Je suis complètement perdu sans mon téléphone.
Avec aussi.
Je suis complètement perdu sans mon téléphone.
Avec aussi.
Empathie molle et indignation mâle sont les deux mamelles de la rhétorique digitale. Et l’on passe de l’une à l’autre sans prévenir, toujours avec le même excès. Tyrannie du like et dictature du clash.
Un cerveau normal est paresseux et pragmatique, il travaille toujours à tout simplifier pour mieux prendre et mieux comprendre (et mieux comprendre pour mieux prendre). Parfois, chez certains, le cerveau déraille : laborieusement, il se met à produire de l’inutile, c’est incompréhensible.
Tenez, par exemple, prenez le facteur Cheval. Pendant ses tournées, il mettait de côté des pierres pour ensuite venir les chercher et les utiliser afin de construire son Palais idéal. Un travail énorme, épuisant, vain pour construire un palais inhabitable et à l’esthétique douteuse. Son cerveau a déraillé.
C’est fascinant !
Je n’ai jamais très bien compris l’éternel retour nietzschéen.
Bien sûr, il y a ces jeunes femmes dont les robes bustier à fleur mais sans bretelles glissent régulièrement sur la poitrine et qui tout aussi régulièrement les remontent en une épuisante chorégraphie répétée ; mais ça n’aide pas à comprendre Nietzsche.
Nous condamnons fermement les condamnations fermes, bruyantes et stériles.
Parce qu’elle est incertaine, elle est joyeuse et généreuse, la répétition.
Voyez les Tabulas de Simon Hantaï (les platanes ? vous les avez ? les routes verticales et quadrillées, non ?)
Comme il faisait assez doux pour une soirée de juillet, nous décidâmes d’aller tous nous déflasser un peu du côté de l’étang. Les tournesols se désespéraient de voir le soleil rombler sans pitié ; les coquelicots, malgré qu’ils en aient, glossaient déjà les prissolières.
Oncle Jules, sur son quant-à-soi comme à l’accoutumée, n’avait de cesse de craponter les volides espérales. Tante Agnès avait emporté son redicat – des plongettes hautes – et comptait bien l’estouffer avant les premiers caillés du ristournon. Je marchais devant avec ma dédrine Anne et sa coclite Aude. Alors que nous révilions blisamment, un rapagon s’échouva à quelques mètres de nous. Déclopis, les adultes vacarièrent conglument. J’en profitai pour bricoter à Anne et Aude mon goulipion encore tout éplifasté. Sans que j’eus le temps de barbitrer plus avant, nous nous embifames sans tribole (Anne, Aude et moi). Les falipates d’Anne larissèrent le démoleau déjà bien mulé d’Aude qui torpondit mon goulipion ; rassuré, je morgavai la piscotte d’Aude et, dans le même élan, calfontai crésiment Anne. Nous finîmes ergastulés, dépintés mais ravoulés, ah ça, complètement ravoulés.
Quelle soirée !
Parce qu’elle est impossible, elle est belle et féconde la répétition.
Écoutez Music for 18 musicians de Steve Reich (les platanes, vous les avez ? et l’arbre isolé ?)
– Tu vas où cette année pour les vacances ?
– Ah mon Bon Pierre, si seulement je pouvais partir en vacances. Cette année, c’est le congrès des Dieux ; on se retrouve tous les cinq cents millions d’années pour présenter nos créations.
– Nom de Dieu ! Tu ne vas quand même pas leur montrer !
– Si, bien obligé, on n’a pas le droit de mentir. Je pense que je vais juste couper un tout petit bout de la fin.
J’aime bien les répétitions. Peut-être parce que ça rassure, peut-être parce que ça met de l’ordre, comme les mots, comme les gestes qui reviennent et reviennent dans les rituels. Mais peut-être aussi parce qu’elles troublent, les répétitions, peut-être même qu’elles dérangent. Comme le même platane qui revient, toujours différent ; c’est un platane différent parce que c'est toujours un platane, et c’est encore un platane parce que toujours différent. J’aime bien les répétitions – plus que les platanes d’ailleurs.
J’aime beaucoup aussi les ruptures, les différences, les naissances, les révolutions, comme quand sur la route, les platanes disparaissent pour ouvrir l’espace sur un arbre isolé au milieu d’un champ sans histoire, un hêtre par exemple.
J’aime bien les répétitions sans doute parce qu’elles donnent du rythme, comme les platanes le long d’une nationale. J’aime bien les répétitions et je ne comprends pas qu’elles soient souvent condamnées. C’est d’ailleurs difficile de bien répéter ; ça se travaille une répétition.
J’aime beaucoup aussi les mots nouveaux, les phrases nouvelles, comme quand sur la route il manque un platane ou que l’on a planté un tilleul à la place.
Foutre oui, je préfère les gros mots aux grands mots ; je préfère aussi les caramels mous aux choux de Bruxelles, mais ça n’a rien à voir.
Ce qui progresse le plus, grâce aux travaux scientifiques, ce sont les raisons de douter.
– Gros Lulu : Monsieur l’Auteur, c’est encore moi. Je n’aime pas mon personnage. Je n’ai rien à dire, je n’ai pas de personnalité. Je suis transparent. En fait je n’existe pas.
– Monsieur Lhoteur : Arrête un peu de râler, un personnage qui existe, ce n’est plus un personnage, c’est une personne de la vraie vie. Nous, on est des caricatures. Remarque, de l’autre côté de l’écran, on voit de plus en plus de personnages.
– G. L. : Du coup, monsieur l’Auteur, vous ne voudriez pas m’écrire des répliques de personnages qui ressemblent à des personnes qui sont comme des personnages.
– M. L. : D’abord, tu arrêtes de dire du coup et ensuite tu te demandes si ce sont les personnages de roman qui ressemblent aux personnes de la vraie vie ou l’inverse ?
(L’auteur, in petto, qui écoutait toujours d’une oreille les improvisations hasardeuses de ses personnages : Bon dieu, mais c’est bien sûr : un grand auteur, c’est celui dont les personnages inspirent les personnes et non pas le contraire.)
La procrastination gagne du terrain : je traîne à aller acheter un stylo pour écrire la liste des choses que j’ai à faire.
– Dis donc Pierre, tu as baissé la clim ou quoi, on crève ici ?
– Mais non Dieu, je n’ai touché à rien, c’est en bas, la canicule, ça crame de partout, on se croirait en enfer.
– Mais tu l’as dit, Pierre, l’enfer, c’est les hommes.
Si tu plais à une personne, tu peux être sûr de déplaire à trois ; c’est mathématique. Note que l’inverse est souvent vrai aussi, si tu déplais à une personne, trois autres se prendront d’amitié pour toi.
La psychologie humaine est finalement assez simple, tordue mais simple.
C’est joli ces cadenas accrochés aux balustrades des ponts du monde entier pour évoquer, j’imagine, les liens indestructibles de l’amour. C’est étonnant comme la bêtise et le conformisme voyagent et vont se loger jusque dans le plus beau des sentiments.
Mais vraiment, indépendamment du symbole, c’est très joli ces reflets métalliques sur fond d’ondulation fluviale.
Ne colle pas à ton image. Elle te réduit et trompe les autres.
Ou alors, qu’elle soit floue.
Production industrielle, mondialisation et uniformisation, mauvaise qualité et obsolescence. L’imagination n’échappe pas à ces phénomènes planétaires.
– À quoi tu penses Poule, tenta Œuf ?
– …, ne répondit pas Poule, grattant fébrilement la terre.
– C’est affligeant, et en plus tu prétends être à l’origine originaire du début. Tu me diras que si c’est le cas, on pourra au moins saluer le progrès fait depuis en termes de pensée.
– …, continua Poule, jetant nerveusement des regards à gauche et à droite.
– Bon ben, je vais en énerver certains, mais c’est évident, une poule, ça ne pense pas.
– Crétin à coquille, tu ne vois pas que j’anticipe et surjoue les stéréotypes qu’on nous inflige et toi tu tombes dans le piège. Œuf, le grand penseur…
– Bonjour les amis, posa Panda qui n’avait pas son pendant pour poser des hypothèses, eh oui, qu’est-ce que penser ?
– Eh ben vas-y Gros malin poilu.
– Penser, c’est rencontrer une pensée et lui faire bon accueil.
– !?
– Ruminer, c’est autre chose, c’est moins festif et plus bruyant.
– ?!
– Mais attention, on ne pense pas avec des pensées, il faut aussi de la terre, des regards, il faut du souffle, du bruit…
– Et des coquilles aussi ?
– Oui, aussi.
– N’importe quoi, comme d’habitude, « pensa » Poule.
À moins d’avoir une plaque de rue à son nom, de laisser une œuvre signée ou d’avoir engendré un maniaque de la généalogie familiale, il faut à peu près soixante ans pour tomber dans l’oubli le plus total. C’est un peu moins que la durée de vie moyenne.
La question qui brûle les lèvres alors est la suivante : and so what, pour le dire en anglais ?
– Tout change, glosa un député sortant.
– Pas grave, j’ai ma carte premium, dès qu’un nouveau modèle sort, je suis prévenu et on m’en met un de côté, crâna l’opportuniste cynico-connecté.
– C’est terrible, tout fout le camp, c’était tellement mieux avant, s’indigna le traditionnaliste fanatico-largué.
– Qu’est-ce qu’on s’en branle, le blanc c’est du noir très clair, s’en cogna le nihiliste égocentrico-blasé
Exister, n’est-ce pas un peu surévalué ? Vivre, en revanche…
Exister, c’est se (la) raconter.