Tu hurles avec les loups mais ta voix est molle et ton ventre plein.
Tu hurles avec les loups mais ta voix est molle et ton ventre plein.
Souvent je reste là, hypnotisé, porté par son rythme sans défaut, longtemps, longtemps. Il clignote, que dis-je, il bat, il palpite comme un cœur infaillible, encore, encore. Il est là, c’est certain, fidèle, disponible, d’une patience inépuisable, que j’écrive ou n’écrive pas, métronome indulgent, il vibre, il vit, interminablement, il attend, confiant, constant, si justement constant, sur la page blanche de mon écran, plus fort que la fatigue, il se moque de l’ennui et ignore la mort, comme un pouls perpétuel, réconfortant, toujours, toujours. Ne juge pas, ne corrige pas, ne condamne pas. N’abandonne pas. Bat seulement, bat et vibre sans vaciller, jamais, jamais. Toujours à m’accompagner, toujours dans mes mots, dans mes silences, dans mes blancs, dans mes bleus, plus fiable que le retour du matin, discret dans mes retraits, modeste dans mes réveils, d’accord pour tout, le plus vil et le plus grand, l’indigent, l’exubérant, il attend et pardonne. Il attend. N’abandonne jamais, mon curseur, me précède et me suit jusque dans les plus obscurs méandres de l’insensé, jusque dans les plus infertiles déserts de l’absence. Il bat. Il bat. Il bat.
Bricole ta langue.
… ainsi l’homme serait avide parce qu’il a des mains. N’est-ce pas plutôt parce qu’il est avide que ses mains lui servent moins à caresser et offrir qu’à saisir et emporter ?
Gageons qu’une otarie dotée de bras, mains et doigts n’en continuerait pas moins à grogner paresseusement et à gaspiller son temps à manger, dormir et faire du gras et/ou du toboggan sur la banquise restante. Il est vrai que la faire jongler avec un ballon serait alors beaucoup moins spectaculaire et n’amuserait plus les enfants accompagnés de leur papa divorcé le samedi après-midi, et qu’il faudrait lui imposer quelque autre défi, la faire marcher sur un fil les yeux bandés, par exemple, ou organiser un combat avec un poulpe géant urticant...
Dans la critique traditionnelle du capitalisme, on passe à côté de l’essentiel : l’homme n’aurait pas été le conquérant avide et l’entrepreneur cupide qu’il est, s’il avait eu, en lieu et place des mains, deux nageoires pectorales.
Encore blanc et franc le matin déjà refoule le noir agité des trottoirs urbains privés de nom. Des voix se croisent et des vies s’inversent, la soif s’éteint et j’ai faim.
L’intelligence est la vertu des paresseux, elle consiste à en faire un peu plus ici afin d’en faire beaucoup moins là.
Le jour où le jacaranda s’affole, ne le manque pas. Le reste peut attendre.
À cinq mètres sous terre, sur la sinistre ligne 13, c’est dans le coin sombre et puant d’une librairie cradoque que l’on peut déguster le jus de prose fruité d’une lumineuse littérature à l’eau de rose.
Douterais-je ? Je ne sais.
Avez-vous lu Sur la croûte de Jack Erouac ? C’est l’aventure déroutante d’un index gauche qui traverse une baguette d’un croûton à l’autre. On comprend vite qu’il s’agit de la dénonciation métaphorique du complot des boulangers et de leur acharnement pervers à mouler les pains tout en longueur de telle sorte qu’ils ne rentrent jamais dans aucun panier (car un étui à trombone, un carquois d’archer ni un tube à plan ne sont des paniers).
Le temps fraude et je ferme les yeux.
Fertile en rêves, et c’est bien, ouvert aux vents du désir, le ciel abrite nos orages et nos espoirs couleur de feu, et c’est beau. Mais aujourd’hui, honore la boue, chéris l’écorce.
Mailler les trois brins du scoubidou : concept jaune, métaphore bleue, farce rouge.
« C’est épatant ! », « quel toupet ! », « tu es inénarrable ! », « totalement suranné »… Suranné, oui, justement, allez-vous dire.
Je me demande, moi, si l’on oublie ces mots parce qu’ils sont vieillots ou s’ils vieillissent parce qu’on les oublie.
Dans le doute, je les réécris, toupet, épatant, inénarrable.
Chemine si tu veux, navigue si tu sais mais laisse l’espace à son absence.
− Parles-tu latin sans les mains, gros malin, toi qui te plains du prix du pain ?
− Et toi, vieux reste d’antan, pourquoi perds-tu ton temps quand l’été a passé à tester tous les thés dansants ?
− Mais, n’importe quoi, ça n’a rien à voir !
Le problème dans une révolution, ce sont les révolutionnaires ; comme les amants, fougueux et généreux, ils s’épuisent dans l’acte.
Le matin, je suis tout impatient et je voudrais, vite vite, que le soir arrive.
Et après on dira que je suis lent et paresseux !
Méprise ton corps, méfie-toi du réel et maîtrise la nature. Voilà qui résume assez bien notre morale traditionnelle. Attention au retour de bâton !
− Tu fais bien l’homme, dit Lion à Singe, on dirait un vrai.
− Oui mais il est de plus en plus difficile à singer. Avant il faisait le coq, j’y arrivais bien, maintenant il fait le veau, c’est plus dur.
− Ne te plains pas, il pourrait faire le concombre de mer. Ou, pire encore, le paille-en-queue !
− Euh non, ça il ne pourrait pas.
Et ils partirent dans une bonne poilade qui laissa indifférent le gardien, lassé de leurs incessantes facéties.
La nuit est joueuse quand elle vient et fascinante mais fête aussi les matins et ceux qui les portent.
On tourne en rond dans ce bocal et rien dehors. Si au moins des extraterrestres venaient changer l’air.
Il y a les livres qui braillent, il y a ceux qui bâillent ; j’aime ceux qui vous baratinent puis vous laissent en plan.
La terre se pencha sur le vide, hésita un instant puis renonça à sauter. Résignée, elle retourna tourner.