La littérature est moins le lieu des fictions que celui des secrets.
La littérature est moins le lieu des fictions que celui des secrets.
On nait conformiste, on devient artiste. Parfois.
Dans la nature, ça pousse souvent tordu et difforme et on n’aime pas.
D’où nous vient cette passion du redressement ?
Je préfère une docilité inventive à une insoumission bornée.
Bonjour, j’ai été retenu loin des affaires par quelques bactéries vicieuses et tenaces. Ce matin, rouvrant mes volets sur le monde et regardant avec émotion les Iraniennes et les Ukrainiens, je me suis dit que j’aurais bien préféré changer l’ordre du monde plutôt que mes désirs.
J’aimerais bien commenter l’actualité, mais je n’ai pas fait d’études d'expertise.
Plus tu cherches et moins tu trouves, c’est bien connu, mais ce n’est pas pour autant que moins tu cherches, plus tu trouves.
Hier, petite soirée chez F. Il y avait U. qui m’amuse beaucoup et C. que je ne connaissais pas, elle est italienne et rougit facilement, mais elle est spécialiste du traitement des déchets dangereux. Ce n’est pas grave. Il y avait aussi K. qui dit tout le temps “de base” et parle la bouche pleine, mais ce n’est pas très grave. La soirée était animée : long monologue de P. sur l’errance animale, pas un mot sur les Iraniennes ; allez, ce n’est si grave. O. s’est fait généreusement insulter parce que, passionnée, convaincue et partisane, elle divulgâcha la fin de la série Sandman. Honnêtement, je n’ai pas trouvé cela très grave. Bien sûr, pour la énième fois, U. a essayé de nous convaincre qu’il avait apporté du Crémant, non pour son prix, mais pour sa “minéralité subtile” ; après tout, ce n’est vraiment pas grave. T. était venu avec ses deux monstres, I. et N., qui ont évidemment annexé la table de salon et fait main basse sur les gâteaux d’apéritif. Agaçant mais pas grave. Contre toute attente, E. l’indocile a été peu diserte sur la situation géopolitique ; ce n’est pas grave. Comme toujours, j’ai fini dernier à la course à la blague hilarante ; ce n’est pas grave du tout, j’ai l’habitude. En revanche, une partie des niaiseries plates et usées proférées savamment par mes voisins me sont venues aussi à l’esprit ; ça, c’est très très grave.
Les idées qui nous viennent en marchant sont vigoureuses et engagées. Malheureusement, quand on rentre, elles continuent sans nous et nous laissent avec nos pensées domestiques.
Un sachet de thé noir sachant chanter le cha-cha-cha sans tchador (j’adore !) doit savoir encore chanter le soir sans choir sur la chaise de Sacha Sanchez.
Chaque matin je m’encourage, chaque soir je me félicite et la nuit, je fuis.
Exister est épuisant.
Alors je ferme les yeux, je fais le vide et attends l’idée à qui je saurai faire bon accueil.
Et je me réveille un peu plus tard avec un torticolis.
– Conformiste, accusa Vent !
– Inconstant, rétorqua Rivière !
– Je vous aime, poursuivit Chemin.
Avoir du pouvoir, c’est grisant ; pouvoir, c’est autre chose, ça ennuie vite.
L’épuisement des stocks est manifeste, il nous faut trouver des sources de pensée renouvelables.
– Dis-moi Pierre, tu laisses la peau des pommes de terre quand tu prépares une purée rustique ?
– Non mais t’es sérieux, Dieu ? Aujourd’hui, c’est ce que tu veux savoir ?
– Oui. Donc ?
– OK Google…
Tout finit toujours par une retraite.
Le monde est instable, les animaux se taisent, les humains mentent, la Terre est opaque. Pourquoi ne pas avouer plus simplement que l’on ne sait rien ? que l’on appelle savoir ces connaissances que l’on a produites, imaginées, inventées ? que le reste (mais le mot déjà est bien prétentieux) nous échappe ?
Certains écrivent des referenda, des scenarii, des lieder, des barmen. Je m’interroge, s’agit-il de faux polyglottes ou de vrais cuistres ?
J’annexerais bien la terrasse du voisin. Je pourrais organiser un référendum pendant son absence. Son chat m’ignore à peu près autant qu’il l’ignore, mais son chien semble m’apprécier (d’autant que je le garde pendant ses vacances, précisément). Je ferais venir quelques oiseaux pour l’occasion.
Je ne serais pas étonné de faire un bon score.
Je suis un lecteur lent, pourtant je pratique parfois la lecture rapide pour ses vertus heuristiques. En effet – essayez ! –, la vitesse révèle souvent un autre texte, absurde et jubilatoire, auquel l’auteur lui-même n’avait probablement pas pensé.
‘La surfeuse réunionnaise J.’ m’emporte sur sa vague et devient sulfureuse ; ‘le signe qui ne trompe pas’ me trompe et me conduit dans les bras d’un singe ; en suivant celui qui ‘s’oriente grâce aux étoiles’, je me perds dans les toilettes ; la ‘dénomination importée de l’anglais’ devient une domination.
Absurde et jubilatoire…
Les hommes sont trop.
Je veux dire trop nombreux, violents, fiers, bruyants, sales, avides, flagrants. Je veux dire trop hommes, trop mâles.
Le courage est iranien, la dignité, ukrainienne.
Nous, nous avons peur d’avoir froid et de devoir porter de vieux châles inélégants.
Dans la famille Boomerang, on avait renoncé au christianisme par conviction. Les dogmes de la Sainte Trinité et de la Conception Immaculée de Marie ne gênaient pas, non plus que les miracles de Jésus ou le mystère de l’Esprit Saint. Non, c’était la parabole de l’Enfant prodigue qui ne passait pas.
J’écris guerre. Une fois, deux fois par ligne. Guerre, guerre. En italiques, en majuscules. GUERRE. Je répète le mot, guerre, guerre, guerre.
Je traduis : viyny, guerra, paterazm, bellum, wojna, sota, savaş, pólemos, soğıs, Krieg, war, karas.
Je dis l’horreur de la guerre et l’effroi, la peur, la honte, la douleur, la haine, le malheur, la faim, le désespoir.
Je vois le sang, les larmes, les maisons détruites, les terres bombardées, les corps déchiquetés. C’est la guerre.
Je lis, j’écoute, j’imagine. Guerre. Guerre. Guerre. Je condamne et je dénonce la guerre. Je suis horrifié, scandalisé, indigné par la guerre.
Et puis, l’évidence explose comme un petit pétard de carnaval. La guerre n’est pas un mot.