pour mon père, son mort c’est encore lui, enfin, je sais pas si on peut dire comme ça mais pourtant c’est ça, vous voyez il est mort à quarante-et-un ans et moi aujourd’hui je pourrais être sa mère, si on calcule bien, mais non, jamais, quand je pense à lui, c’est toujours mon père et moi je suis toujours sa fille. Pour Charles-Marie, c’était différent, il était resté bloqué en 1914. Peut-être que c’est parce que je me suis pas occupé de lui. »
« Mais vraiment, je sais pas quoi dire sur lui. Je vais chercher ; pour le moment, ça vient pas. »
« Tiens, j'y pense, il faut que je vous raconte la fois où mon Séraphin a vendu son Solex à Étienne Simon (des distilleries Simon Aîné) à Chalon-sur-Saône. Quelle rigolade ! C’est le cruchon en grès flammé sur la table qui me fait penser à ça. »
L’auto-censure fonctionnait encore mais une brèche semblait se dessiner et le travail de résistance efficace et bruyant marquait le pas. (Enfin, c’est en substance le commentaire de Nora qui d’anthropologue semblait s’être improvisée psychanalyste. Pour ma part, à ce stade des enregistrements, j’entendais juste une femme âgée qui avait du mal à se souvenir d’un passé très lointain et assez fade qu’elle n’avait pas évoqué depuis des décennies et qui voyait revenir plutôt un passé plus récent et riche en émotions. Je ne voyais là ni brèche ni résistance, juste le fonctionnement normal de la mémoire.)
« Un soir, ça faisait bien deux semaines déjà qu'il roulait tous les jours avec le même Solex, sans trouver d’acheteur, évidemment le pauvre, il allait de plus en plus loin. Il était sur la route de Chalon-sur-Saône. Alors il tombe sur un vieux qui l'arrête et qui lui demande de le ramener jusqu'à Chalon. Mon Séraphin, vous imaginez bien, il essaye d'abord de lui vendre son Solex pour trente-mille francs, vingt-neuf, vingt-huit... Le vieux refuse mais finit quand même par partir avec en promettant à Séraphin de revenir le chercher. Écoutez la suite. »
La littérature a-t-elle jamais été autre chose qu’un cadavre exquis pour tricheurs (qui voient la feuille du voisin) naïfs (qui s'imaginent commencer sur une page blanche) ?
La justice voudrait que le copieur soit copié.
La réalité est plus cruelle.
Existe-t-il un mot pour désigner une ‘nostalgie joyeuse’ ?
Un jour de grande révolution géologique viendra où les rapports de domination s’inverseront : des vallées fières et inquiétantes domineront à leur tour des montagnes dociles et enclavées.
La littérature n’invente pas, elle adopte des bouts de sens abandonnés.
« C'est à partir de mes souvenirs et du cahier noir d’Émile que Nora écrit notre histoire. Bon, je pense qu'elle invente un petit peu quand même, parce que sur le cahier d’Émile, je sais que je sais pas lire mais je voyais bien qu’il y avait pas grand-chose dedans. Et puis elle a de sacrées expressions, sapristi !, je lui ai jamais dit (pardon Nora, vous m’avez dit de faire comme si vous étiez pas là et de tout dire dans le magnétophone, alors je fais comme vous avez dit) mais je comprenais mieux les mots de notre Séraphin ou ceux de mon père. »
« Moi aussi je fais pas toujours bien la différence entre mes souvenirs et mon imagination. Bon c'est vrai quand même qu'elle a de l'instruction, Nora, et je sais pas comment elle fait mais quelquefois elle me rappelle des souvenirs que j'avais oubliés et quelque fois même elle m'apprend des choses que je savais pas et qui sont vraies quand même. C'était un peu comme si elle m’apprend mon histoire à moi, quelque fois j’ai même l’impression qu’elle a connu mon père et qu’elle a parlé avec ma mère. »
Sur une des dernières feuilles de son manuscrit Nora avait noté une remarque intéressante concernant son travail, elle disait en substance que la vie d’Odette était constituée de nombreux fils qui s’entremêlaient joliment mais qu’il leur manquait un canevas pour en faire une broderie. Des fils sans canevas. Je trouvais l’image assez belle et pertinente. Nora, sans peut-être s’en apercevoir, avait donné à Odette un canevas pour qu’elle y brode tous ses souvenirs, qu’elle y accueille tous ses morts, toutes ses histoires, tous ses « morceaux de vie » aurait dit Séraphin, comme un album pour y ranger ses photos, comme une page pour y poser ses mots, des mots qui pouvaient alors composer un texte. Ou peut-être est-ce plus simplement ce que l’on appelle le sens.
« La pauvre Nora, elle a pas connu son grand-père, vu qu’il était mort un an avant sa naissance. Ç’aurait été bien qu’ils se rencontrent. (Nora, ça c’est pour vous, ma petite Nora je voudrais vous dire qu’il aurait était très fier, le Séraphin, que sa petite-fille elle écrive un livre sur nous. Et encore une chose que je veux vous dire Nora, j’étais pas là bien sûr, et je connais pas votre grand-mère mais je suis sûre que c’est pas lui qui est parti, il a pas pu abandonner votre mère, ah ça non, j’en suis sûre et certaine !) »
C’était fort possible, sa grand-mère avait pu mentir mais c’est la vie d’Odette qui obsédait maintenant Nora, elle ne travaillait plus qu’à cela. Il lui arrivait parfois de descendre à Lons-le-Saunier en pleine semaine pour vérifier avec Odette un détail. Ses « scénarios » se réduisaient et une vérité, la vérité, commençait à se dégager mais elle n’en parlait pas à Odette, elle ne voulait pas l’influencer ni rien lui suggérer. En son for intérieur, elle était pratiquement certaine pour l’histoire entre les deux cousines. Pour petit Paul, elle était sûr que Gustave n’y était pour rien. Il lui fallut plus de temps pour comprendre le rôle joué par Charles-Marie.
– Eh allez, une année de plus ! Mais ça ne va donc jamais s’arrêter se plaignait HE 1523-0901 déjà vieille de 13,2 milliards d’années.
C’est quand même curieux que l’un des plus grands plaisirs qu’il nous soit donné d’éprouver c’est le glissement dans le sommeil, quand le monde se dissipe, quand les autres se taisent, quand le néant recouvre tout.
On a survécu. C’est reparti pour un tour (de soleil) !