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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 03:27

Dieu raconte à des amis de passage son dernier roman, Histoire de l’homme

(Les amis de passage) : Et ça se termine comment ?

(Dieu) : Je ne sais pas encore mais ça piétine, mes personnages ronronnent, le texte s’appauvrit, il ne se passe plus rien d’intéressant. Je pense à une grande explosion apocalyptique qui emporte tout.

Mais tu n’as pas déjà écrit quelque chose comme ça.

Oui mais je n’ai pas d’autres idées. Vous avez quelque chose à me suggérer.

Tu pourrais peut-être imaginer le réveil de tous les morts qui ne se nourrissent que du sang des vivants.

Ah ? Vous croyez que ça plaira.

Bien sûr. Et puis tu pourrais dire que le sang des vivants est contaminé par un virus mortel. Donc tous les vivants meurent et tous les morts remeurent.

Pas mal !

 

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10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 03:10

« Elle a raison, Nora, je dois essayer de me souvenir aussi de mon pauvre Charles-Marie, je vous en parle jamais. C’est drôle j’ai dit "mon" Charles-Marie, mais c’est pas parce que je l’aime encore ou quoi, c’est comme si je pensais à un fils ou même un petit-fils, mais le petit-fils d’une amie ou d’une voisine. J’espère que je vous choque pas. Il est mort à dix-neuf ans et moi j’ai bientôt quatre-vingt-huit ans. Les morts, ils vieillissent pas en même temps que nous, alors forcément, il y a un décalage quand ça dure trop. Enfin je dis ça et pourtant c’est bizarre parce que Séraphin, lui ça me gêne pas son âge quand je pense à lui, je pourrais le prendre dans mes bras comme mon amoureux, ou bien c’est moi qui ai pas vieilli dans ma tête. Ou alors c’est parce qu’il y a des morts qui vieillissent quand même, en même temps que nous, quand on les garde avec nous dans la vie. C’est pareil pour mon père, son mort c’est encore lui, enfin, je sais pas si on peut dire comme ça mais pourtant c’est ça, vous voyez il est mort à quarante-et-un ans et moi aujourd’hui je pourrais être sa mère, si on calcule bien, mais non, jamais, quand je pense à lui, c’est toujours mon père et moi je suis toujours sa fille. Pour Charles-Marie, c’était différent, il était resté bloqué en 1914. Peut-être que c’est parce que je me suis pas occupé de lui. »

« Mais vraiment, je sais pas quoi dire sur lui. Je vais chercher ; pour le moment, ça vient pas. »

« Tiens, j'y pense, il faut que je vous raconte la fois où mon Séraphin a vendu son Solex à Étienne Simon (des distilleries Simon Aîné) à Chalon-sur-Saône. Quelle rigolade ! C’est le cruchon en grès flammé sur la table qui me fait penser à ça. »

L’auto-censure fonctionnait encore mais une brèche semblait se dessiner et le travail de résistance efficace et bruyant marquait le pas. (Enfin, c’est en substance le commentaire de Nora qui d’anthropologue semblait s’être improvisée psychanalyste. Pour ma part, à ce stade des enregistrements, j’entendais juste une femme âgée qui avait du mal à se souvenir d’un passé très lointain et assez fade qu’elle n’avait pas évoqué depuis des décennies et qui voyait revenir plutôt un passé plus récent et riche en émotions. Je ne voyais là ni brèche ni résistance, juste le fonctionnement normal de la mémoire.)

« Un soir, ça faisait bien deux semaines déjà qu'il roulait tous les jours avec le même Solex, sans trouver d’acheteur, évidemment le pauvre, il allait de plus en plus loin. Il était sur la route de Chalon-sur-Saône. Alors il tombe sur un vieux qui l'arrête et qui lui demande de le ramener jusqu'à Chalon. Mon Séraphin, vous imaginez bien, il essaye d'abord de lui vendre son Solex pour trente-mille francs, vingt-neuf, vingt-huit... Le vieux refuse mais finit quand même par partir avec en promettant à Séraphin de revenir le chercher. Écoutez la suite. »

 

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9 janvier 2018 2 09 /01 /janvier /2018 09:10

La littérature a-t-elle jamais été autre chose qu’un cadavre exquis pour tricheurs (qui voient la feuille du voisin) naïfs (qui s'imaginent commencer sur une page blanche) ?

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8 janvier 2018 1 08 /01 /janvier /2018 10:27

La justice voudrait que le copieur soit copié.

La réalité est plus cruelle.

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 03:48

Existe-t-il un mot pour désigner une ‘nostalgie joyeuse’ ?

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 09:09

Un jour de grande révolution géologique viendra où les rapports de domination s’inverseront : des vallées fières et inquiétantes domineront à leur tour des montagnes dociles et enclavées.

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5 janvier 2018 5 05 /01 /janvier /2018 03:56

La littérature n’invente pas, elle adopte des bouts de sens abandonnés.

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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 03:01

« C'est à partir de mes souvenirs et du cahier noir d’Émile que Nora écrit notre histoire. Bon, je pense qu'elle invente un petit peu quand même, parce que sur le cahier d’Émile, je sais que je sais pas lire mais je voyais bien qu’il y avait pas grand-chose dedans. Et puis elle a de sacrées expressions, sapristi !, je lui ai jamais dit (pardon Nora, vous m’avez dit de faire comme si vous étiez pas là et de tout dire dans le magnétophone, alors je fais comme vous avez dit) mais je comprenais mieux les mots de notre Séraphin ou ceux de mon père. »

« Moi aussi je fais pas toujours bien la différence entre mes souvenirs et mon imagination. Bon c'est vrai quand même qu'elle a de l'instruction, Nora, et je sais pas comment elle fait mais quelquefois elle me rappelle des souvenirs que j'avais oubliés et quelque fois même elle m'apprend des choses que je savais pas et qui sont vraies quand même. C'était un peu comme si elle m’apprend mon histoire à moi, quelque fois j’ai même l’impression qu’elle a connu mon père et qu’elle a parlé avec ma mère. »

Sur une des dernières feuilles de son manuscrit Nora avait noté une remarque intéressante concernant son travail, elle disait en substance que la vie d’Odette était constituée de nombreux fils qui s’entremêlaient joliment mais qu’il leur manquait un canevas pour en faire une broderie. Des fils sans canevas. Je trouvais l’image assez belle et pertinente. Nora, sans peut-être s’en apercevoir, avait donné à Odette un canevas pour qu’elle y brode tous ses souvenirs, qu’elle y accueille tous ses morts, toutes ses histoires, tous ses « morceaux de vie » aurait dit Séraphin, comme un album pour y ranger ses photos, comme une page pour y poser ses mots, des mots qui pouvaient alors composer un texte. Ou peut-être est-ce plus simplement ce que l’on appelle le sens.

« La pauvre Nora, elle a pas connu son grand-père, vu qu’il était mort un an avant sa naissance. Ç’aurait été bien qu’ils se rencontrent. (Nora, ça c’est pour vous, ma petite Nora je voudrais vous dire qu’il aurait était très fier, le Séraphin, que sa petite-fille elle écrive un livre sur nous. Et encore une chose que je veux vous dire Nora, j’étais pas là bien sûr, et je connais pas votre grand-mère mais je suis sûre que c’est pas lui qui est parti, il a pas pu abandonner votre mère, ah ça non, j’en suis sûre et certaine !) »

C’était fort possible, sa grand-mère avait pu mentir mais c’est la vie d’Odette qui obsédait maintenant Nora, elle ne travaillait plus qu’à cela. Il lui arrivait parfois de descendre à Lons-le-Saunier en pleine semaine pour vérifier avec Odette un détail. Ses « scénarios » se réduisaient et une vérité, la vérité, commençait à se dégager mais elle n’en parlait pas à Odette, elle ne voulait pas l’influencer ni rien lui suggérer. En son for intérieur, elle était pratiquement certaine pour l’histoire entre les deux cousines. Pour petit Paul, elle était sûr que Gustave n’y était pour rien. Il lui fallut plus de temps pour comprendre le rôle joué par Charles-Marie.

 

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3 janvier 2018 3 03 /01 /janvier /2018 03:03

– Eh allez, une année de plus ! Mais ça ne va donc jamais s’arrêter se plaignait HE 1523-0901 déjà vieille de 13,2 milliards d’années.

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 02:05

C’est quand même curieux que l’un des plus grands plaisirs qu’il nous soit donné d’éprouver c’est le glissement dans le sommeil, quand le monde se dissipe, quand les autres se taisent, quand le néant recouvre tout.

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1 janvier 2018 1 01 /01 /janvier /2018 03:01

On a survécu. C’est reparti pour un tour (de soleil) !

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31 décembre 2017 7 31 /12 /décembre /2017 03:47

À ceux pour qui un réveillon de nouvel an sans berniques n’est pas un réveillon de nouvel an, quelques conseils de conservation. Mettez-les dans le réfrigérateur mais laissez la porte entrouverte, remplacez le bac à légumes par des rochers humides de taille moyenne (inutile de mettre du sable, ça complique et c’est difficile à nettoyer), si vous avez du varech c’est parfait sinon achetez dans votre biocoop du nori, du wakame et un peu de kombu que vous disposerez négligemment sur les rochers humides, jetez toutes les six heures de grands seaux d’eau salée ; vous pouvez aussi imiter la mouette si vous savez le faire mais là, c’est plus pour le folklore.

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30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 03:21

Nora n'avait d'abord rien vu. Odette l'abreuvait de noms et de dates, son père, sa tante, sa cousine, petit Paul... Nora enregistrait tout mais essayait de revenir à Séraphin. « Ah bon, il s'appelait Bonito Oliveira, nous on disait Bonito ? » Odette réanimait progressivement tout son monde, elle exhumait ses morts et les reconnaissait bien. L’oubli voile mais n’altère pas. « Et Séraphin ? Est-ce qu'il vous parlait de son métier ? »

Chez elle, Nora s'était amusée à faire un grand arbre généalogique sur son mur, avec des flèches et des points d'interrogation, comme les enquêteurs dans les films policiers. J’ai retrouvé plusieurs photos du mur à différentes étapes de "l'enquête" dans le dossier jaune qu’elle m’a remis. Séraphin était à part sur le côté, il semblait extérieur à cette tribu.

Comme elle l’avait appris, Nora collectait les informations sans filtre ni a priori. « Et Séraphin ? Il vous parlait de sa famille, de sa femme ? Vous devez en savoir plus sur lui que moi, il a quitté ma grand-mère quand elle était enceinte, donc ma mère ne l’a même pas connu. Bien sûr, on était curieuses ma mère et moi d’en savoir un peu plus sur lui mais ma grand-mère se mettait en colère dès qu’on lui en parlait. »

Et puis assez soudainement les choses s’étaient inversées, c’est Séraphin qui l’intéressait moins et l’histoire d’Odette qui la passionnait. C’est Charles-Marie qui avait été l'élément déclencheur, Odette n’en parlait presque jamais et semblait même résister à en parler ; quelque chose clochait. À partir de là, quand Odette lui parlait de Séraphin, Nora essayait de la ramener à Gustave ou Berthe ou Émile. Elle les connaissait tous, ils prenaient de la densité, ils avaient un visage, un tempérament, une voix surtout, elle les distinguait à leur voix. Elle en aimait certains plus que d'autres – Gustave par exemple, « héros de la plaisance, génie de la jouissance » – mais elle s'intéressait à tous. Elle commençait même, oubliant sa prudence méthodologique, à donner son avis, « je suis sûre que Lucienne votre mère riait des plaisanteries de son mari mais intérieurement pour ne pas trop l'encourager, et je suis sûre que Gustave le savait et que ça l'encourageait. » La perspicacité psychologique de Nora était indéniable. Elle semblait voir ce que d’autres, fussent-ils témoins de la scène, n’avaient su voir.

« Je me demande bien comment Nora pouvait savoir ça, mais pourtant je pense qu'elle avait raison quelquefois. »

Odette avait raconté à Nora la version de Séraphin concernant sa grand-mère ; ce serait elle qui serait partie sans prévenir Séraphin alors qu’elle était déjà enceinte. Mais l’histoire de couple de ses grands-parents, sans la laisser indifférente, n’était plus sa priorité. Fascinée par Odette et les siens, Nora renonça à sa thèse et se consacra à cette « geste jurassienne ». Elle s'était décidée le jour où Odette lui avait remis le cahier noir d’Émile. « Cette histoire, c'est du Balzac corrigé par Sophocle mais attention, rien que de l'humain, du terriblement humain, du divinement humain, de la transcendance rustique ». Nora s’enflamma et noircit alors des feuilles et des feuilles. Chaque week-end elle descendait à Lons-le-Saunier pour interroger Odette et accumulait les fiches et les enregistrements. Dans le dossier jaune, j’ai retrouvé ce qu’elle appelait ses « scénarios ». Pour chaque événement qui manquait de preuves certaines, elle construisait plusieurs scénarios qui étaient rangés par degré de probabilité, il y en avait quatre : « j’en doute », « pourquoi pas ? », « ça colle ! », « évidemment !!! ». Il y avait chez Nora un mélange improbable de folie bouillonnante et de froideur méthodique. Pourtant, elle était tout sauf tiède.

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 03:42

D’accord, il peut m’arriver de ne pas faire ce que je dis mais : 1°) il y en a qui sont très doués pour faire ; 2°) n’allez pas croire que c’est si facile que ça de dire.

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28 décembre 2017 4 28 /12 /décembre /2017 10:07

L’oubli voile parfois, et parfois il altère, parfois il efface.

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 03:47

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays, on ne fête même pas Noël. Alors bien sûr, les urgences ne sont pas débordées par les comas éthyliques, les familles ne s’entre-déchirent pas et les oies vivent tranquilles. Bon d’accord, mais les magasins de jouet font faillite, alors ils licencient leur personnel et les chômeurs, on le sait bien, sombrent dans l’alcool, divorcent et compensent en mangeant du foie gras.

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26 décembre 2017 2 26 /12 /décembre /2017 08:52

« Bon, il faut que je vous parle de Nora maintenant, parce que ça alors, quelle histoire, Seigneur Jésus Marie Joseph ! Nora était née à Paris en 1958, elle faisait des études très poussées et elle avait rien à voir avec les Grandclément ou les Bélurier ou les Mandrillon. Avec Nora, nos routes, elles devaient pas se croiser. »

Nora préparait une thèse d'anthropologie à Nanterre avec le professeur Henri Lavondès. Il lui avait proposé deux sujets : soit aller faire un terrain à Madagascar pour étudier « le retournement des morts », le famadihana, du côté de Mananara ou Antanabe, « j'ai gardé des contacts là-bas, je vous recommanderai », soit l'accompagner à Ua Pou aux îles Marquises pour collecter et traduire des mythes traditionnels de la littérature orale, « je commence à me débrouiller en marquisien, vous apprendrez vite ». Elle admirait sincèrement son professeur et son implication mais elle préférait travailler sur l'agonie du colportage en France entre 1900 et 1950 et l'émergence des représentants de commerce. « Je partirai sur les traces d'un inconnu, Séraphin Bonito, colporteur devenu vendeur à domicile ». « Ah bon, on est vraiment à la frontière du champ anthropologique » ; Lavondès avait fini par accepter, le département d'anthropologie avait besoin de thésards, mais sans conviction. « Tout cela me semble tellement lointain et si étrange, Nora, mais l'idée de retrouver un invisible, un sans-voix qui n'a laissé aucune trace dans l'histoire me plaît bien, et c'est neuf. » Nora n'avait pas précisé que Séraphin était son grand-père ; d'ailleurs c'était un total inconnu. « J'essayerai en quelque sorte d'honorer un homme sans qualités et de donner une histoire à celui dont l'Histoire n'avait pas voulu ; je lirai son errance silencieuse ». « Ça va Nora, j’ai compris », Lavondès craignait juste un excès de romantisme, « les faits, n'oubliez pas les faits et méfiez-vous de votre goût pour la formule, Nora ; mais c'est neuf. »

« Alors un jour, j'ai reçu un coup de téléphone, c'était le 11 mai 1981. Ça a été comme un coup de pétard qui a tout rallumé dans ma vie. Je me rappelle de la date parce que juste après, comme je dis, j’ai rallumé la télévision et j’ai vu tous ces gens qui fêtaient l'élection de Mitterrand. Il y avait beaucoup de jeunes et des petites gens et je me disais peut-être, cette fois, ça va un peu changer pour nous, enfin pas pour moi, moi je vais bientôt partir, mais pour les jeunes, par exemple les caissières au Champion de Lons qui étaient toujours fatiguées et tristes ou les chauffeurs du bus qui ne parlaient plus et grossissaient. "Allô, Madame Bélurier, je m'appelle Nora, je suis la petite fille de Séraphin Bonito, je fais des recherches sur sa vie et je me demandais si vous l'aviez connu ?" »

Bien sûr, certains diront qu'il n'y a pas de hasard, qu'il fallait que quelqu'un lise le cahier noir d’Émile, certains diront que quand bien même Nora aurait été caissière, chauffeur de bus ou astronaute, elle aurait rencontré Odette. Moi qui crois au hasard, je ne sais vraiment plus quoi penser. Ces vies isolées que tout sépare semblent souterrainement reliées et toutes ces histoires éparpillées finissent par n'en faire plus qu'une ; c'est troublant. Ou bien n'était-ce pas plutôt la vertu (ou l'imposture) du récit, de la relation, qui relie en relatant ? Les fictionnistes ont de l'avenir, qu’ils soient romanciers ou charlatans. Nora voyait les choses autrement, elle se sentait investie de la plus haute responsabilité, une mission sacrée. « Je leur dois la lumière, aux peuples de l’ombre, l'indifférence est inhabitable. » Je n’aimais pas beaucoup le style de Nora mais je dois avouer que j’admirais son engagement et sans y adhérer encore totalement, l’idée qu’elle se faisait du récit biographique et de sa « vertu anthropogène » me séduisait. « Nous ne fabriquons pas l’Histoire, ce sont les histoires qui nous fabriquent. » Oui mais voilà, les histoires peuvent aussi engendrer des fantômes.

« Ah oui, Nora. Ah ça par exemple, vous pouvez être sûrs que ç'a été un drôle de choc son coup de téléphone, parce que maintenant, je peux vous le dire, de toute façon vous aviez compris, Séraphin, j'avais un petit béguin pour lui. Est-ce que c’est mal ? Mon défunt Charles-Marie, comment je peux vous dire ?, j'avais pas gardé de photographie, il était mort en 1914, vous vous rendez compte 1914 !, c’était il y a soixante-dix ans, je me souviens même pas de son visage, je pourrais même pas vous dire que je l'avais aimé, parce que à l'époque, là vous allez pas comprendre mais non, à l'époque on s'aimait pas, enfin on n'était pas amoureux comme aujourd'hui, à se dire les mots et à s’embrasser. Mais Séraphin, alors là, lui il me remplissait le cœur, c'était mon vin jaune, c'était mon livre d'histoires, c’était ma plus belle dentelle. »

« "Allô, oui, ma cousine Yvonne et moi on a bien connu votre grand-père Séraphin. Bon, il est parti il y a 23 ans déjà mais ça oui, je m'en souviens, venez me voir, ça me fera plaisir." »

 

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25 décembre 2017 1 25 /12 /décembre /2017 06:36

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays, le Père Noël fait sa tournée accompagné de gardes du corps. Il change au dernier moment son parcours annoncé sur instagram et ne s’approche pas des cheminées à moins de cent mètres tout en évitant certains quartiers signalés par le ministère de l’intérieur.

Évidemment – on le serait à moins – les enfants se sentent humiliés alors ils kidnappent le Père Noël et demandent une forte rançon. Malheureusement depuis 1989, ces pays ont adopté une politique de « zéro négociation avec le mal » et les otages sont à chaque fois décapités.

Même si l’on doit embaucher une nouvelle équipe chaque année, cela ne fait pas varier sensiblement le taux de chômage.

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24 décembre 2017 7 24 /12 /décembre /2017 03:14

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays, le jour de Noël, on a le droit de blanchir l’argent de la cocaïne, de fabriquer des armes de guerre puissantes, de prostituer sa femme et ses enfants, de vendre du béton aux terroristes. Les autres jours de l’année, c’est interdit, on doit vivre sainement, en paix et fraternellement.

Bon, évidemment le P.I.B. de ces pays est au plus bas et si leur balance commerciale est équilibrée, c’est parce qu’ils n’importent presque rien.

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23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 20:18

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays on croit au Père Noël. Tout le monde attend donc la nuit du 24 et la matinée du 25 décembre – les parents avec curiosité, les enfants avec impatience – des cadeaux qui ne viennent évidemment jamais.

Ce n’est pas bon pour l’économie du pays qui voit sa croissance baisser mais c’est bon pour l’harmonie entre parents et enfants qui se découvrent un ennemi commun.

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22 décembre 2017 5 22 /12 /décembre /2017 03:37

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays où il n’y a pas d’enfants, à Noël, les couples économisent sur les cadeaux et tous les cinq ans, s’offrent une croisière dans les îles ; ils y entendent de la musique romantique et boivent des cocktails exotiques, alors bien sûr ils redeviennent amoureux. (Seul un détail technique reste à régler, des enfants recommencent à naître. Il faut donc les supprimer et si possible de façon humaine).

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21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 03:11

« Nora restait fixée sur mon père, en plus elle voulait que je lui parle de sa jeunesse, vous vous rendez compte, c’était y'a si longtemps. Peut-être que ça va revenir mais là ce qui me revient présentement, c’est Séraphin. Il faut que je vous dise, après les Vache qui rit, Séraphin avait eu l'idée de vendre des Vélosolex. Vous devez connaître, "la bicyclette qui roule toute seule". Et à domicile s'il vous plaît ! Eh bien je vais vous étonner mais au début il en vendait. Pourtant ça coûtait trente-cinq-mille francs, tout de même. Il partait du magasin des frères Grosjean rue Jean Moulin, avec un Solex (discrètement décoré de tulle) et s'il le vendait, il rentrait à pieds. Le problème, c'est quand il rentrait en Solex, parce que bien sûr l'engin perdait de la valeur. Il en vendait de moins en moins, oui parce qu'on s'est vite aperçu que dans les chemins boueux et cahoteux, ça ne va pas le Solex ; c'est très bien pour la ville mais en ville on n'attend pas après un vendeur à domicile. »

« Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Depuis quelques jours, je n'arrête pas de parler. Qui ça peut bien intéresser ? Je suis bien contente que Nora écrive un livre sur nous, ça je peux pas dire mais je me demande qui lira son livre. Moi, ça me fait plaisir de parler de Séraphin et de parler d'Yvonne mais je comprends si les gens sont plus intéressés par Édith et Marcel ou, je ne sais pas, la princesse Grace (je pense à elle parce qu'aujourd'hui, c'est le 14 septembre 1983, elle est morte il y a un an exactement, on sait pas exactement ce qui s'est passé, y’en a qui disent que c’était la princesse Caroline qui conduisait). Moi, quand j’ai rencontré Nora, ça faisait presque quinze ans que je me taisais. C'est drôle, je croyais que j’étais vidée, j'étais pas malade, j'étais pas triste, j'étais vidée et transparente et je parlais pas. En fait, je gardais en moi, comme au fond d'un grenier noir, tout ça que Nora me demande de vous raconter. »

Odette s'était retirée dans le silence, pas le silence rocailleux et lourd des hommes de son enfance, pas le silence souriant et rêveur de sa mère, un silence silencieux, creux, léger, le silence de l'absence, le silence d'une vie désertée par les mots.

« Nora m'avait dit un jour "attention Odette, il se pourrait bien que de très mauvais souvenirs remontent aussi", eh bien moi, je ne sortais du fond de mon grenier noir que des beaux souvenirs, souvent ça faisait rire Nora mais je crois qu'elle attendait aussi des choses plus tristes. Je la comprends un peu, moi aussi j'aime bien les histoires tristes comme l'accident de la princesse Grace. Tiens, je vais vous parler de la mort d’Yvonne. »

Les deux cousines avaient continué à vivre ensemble, après la mort de Séraphin. Et puis Yvonne était morte à son tour en 1968 laissant Odette absolument seule.

« Yvonne est morte le 11 juin 1968. Elle était en forme, bien sûr on regardait à la télévision les événements, on disait, ça va enfin changer pour les petites gens, nous les vieilles on était du côté des jeunes. Après j'ai appris que le même jour qu'elle deux ouvriers étaient morts à l'usine de Sochaux, bien sûr Yvonne aurait été du côté des ouvriers et elle aurait été en colère. Le docteur m’avait dit "ne soyez pas triste, votre cousine est morte de vieillesse". Je me disais alors, comment ça se fait que certains n'ont pas les mots ; je me demandais, qu'est-ce qu'il m'aurait dit mon Séraphin et je ne trouvais pas, comme le docteur, je n'avais pas les mots moi non plus. »

« À partir de ce moment, j'avais écouté de moins en moins les gens et j'avais parlé de moins en moins. Mon père il disait "la Berthe et moi on est pas de ceux qui mettent la sourdine quand ils vivent", voilà, moi je mettais la sourdine. Yvonne était partie et moi, j'allais devenir quoi ? Je la trouvais belle dans son cercueil. Je n'entendrai plus sa voix. Je perdais ses mots et je savais que c'est ça qui me manquerait, comme après la mort de Séraphin. Mon Séraphin aussi il était beau de partout mais surtout des mots. Et puis il y avait autre chose, Laïka et Cerdan ou la princesse Grace, ils étaient morts aussi mais on avait beaucoup parlé d'eux. Personne n'allait jamais me parler de notre Séraphin ou de ma tendre Yvonne. Je savais broder mais je ne savais pas trouver des jolis mots. Je n’avais pas la force pour les garder, mes morts. Alors j’ai commencé à vivre tout doucement, j'attendais, toute seule. J'attendais. »

Odette n'avait plus de dehors ; son monde se rétrécissait, il n'était pas triste ou injuste ou incompréhensible, il était vide et silencieux. Elle n'avait plus de dedans non plus, elle ne pensait plus, ne se souvenait plus, ne sentait plus. Elle attendait.

« Vous comprenez pourquoi l'arrivée de Nora dans ma vie a été comme une renaissance, et il était temps. »

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 06:39

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays où il n’y a pas de magasins de jouets, à Noël on dépèce le doyen du village et on fait des osselets avec ses phalanges et des cordes à sauter avec ses intestins. (On dit aussi – là c’est plausible – que les adultes gardent le foie et les rognons pour les manger bien grillés).

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19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 09:39

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays où le sapin ne pousse pas, à Noël on décore le doyen du village qui doit rester debout pendant deux jours tout enguirlandé.

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18 décembre 2017 1 18 /12 /décembre /2017 09:16

Une vérité absolue, comme le suggère l’étymologie, est une vérité sans attaches ; une vérité sans attaches, comme le suggère mon moniteur de voile, part à la dérive.

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