Tant que j’ai mes deux mains, je suis vivant, disait un grand pianiste. Après son accident, il s’est mis à aimer aussi ses poumons et son anus.
Tant que j’ai mes deux mains, je suis vivant, disait un grand pianiste. Après son accident, il s’est mis à aimer aussi ses poumons et son anus.
Cicatrice, comme un clin d’œil du passé.
La courbe de ton cube,
Anguleux polygone,
Est raide et sans rondeur.
Où est la poésie, demande-t-on parfois ?
Elle est là, devant votre poème, comme son ombre blanche. Toujours un peu devant. Juste un peu.
L’art est difficile et la critique, malaisée, mais ce n’est rien à côté de la pâte feuilletée.
Je suis le vent, je suis l’aurore, je suis le sang et la fatigue encore, je suis l’élan et la branche tombée, je suis le bleu de tes yeux mouillés et le cri blessé, je suis la voile au loin dont je ne sais si elle va ou revient, je suis le bois flotté, le galet roulé, la peau tannée, et l’injure et le jeu et le flux, l’amertume, je suis la vie qui passe et la mort qui attend, je suis l’assiette et le fauteuil, le trottoir et le départ, je suis la mariée, le veuf et l’orpheline, le sucré, le salé, la virgule, le cahier, le crayon bien taillé, je suis la peur et la jalousie, l’éclat de rire et l’effronterie, je suis la source et l’embouchure, l’évier, le lavabo et la chasse d’eau aussi, je suis le retard, je suis le progrès, je suis le défaut et le succès si vous voulez, je suis la mère, le fils, la cousine, la marchande et le pêcheur, l’alcoolique et le menteur, je suis la bougainvillée, le jasmin de nuit, la mangue josé, je suis le premier jour de vacances, la dernière fois qu’on en parle, la deuxième chance avant la fin, la jolie voisine du troisième, je suis la vague et le château, le livre ouvert, le poing fermé, le jaune d’œuf et le verre d’eau, le piment vert et l'émotion, le chapeau sur les yeux et le sac sur l’épaule, je suis je suis, je suis tant et tant et si peu pourtant, je suis toi, je suis moi ou peut-être pas, je ne sais plus, je suis je suis je suis, quelle importance ?
Le monde est un théâtre et j’essaie tous les rôles, abandonné et confiant, le galet, le sourire, l’impatience et l’amante.
L’homme est complexe et, s’il n’en a pas les moyens, duplice. C’est le privilège du minéral de ne rien calculer.
Il y en a qui disent – et pourquoi ne pas les croire ? – que ce qu’ils disent n’est pas vrai. C’est vrai après tout, pourquoi ne pas les croire. À dire vrai, je crois que s’ils mentaient, ils ne le diraient pas. Je ne vois vraiment aucune raison de ne pas les croire.
Ce qu’il y a d’avantageux dans les rêves, les rend aussi suspects : on en sort toujours, malgré d’héroïques combats, sans bleus ni courbatures.
Les manipulateurs seraient-ils aussi manipulés ?
Excès de vit
Tess
Garde ta pou
sseT
Ça peut servi
r.
Une chose le spectateur dominé consentant aveugle repu
une autre l’acteur imposteur narcissique impacteur boulimique
et puis la scène comme une terre qui invente les désirs vite éventés par-delà les décors
et puis les corps comme un texte qui recueille le temps d’un soir et raboute des fils cassables et emmêlés pour en faire une histoire − peut-être
et le jeu des verbes qui agissent et bondissent et crissent de joie de douleur de stupeur et crient du plaisir de crier bousculant les sujets dominés dominants adjectifs enkystés
et le temps qui sursaute sans ordre et sans reliques au rythme des actes au rythme des souffles
et le tourbillon des mots qui s’affolent en des danses imponctuées pour moquer les gabions à idées et tomber les écrans sans reflets.
Tout se tient là, dehors, entre deux horizons, au théâtre peuplé de la vie et du sens
et l’on se retient pourtant dans le castel étroit de nos carcasses.
Médisez maudites
Mais dites au mieux
Les mites aussi méritent
Laissant la nuit à ses fantasmes, redoutant le jour et ses commerces, je fréquente les êtres de l’aube, passants fluides et éphémères, prostituées, éboueurs, noctambules ou forains que le matin honore.
J’ai en horreur les raccourcis, les généralisations, les jugements expéditifs, c’est bien là la signature des esprits étroits et revanchards.
Tenez par exemple, non, les absents n’ont pas toujours tort. Bon, c’est souvent le cas il faut bien le reconnaître. D’ailleurs, pour ce que j’en dis, s’ils s’absentent, c’est bien qu’il y a une raison et, évidemment, (inutile d’être docteur en droit communautaire pour le comprendre) c’est rarement une bonne raison.
Cela dit, il y a pire encore que les absents, ce sont les présents qui miment la gentillesse et la générosité pendant toute leur présence et partent les premiers, espérant secrètement qu’on s’accordera tous à dire du bien d’eux dès leur départ.
L’homme ne peut se passer de dénigrer. C’est minable.
L’art est le message illisible d’un messager inconnu, les œuvres sont des chantiers troubles et inachevés. Compagnons, à nos truelles et nos stylos !
L’envie n’est pas la vie
La mort est sans remords
Elle mime bien, la rime.
C’est souvent au nom du plus grand que l’on fait le plus petit.
Tout à fait entre nous, il n’y a rien. Rien qu’un entre-deux, entre toi et moi, un entre-nous-deux privé de toi qui te retiens tapie en toi, vidé de moi qui suis en moi d’où je te vois non sans émoi ma foi (surtout le soir quand dans le noir, tu sais avec ton peignoir en soie, tu… euh, je m’égare je crois, on parlera de ça une autre fois). Donc, cela va de soi, entre nous, là, c’est sans toi ni moi, ça se voit bien, on voit qu’il n’y a rien, enfin on ne voit rien qui soit. On peut y voir un accoudoir ou un long couloir, soit, mais pas de toi et pas de moi. Cela va de soi, je ne saurais être à la fois ici, en moi, et là, entre nous, pas plus que toi, même s’il y aurait la place.
Bon. Cela va-t-il de soi ? C’est à voir.
Où sommes-nous alors, je veux dire où est-il ce nous que nous sommes aussi ? Il doit bien être en quelque endroit. Pas en toi, car sans moi, nous n’y est pas ; pas en moi, puisqu’il faudrait que tu y soies aussi ce qui n’est pas le cas (je le saurais quand même, ça doit bien se sentir un peu, quand quelqu’un d’autre que soi est en soi) ; pas entre nous non plus, ce serait vraiment absurde que nous soit entre nous. Une tranche de jambon entre deux morceaux de pain, c’est un sandwich et cela n’a rien d’absurde, une tranche de pain entre deux morceaux de pain, ce n’est pas encore absurde, pour autant cela devient fort indigeste, mais que dire d’un pain entre un pain, une main entre une main, un nous entre nous, non c’est absurde, nous n’est pas entre nous. De surcroît, si nous était entre nous, ni toi ni moi n’y seraient, puisqu’entre nous, non qu’il n’y ait rien (un accoudoir et un couloir peuvent s’y glisser, on l’a vu, il y a la place) mais il n’y a ni toi ni moi ; or, c’est insensé, car sans toi et moi, nous n’est pas nous, ce pourrait être vous (tu sais bien qu’il t’arrive, à toi, d’être aussi en vous, moi, fidèle à nous, je n’y vais jamais), ou eux, éventuellement, mais pas nous.
Je sais, je les entends déjà les petits malins, il reste une hypothèse, pensent-ils, que nous soit en nous ! Nous serait en nous. Inutile de dire qu’on serait alors bien avancé, ça sent quand même sa tautologie. Non on doit être plus sérieux. Nous n’est pas en nous, un point c’est tout. (Enfin, non, un point ce n’est pas tout, c’est même plus proche de rien que de tout, parce qu’un point c’est quand même vraiment pas grand-chose, alors si tout n’était qu’un point, tout serait bien peu, presque rien, ce serait un tout ridicule, un tout petit tout. À moins que tout se tienne concentré en un point, dans un cercle par exemple dont le rayon serait quasi nul, disons de la taille d’un point, oui enfin, ça laisserait peu de place pour l’accoudoir et le couloir).
Bon alors ? et nous, on est où ?
Ah, voilà peut-être une piste, nous serait-il en on ?
Déconstruire, raccorder, déboulonner, resserrer, vidanger, alimenter, distribuer… la philosophie doit beaucoup à la plomberie. Serait-elle une canalisation de la pensée ?
Courtise le vent, et si tu le trouves volage et bavard, sache aussi qu’il est savant et parfumé.
Tu m’as manqué
dit la nuit
chaque soir
à la terre
et l’emmène
en secret
oublier
à voix basse
ses journées éblouies
et gonflées d’aventures.
Nos réjouissances sont de plus en plus bruyantes et dans ce brouhaha on entend « quel bonheur ! » au lieu de « que du leurre ! ».
On n’admire pas assez les fabricants de mots, ceux qui ont pensé à faire rimer, par exemple, dieux et cieux, gargantuesque et sardanapalesque, mollesse et fesse, Billie Holiday et Johnny Hallyday, c’est souvent pertinent et imagé.
Bien sûr, il y a quelques ratés ; je m’étonne qu’ils aient laissé passer Bernadette et galipette (une vengeance mesquine sans doute) ou Versaillaise et merguez !