Tout est vain
Rien ne va
Allez viens
Tout est vain
Rien ne va
Allez viens
Patience du concept (Hegel) qui vient toujours trop tard ; impatience du désir (Spinoza) qui finit toujours trop tôt.
Pas facile d’être à l’heure.
Peut-être regarde-t-on le passé quand on se souvient, mais c’est les deux pieds, la tête et les yeux dans le présent.
On n’en sort jamais, on est coincé dans le présent.
Aujourd’hui, les gens ne supportent plus rien. Ça devient insupportable.
Vous autres écrivains n’êtes pas en phase avec votre époque. Étonnez-vous ensuite de ne pas être lus, commentés, partagés et likés. Un conseil : décrivez-nous ce que vous mangez, parlez-nous de votre chat et racontez-nous la dernière chute hilarante de votre voisine, alors vous serez suivis.
« Bon, Nora veut que je parle de mon passé. Alors. Charles-Marie. Juin 1914, voilà que je suis mariée avec Charles-Marie Bélurier. Eh oui le mariage, c’est comme ça que ça se passait à l’époque. Vous savez, c’était un autre monde. Des fois les gens ils comparent mais rien n’est plus pareil et je rigole bien quand j’entends ceux qui disent c’était mieux avant. »
« Au fait, cette histoire de mariage, ça me rappelle que je vous ai pas encore raconté "notre" mariage. Une idée d’Yvonne bien sûr. C’est elle qui a tout imaginé et c’est notre Séraphin qui a tout réalisé. Moi, j’ai joué mon rôle, je me suis occupée des habits et j’ai décoré la voiture. Alors voilà, je vous raconte ; ça va vous intéresser, je pense ; vous allez voir, je me souviens comme si c’était hier. »
Nora avait laissé à Odette une cassette vierge, elle savait qu’il lui faudrait entendre encore quelques pitreries du trio avant de mettre au jour (selon sa formule) « les sédiments souterrains du drame ». Odette parlait avec beaucoup plus de liberté maintenant, c’était encore très factuel mais ses réflexions sur la mort, l’histoire, le destin laissaient penser à Nora que l’on n’était pas loin d’un point de bascule ; Nora avait le sentiment intime qu’Odette allait commencer à se délivrer des « désordres intestins » qui l’entravaient. (Je continue à retranscrire tels quels les « sentiments intimes » de Nora, pour ne pas alourdir le récit de commentaires de commentaires mais pour tout vous avouer, je commence sérieusement à relativiser ses capacités d’analyse.)
« C’était le 21 août 1954, un samedi. En se réveillant, avant même de dire bonjour, Yvonne m’a demandé, "dis donc, Odette, tu es veuve depuis combien de temps ?". Yvonne, elle était comme ça, avant qu’elle parle, on savait pas ce qu’elle allait dire et avant qu’elle fasse quelque chose, on savait pas ce que ça allait être. Et même moi après toutes ces années, je pouvais toujours pas deviner à l’avance. On n’avait pas parlé de Charles-Marie depuis peut-être vingt ou trente ans et elle pensait à lui, justement aujourd’hui. Et moi je devais suivre bien sûr, alors j’ai répondu "demain, ça fera quarante ans", parce que pour mon défunt mari j’avais un peu oublié mais pour les dates, je me rappelais. "Ouf, il était temps !" »
« J’attendais la suite, je la voyais trépigner avec son regard coquin et je savais qu’elle allait m’en sortir une belle. "Odette, tu vas te marier demain." "Me marier. Oui, bien sûr, et avec qui, s’il te plaît ?" J’avais ma petite idée sur la réponse qu’Yvonne allait me faire ; eh bien figurez-vous que c’était encore plus abracadabrant que je croyais. "Avec nous." »
« Vous ne comprenez peut-être pas bien, moi aussi j’ai eu besoin d’une explication. "Nous allons nous marier tous les trois. Séraphin, toi et moi. Mais ensemble. Bon, il faut quand même vérifier si tout le monde est d’accord. Monsieur Séraphin Bonito Oliveira, c’est oui ?" "Oui, je le veux, pour le meilleur et pour le rire." "Madame Odette Grandclément, veuve Bélurier ? … Eh Odette, je te cause." "Ah ça oui, je le veux." "Bien. Et moi Yvonne Mandrillon, fille de Berthe Grandclément ? Ben bien sûr que je le veux, même que c’est mon idée !" »
« Et nous voilà repartis pour un fou-rire. Mais Yvonne était sérieuse et il a fallu s’activer. "Alors comme on manque un peu de temps, on va sauter la mairie, on saute aussi l’église, on va juste faire le voyage de noces, une promenade en voiture ; pour les invités, on verra sur la route. Séraphin, tu t’occupes de trouver une voiture. Odette, il faut deux robes et un costume. Moi je continue à réfléchir." Et nous voilà partis dans les préparatifs de "notre" mariage – un des plus beaux souvenirs de toute mon existence entière. »
Le mesurable seulement est comparable ; cela fait fort peu de chose.
Hier, c’était la Saint Valentin. Gros succès. Je m’étonne que les restaurateurs, les bijoutiers et les fleuristes n’aient jamais pensé à célébrer aussi la fête des ex (par exemple le 22 novembre pour la sainte Cécilia) ; il y a un énorme marché.
C’est incroyable d’avoir aussi à donner des leçons de marketing.
Il aime
les éclats de sens
le haïkiste cossard
Quand on assiste à un récital de piano, on préfère les places qui permettent de voir les mains du pianiste. Je tiens à faire savoir à ceux qui souhaiteraient voir mes mains lorsque j’écris que je suis gaucher, que j’écris comme un gaucher et que c’est franchement vilain à voir.
Ce qui frappe avec la poésie, c’est l’économie de moyens. Des mondes sont engendrés en entassant des petits bouts de sens.
Tous les malheurs des hommes (embouteillages, pollution, accidents) viennent d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre, disait à peu près Pascal, le célèbre inventeur de la brouette (à deux roues).
« C’est vrai que je ne parle que de Séraphin et d’Yvonne mais Nora aussi a ses obsessions (pardon Nora, mais c’est vrai !). Par exemple elle veut tout le temps vérifier la liste exacte de tous ceux qui étaient dans la grange du père Jacquot à Château-Chalon "la fameuse nuit" du 31 décembre 1893, enfin c’est elle qui dit fameuse nuit, j’ai jamais compris pourquoi. Alors on y est allées plusieurs fois, à Chalon, dans sa voiture ; au début ça m’amusait ces promenades mais on tournait quand même en rond, bien sûr que je reconnaissais pas. Je ne reconnaissais rien. On essayait de demander mais y’avait que des jeunes à motocyclette et des touristes. On rentrait toujours bredouille. Et puis un jour, elle est venue et m’a dit "Odette, on part en promenade temporelle" et vous savez où elle m’a emmenée ? Devant un supermarché ATAC. Voilà où était la grange, "on avance Odette, on est dans la matrice narrative" elle disait, ou quelque chose comme ça. Quel drôle de nom pour un supermarché ! »
« Elle m’a fait descendre et nous avons marché un peu, elle m’observait, je voyais bien qu’elle attendait quelque chose. Moi je cherchais dans ma mémoire, je me concentrais, est-ce que Gustave avait parlé de cette fête de la Saint-Sylvestre ; il en faisait tellement des fêtes. Oui ils se retrouvaient des fois, avec ses amis, dans la grange, mais ce que je voyais moi c’est les gens qui sortaient de l’ATAC avec leur chariot plein. Point de Gustave, point de Berthe ! »
Décidément, Odette était de plus en plus à l’aise avec le magnétophone, elle mélangeait les époques, se mettait à commenter son présent et envoyait des clins d’œil à Nora. Nora le prenait bien, elle savait que ce n’était rien de plus qu’une petite plaisanterie. Cela étant, elle notait que la formule « fameuse nuit » avait retenu son attention. Ce qu’Odette ne savait pas, c’est qu’elle n’était pas de Nora, cette formule, mais d’Émile qui ouvrait la liste des participants déjà évoquée par le titre « nuit fameuse de la Saint-Sylvestre 1894 ».
Nora s’expliqua quand même. « Odette, j’ai bien aimé votre dernier enregistrement sur nos promenades mais je préférerais que vous me racontiez votre passé plutôt que mon présent ! »
Manque de transcendance ? Et si l’on commençait par croire en l’homme, la vache et le coquelicot.
Et si tu arrives en retard fais en sorte que tes fleurs ne soient pas fanées.
Alors évidemment nous n’y sommes pas encore et nous en sommes très loin mais un jour, il ne restera plus qu’un seul homme sur terre, le dernier survivant de l’espèce. Sans doute les premiers jours, il brûlera les feux rouges et volera des macarons au chocolat, peut-être qu’il fera de longues siestes les mardis et vendredis (en plus des dimanches). Et après ? Il n’est pas impossible que, ne supportant plus la solitude, il tente de se rapprocher des platanes, des vaches, des poules et des rivières. Oui mais voudront-ils de lui ?
Bien sûr vous allez dire que c’est insensé et je ne pourrai que vous donner raison’ mais j’aimerais pouvoir ajouter ici ou là, quand j’écris un texte )comme les filles qui se mettent des paillettes sur le visage avant de sortir )comme les cuisiniers qui saupoudrent leur plat d’épices colorées, des signes de ponctuation discrets, des apo’strophes, des parenthèses ou des ti-rets.
Allez, il ne doit pas être foncièrement mauvais cet être capable de s’extasier chaque soir devant le spectacle lent et répétitif du coucher de soleil.
Ce n’est pas parce que ce n’était pas mieux avant que c’est mieux après.
« Parfois je dis des mots que je comprends pas complètement. Avant de donner la cassette à Nora, j’aime bien réécouter ce que j’ai dit eh ben, ça arrive que je trouve ça très bizarre comment je le dis. Je pourrais pas expliquer mieux mais je pense que ce que je dis, c’est ça. Avant je pensais que j’avais pas d’idées alors je parlais pas mais je vois bien que les idées elles viennent après, quand on parle. C’est Nora encore qui m’a fait comprendre ça. »
Nora n’écoutait pas toujours les enregistrements avec la même attention, surtout quand Odette commençait à s’adresser à elle. Elle n’était pas censée apparaître dans le récit d’Odette ; ce n’était plus de l’observation participante, c’était de la confusion des genres. Bon, elle trouvait intéressante cette idée qu’Odette se sentait « autorisée » à mourir et bien sûr, elle était heureuse de l’avoir aidée à avancer, mais pour être honnête, c’est Charles-Marie qui la préoccupait pour le moment et elle restait focalisée sur lui.
Elle avait tout de suite trouvé étrange cet attachement quasi-paternel de Gustave qui disait « c’est un peu le fils que je voulais et que j’ai pas eu ». (La phrase serait écrite noir sur blanc dans le cahier noir d’Émile selon Nora. Je reste perplexe, je n’ai pas vu le cahier, mais admettons.)
Par ailleurs, Nora connaissait la proximité de Gustave et Thérèse qui se fréquentaient depuis leur enfance. Dans le cahier on trouvait aussi la « liste des amis de Gustave » et Thérèse arrivait en premier, juste avant Andrée. Pour autant, quelque chose la retenait de faire de Charles-Marie le fils adultérin de Gustave : le garçon n’avait vraiment rien d’un Grandclément, même pas une demi-part. Rien de la verve, rien de la fougue, rien de la vigueur, même physiquement, il était sec et long comme son père Victor, il avait la voix rauque alors que Gustave avait la voix ronde et chaude. Il n’avait d’ailleurs pas beaucoup pris non plus de sa mère.
Ou alors, peut-être que terrorisé par son père officiel, Charles-Marie se contentait de vivre discrètement en simulant une ressemblance avec lui tout en cachant inconsciemment tout ce qui pouvait ressembler à Gustave. « Il y a quelque chose entre Gustave et Charles-Marie, je le sens » avait noté Nora dans ses commentaires. Le scénario d’une rencontre clandestine entre Gustave et Thérèse passait de la catégorie « j’en doute », qui avait été rayé, à « pourquoi pas ? ». D’ailleurs Nevy-sur-Seille était sur la route de Château-Chalon, « c’est plus qu’un indice ».
(Nora, Nora, que de preuves insignifiantes ! que de conjectures sans fondement ! que d’interprétations alambiquées ! Je commençais à trouver les méthodes de l’anthropologue devenue biographe de plus en plus approximatives. Les faits, Nora, les faits ! avais-je envie de lui dire.)
Quand on est humble, le plus difficile, c’est de ne pas l’afficher.
Comme un ciel d’été
Bleu, pur et si beau
Sans vie ni repos
Orthographe me fait penser à la chaussure orthopédique du gros Lucien en CM1 et aux plans orthogonaux de monsieur Lambert au CM2. C’est tout dire !
(La jolie mademoiselle Ledoux, l’orthophoniste, n’était pas encore née à l’époque.)
Nous serons bientôt huit milliards, autant dire qu’il va devenir impossible de se distinguer. Tant mieux pour les timides ; tant pis pour les ambitieux qui rêvaient d’être célèbres.
Quand on croise un train qui va à contresens, alors même que l’on est à l’arrêt, on a le sentiment d’avancer. Pour cette raison, je conseille vivement aux plus jeunes de s’« associer » aux plus vieux qui déjà régressent : ils auront l’impression d’avancer plus vite.