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C'est Peu Dire

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  • ARNO SABATIER
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

23 juin 2018 6 23 /06 /juin /2018 02:43

Tout était blanc, vide, métallique. Non pas blanc comme les pentes du Mont Rivel en hiver, blanc, mais sans la neige qui apaise et amuse, sans le doux chant du vent dans les sapins, blanc mais sans les joues rouges gavées du sang de la vie, sans les cris et la joie des enfants – blanc comme la lumière froide sur le fer de la hache.

 

La première fois, Jules était venu seul. Il s’était approché de Berthe qui fendait le bois. Il s’était collé à elle par-derrière et avait commencé à se frotter. Il puait l’alcool et le vice. Berthe l’avait rejeté violemment et avait continué à tailler ses bûches sans même le regarder tomber. Il était parti en marmonnant sourdement quelques insultes à peine articulées qu’elle n’avait pas essayé de traduire.

Il était revenu avec son frère Ferdinand, un autre gars qu’elle ne connaissait pas et le Grand Dédé. Alors, il s’était à nouveau approché d’elle et avait commencé à soulever sa jupe. Elle s’était retournée et l’avait violemment frappé à l’épaule avec le manche de la hache ; « si tu y retournes, c’est avec l’autre côté que je te fends la tête ». Jules écumait de rage et simulait une douleur insupportable. « Regardez-la, la truie, comme elle me traite. C’est pas une femme, c’est une bête. Ferdinand, viens aider. »

Ferdinand hésitait. Il n’était pas meilleur que son frère, seulement plus couard. Il n’avait pas de femme et dans le village, personne ne voulait de lui. Alors il avait très envie. Les deux frères s’approchèrent pour la saisir ; elle fit tournoyer une bûche et les frappa tous les deux. « Pas une bête, le diable. Grand Dédé, tiens-la ! » Jules braillait, éructait, les yeux injectés de sang, il sautait de rage, les poings menaçants.

Grand Dédé était orphelin, sa mère Marie était morte en le mettant au monde, on ignorait tout du père. On avait dit que Marie était morte parce que Grand Dédé était trop gros, qu’il avait tout déchiré en sortant et qu’elle s’était vidée de son sang. Il avait été élevé au début par les Garoulette avec les sept autres enfants et puis ils n’en avaient plus voulu, il mangeait trop et ne comprenait rien. Alors le beau-père Mandrillon lui avait construit une cabane et l’emmenait parfois ramasser du bois ; depuis, Grand Dédé suivait souvent les frères Jules et Ferdinand. Il n’était jamais allé à l’école et ne parlait presque pas. C’est juste qu’il mesurait plus de deux mètres et devait peser cent-trente kilos. Il avait des mains grosses comme des bêches.

Il la saisit par-derrière et la ceintura en la soulevant. Berthe sentit une douleur vive dans les côtes, mais la hargne fut plus forte encore et elle se tordit dans tous les sens donnant des coups de pieds pour maintenir à distance les deux frères. Jules et Ferdinand attendaient, la laissant s’épuiser. « Tiens-la mieux que ça Grand Dédé, tu vois pas elle se tortille comme une vipère, la vicieuse. » Grand Dédé continua de la serrer d’un bras et lui bloqua le bassin de l’autre.

Les deux frères s’approchèrent et saisirent chacun une jambe. Ils soulevèrent la jupe et Jules arracha la culotte. Ils lui écartèrent les jambes. « À toi l’honneur, camarade. » Le quatrième larron se déboutonna et la prit. Berthe hurlait, crachait, jurait. « Profitez bien bande de porcs, y’aura pas de deuxième tour, c’est la Berthe qui le dit. »

« Ferdinand, à toi, depuis le temps que tu la reluques. » Ferdinand s’approcha tout en prenant soin d’éviter son regard. Berthe bougeait moins, elle sentait son épaule et son ventre endoloris. Son visage était encore dur et fermé comme si toute sa haine était venue s’y concentrer, mais son corps s’amollissait et résistait de moins en moins. Ferdinand se déboutonna et la prit. Berthe voyait le ciel sans nuages au-dessus du toit de la maison, elle entendait les vaches du pré voisin et plus loin encore l’Ain qui coulait fort. Tout commençait à blanchir et se voiler.

« Alors, la vieille, on cause plus ? » Jules lui arracha sa blouse ; il était surexcité, il en bavait. Il hurla « à ton tour Grand Dédé ! ». Ferdinand et le quatrième larron prirent chacun un bras, mais Berthe ne bougeait pratiquement plus. Grand Dédé se déboutonna et la prit. Berthe sentit un instant une douleur extrêmement vive puis s’évanouit. Elle reprit vite connaissance, elle ne sentait presque plus rien, elle ne voyait plus que des silhouettes floues, elle n’entendait que des sons sourds et distants.  Elle était allongée par terre, la jupe relevée, le corsage déchiré, le ventre en sang, le visage sans expression.

Jules se déboutonna et lui pissa dessus.

Berthe resta longtemps allongée. Elle prit un morceau de sa jupe déchirée et le mit entre ses cuisses ; elle aurait aimé aller jusqu’à l’Ain, sous le pont de l’Épée pour se nettoyer, le froid ne lui faisait pas peur. Elle avait envie d’eau vive, mais quand elle se mit debout, elle vacilla et dut renoncer. Elle se plongea alors tout habillée dans l’auge des cochons puis elle rentra, ajouta plusieurs bûches dans l’âtre, s’allongea devant et dormit, longtemps. Au réveil, elle se nettoya et sortit. Elle trouva une charrette qui allait livrer du bois. Elle devait aller à Baume voir son frère Gustave.

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