Je me demande s’il existe des pilons empathiques ?
(Et des papillons patauds, ça existe ?)
Je me demande s’il existe des pilons empathiques ?
(Et des papillons patauds, ça existe ?)
Après des recherches approfondies, j’ai constaté n’avoir pas une seule fois utilisé les mots vilebrequin, topinambour et staccato cette année, je n’ai pas parlé non plus de la couronne perlée du gland. Je veillerai dorénavant à varier mon vocabulaire et ouvrir mon champ de réflexion.
« Il est admirable cet enthousiasme des spermatozoïdes dans leur course à la fécondation de l’ovule. »
Il est possible aussi, tempérait Papi en regardant le documentaire à la télévision, qu’on ne leur ait pas expliqué la suite de l’histoire.
– Alors, c’était bon hier soir ?
– Tu n’imagines même pas. En entrée, on a mangé le foie malade du vieux René, fondant et parfumé ; après on s’est régalés avec le petit Pierre en méchoui, un délice, il n’était pas encore sevré, ça se sentait bien ; ensuite il y a eu la cervelle des deux jumelles au beurre blanc, Germaine et Yolande, mais là je n’ai pas pu - Germaine quand même !
– Ben ça alors, je te croyais végétarienne ?
– C’est vrai ça, répondit Vache à Cochon, tu as raison, c’est donc pour ça que j’ai mal au ventre. Et elle partit vomir. Beaucoup.
Ça m’agace ! Je lis de plus en plus souvent le mot socialite (e.g. la nouvelle girlfriend de Tom Cruise est une socialite russe…). Je signale que ce mot est un anglicisme que l’on peut remplacer par people.
– Stop !
– Et pourquoi ?
– D’accord, je fais bzzz, je suis gorgé de sang et je suis posé sur ta jambe, mais ça ne fait pas de moi un coupable. Et la présomption d’innocence ?
– Désolé moustique, le monde est injuste. Paf !
– Oh le nul, encore raté ! Va plutôt écrire un haïku.
Ça manque de sens, ça manque de sens… Le sens, c’est comme la crème fleurette et la cannelle, on le met à toutes les sauces, ça en devient écœurant.
Je me demande s’il existe des étoiles introverties ?
« La faim est une idée et la douleur, une illusion, le manque est une erreur et le désir, une faute ; ne te laisse pas piéger par tes neurones qui complotent dans ton dos. Seule ta volonté est réelle, tu peux tout m… »
– À table ! Gratin de chouchou et sorbet à la mangue.
– Hum, j’adore ! Je finis ma phrase et j’arrive.
Tout est vain et la vanité même du tout est vaine, mais en faire une théorie est creux, en faire une morale est vaniteux. C’est à peine si un aphorisme fumeux et capiteux peut passer.
L’acteur – ou le menteur – est bon quand il sait être ce qu’il n’est pas, il est excellent quand il sait ne pas être ce qu’il est.
La sagesse vient avec le temps, mais elle vient de loin et, compte tenu de la grève des aiguilleurs du ciel, des embouteillages et des genoux qui grincent, elle n’est pas toujours à l’heure.
Consommer de la corne de rhinocéros en poudre permettrait d’avoir des érections vigoureuses et une semence généreuse. Il me semblerait logique, à l'inverse, de soigner les crânes mutilés des rhinocéros avec une crème à base de sperme humain et de pénis écrasés.
L’esprit est un appendice tardif du vivant ; le vivant est une fine pellicule qui recouvre partiellement la matière ; la matière est une agglomération rare perdue dans un vide quasi infini. Et nous continuons tranquillement à commencer neuf de nos phrases sur dix par “moi, je”.
Les dieux, s’ils existent et s’ils nous ont repérés, doivent se bidonner.
« Elle enfila ses moufles et cessa de penser à lui ». Sacré Kevin !
Les pensées naissent et s’épanouissent hors de nous. À séjourner trop longtemps en nous, elles pourrissent et meurent.
On nait pas, on devient, aurait dit Simone Héraclite.
La précarité n’a rien d’enviable, certes, et la penser, assis sur son fauteuil Thonet, bercé par la rumeur sourde du brasseur d’air a quelque chose d’indécent pourtant j’aimerais défendre l’idée de vérité précaire. Une vérité pauvre, vulnérable, étrange qui n’aurait rien d’une star de la pensée vers laquelle tout le monde essaierait de tendre, mais serait au contraire un corps sombre ne supportant ni d’être visé ni d’être exposé ni d’être exploité, un état ou une voix ou un lieu peu identifié et fragile dont il faudrait prendre soin.
Je me demande s’il existe des chats insomniaques.
Aimez-vous Brahms ?
J’aime la confiture de jaboticabas.
Z’avez pas vu Mirza ?
J’ai vu les jacarandas en fleur.
Vous avez connu Rimbaud ?
J’ai connu Marie-Eulalie Séraphine.
Avez-vous lu Char ?
J’ai lu les arabesques des pailles-en-queue.
Entendez-vous mes questions ?
J’entends le chant des mots pérégrins.
Il m’arrive assez souvent – je sais, je vous l’ai déjà raconté – d’avoir une idée et de l’oublier avant de l’avoir notée. Cela m’agaçait beaucoup parce qu’une idée, c’est comme un billet de cinquante, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Et puis j’ai changé d’avis. Je me dis que tous ces bouts de phrases perdus mais déjà travaillés mentalement constituent mon écriture invisible. Sans lecteur, sans support, ils doivent planer quelque part dans une partie inaccessible de mon cerveau comme des fantômes silencieux mais bienveillants et, d’une façon ou d’une autre, influents.
Cette idée d’écriture invisible m’est venue en lisant un article sur l’entraînement invisible du sportif quand il se repose et récupère. Heureusement, j’avais un bout de papier et un crayon et je l’ai vite notée. On ne sait jamais !
Comme les vieux, les philosophes passent beaucoup de temps à se demander ce qu’ils sont. Qu’est-ce que la philosophie ? Qu’est-ce que la vieillesse ? Je ne juge pas, je constate. Je note aussi que les experts-comptables, les livreurs de pizza, les attachés d’administration, les chauffeurs de bus, les dresseurs d’ours, les agents immobiliers et les jeunes ne se demandent pas ce qu’ils sont. Je ne critique pas, j’observe.
(Quant aux vieux philosophes, je vous laisse deviner.)
L’absurde n’est pas un genre ou un champ, c’est une ligne de crête entre deux abîmes, le sérieux et l’ânerie. Experts, loustics et sujets au vertige s’abstenir.
Bon, pas de panique, et pas de gloriole non plus, j’ai écrit “abîmes”, j’aurais pu dire “petits fossés”.
Citer, c’est un peu usurper une identité. Sauf que le citeur ne porte pas atteinte à l’honneur ou la considération du cité ; il n’est d’ailleurs pas puni par la loi. Et malheureusement, l’impression qu’a souvent le citeur de recueillir un peu de la gloire du cité est une pure illusion.
Hier soir, c’était théâtre. Ou peut-être danse, je ne saurais dire. Ils voulaient convoquer l’absence en chantant le silence et mimant le néant. Et c’est le vide qui s’est présenté. En plus – en moins, plus exactement – le vendeur de jus de bissap, à l’entracte, n’avait plus de jus de bissap.
Et puis, il y a eu aussi le chat de ma voisine qui a vomi pendant la nuit. Cette même nuit où une femme vivant dehors est morte de froid, seule.
Demain, on parlera de tout ça, en tâchant de hiérarchiser un peu, oui parce que rentrer sans son verre de bissap, ce n’est pas grave, mais après-demain, ou la semaine prochaine, tout aura été nivelé dans l’oubli.
Nous sommes trop nombreux, il nous arrive trop d’histoires et nous parlons trop. Je convoquerais bien l’absence, moi aussi.