Enveloppement personnel.
Enveloppement personnel.
– Dis, ça va ? Tu as l’air tendu
– J’ai réfléchi, je vais faire mon coming out, répondit Dieu à Pierre, je vais leur avouer que je n’existe pas.
La mémoire a la structure du langage ; nos souvenirs sont toujours des histoires.
– Oh non ! pas vous !
Tenon et mortaise se séparaient.
– Vous alliez si bien ensemble.
On ne sait jamais ce qu’il se passe dans l’intimité.
Allez savoir pourquoi, les enfants ont toujours des âges et demi.
Parfois on est pris par l’urgence et le devoir d’agir face à l'ampleur des dégâts et l’imminence de la catastrophe finale et parfois on se dit qu’il faut surtout ne rien faire (comme quand on joue à cache-cache, dissimulé derrière les rideaux, ne pas parler, ne pas bouger, à peine respirer) tant on détruit, souille, méprise et aggrave la situation dès qu’on fait quelque chose.
Dieu existe-t-il ?
La question me fascine et m’entraîne loin dans le sens et le non-sens. En vain je lis, et cherche et interroge : mais bon sang, qu’est-ce donc qu’exister ?
Zut ! je ne suis pas célèbre, je n’aurai donc pas droit à une biographie. Voilà qui est fort regrettable, quel gain de temps et d’énergie ce serait, il est si difficile de savoir qui l’on est.
Le temps nivelle, grise, lisse et affadit tout. Ce sont les récits qui donnent du relief et du goût à l’histoire.
En réaction au Reste d’hier, un lecteur fidèle et attentif me rappelle ma proposition du 26 janvier 2017 :
Mais alors la vie de qui lisent-ils les people, dans la salle d’attente du médecin ? Et ne croyez pas qu’ils ne sont jamais malades, ils sont comme nous les people.
J’aurais aimé pouvoir confesser qu’il s’agit d’un auto-plagiat piteux, mais c’est malheureusement plus grave, irréversible et lentement contagieux.
Et les people, ils lisent quoi dans la salle d’attente de leur médecin ?
27% de désir, 8% de mélancolie, 22% de bienveillance, 3% de folie, 11% d’inquiétude, 17% de gaité, 9% de malice, 4% d’absence. Telle est la formule exacte (j’ai arrondi à l’unité) du regard parfait. (Celui de Laure, par exemple, qui « dérobe les âmes » comme disait joliment Pétrarque).
Il est passé à côté de sa vie. Elle a fait semblant de ne pas le reconnaître.
C’est l’incroyable complexité du vivant qui nous conduit à refuser l’idée d’une origine divine. Un Dieu tout-puissant aurait fait beaucoup plus simple et moins fragile.
Ce n’est pas parce que l’enfer, c’est les autres que le paradis, c’est moi.
On imagine Dieu comme un être tout-puissant mais peut-être doit-il, lui aussi, passer un entretien annuel avec son D.R.H. pour vérifier si ses objectifs ont été atteints et s’il peut prétendre à une augmentation.
Et là, il ne peut pas refaire le coup des voies impénétrables.
J’aime les vaches, que voulez-vous, je ne vais pas vous raconter d’histoires et vous parler de panda, d’aigle royal ou de perroquet bleu d’Amazonie. De surcroît, et au risque de vous paraître immodeste, je crois pouvoir avancer que ce petit faible est bien souvent partagé.
Bon, j’ai un petit béguin aussi pour les girafes ; malheureusement, j’ai le sentiment, cette fois, de ne pas être leur genre. La taille des lèvres, peut-être.
Rares sont ceux qui savent être pleinement présents. C’est beau, c’est fort, mais il faut aussi accepter qu’une fois là-bas, ils soient pleinement absents.
– Salut, on ne se connaît pas ?
– Non, j’arrive juste, je suis tout neuf !
– Ça te dirait qu’on fasse un petit bout de route ensemble.
– Ben ouais.
– Et l’écart d’âge, ça ne te gêne pas.
– Tu sais, l’usure nous guette tous.
Et les deux pneus avant continuèrent leur belle histoire, chacun à sa place, pendant presque dix mille kilomètres.
– Ce n’est pas parce que tu élèves un rat kangourou que tu peux traverser la rue sans regarder.
– Mais c’est absurde ce que tu dis, ça n’a rien à voir.
– C’est exactement ce que je dis.
– Je veux être acteur de ma vie et n'obéir à personne...
– Coupé ! Pas mal mais on la refait quand même. Plus de hargne dans la voix ; la lumière plus blanche.
– Je veux être acteur de ma vie et n’obéir à personne…
– Coupé ! OK. Allez, une dernière.
– Je veux être acteur de ma vie et n’obéir à personne…
Il me regarda dans les yeux, gardant le silence plusieurs longues secondes, puis se lança. « Eh bien figure-toi que le 24 juin 1894, l’anarchiste Sante Geronimo Caserio poignardait le président Sadi Carnot pour venger Ravachol. Attends. Tu sais où ça s’est passé ? Place des Cordeliers ! Ravachol, les Cordeliers, Yvonne, Renaud, Nora, les trois cordes liées ! Ça ne te rappelle rien ? Ça m’amuse beaucoup le petit jeu de ton Odette, le jeu des dates et des coïncidences. Tiens, encore une, écoute : tu m’as remis ton manuscrit le 20 avril 1994, sais-tu ce qui se passait le 20 avril 1894 – outre la naissance future d’Odette ? Non ? Eh bien, je vais te le dire : c’était la première française de la pièce Une Maison de poupée d’Ibsen qui se jouait au Théâtre du Vaudeville à Paris ! Incroyable, non ? Et ce n’est pas tout, en 1927, ce théâtre a été transformé en cinéma et c’est aujourd’hui... le Paramount-Opéra, ton cinéma préféré. Alors, tu crois toujours au hasard ? Attends, ce n’est pas fini… » Je m’attendais à ce qu’il me dise que Kurt Cobain était l’enfant caché de Romain Gary ou que Renaud avait fait sa première communion le jour de la mort de Séraphin.
Mon éditeur n’a touché à rien, il m’a demandé de changer le titre et d’ajouter un épilogue. « Écris-moi un épilogue, genre mode d’emploi, si tu vois ce que je veux dire. Ah, une chose encore, donne-moi un vrai livre la prochaine fois et vas-y doucement avec les guillemets et les parenthèses ! »
Une question tenace, complexe et, en un sens, absurde continuait néanmoins de me tarauder. Nora ? Qui était-elle ? L’auteure du récit ou l’héroïne du roman ? La femme que j’avais follement aimée entre novembre 1980 et juin 1981 ou le personnage trouble d’une romance populaire ? En me relisant, je m’étonnais de la discordance entre la Nora de la deuxième partie, tourmentée et empêchée, et celle de la troisième, lumineuse et pétulante. Y aurait-il eu deux Nora, comme il y avait eu deux Odette ? Deux Nora, ou peut-être même une seule, mais fictive ? N’avais-je pas imaginé Nora et sa vie amoureuse (et la mienne par la même occasion) ? N’avais-je pas tout inventé, Odette, Berthe, Nora, Zaïna ?
Il paraît que parfois, l’écrivain finit par se laisser absorber par le monde de ses héros et ne distingue plus le réel de la fiction, il parle à ses amis de ses personnages comme s’ils existaient. Les amis en question pensent toujours que c’est une plaisanterie, ils jouent le jeu et ne se doutent pas qu’il s’agit bien plutôt d’une confusion mentale très grave.
Bon, mais moi, j’ai le sentiment d’être en parfaite santé et puis, j’ai du concret et du tangible avec le mot de rupture de Nora que j’avais gardé. Quand même, je n’aurais pas pu me l’écrire moi-même dans un moment d’égarement. Non, bien sûr que non. Je ne suis pas fou. Peut-être ne sait-on pas quand on est fou, mais quand on ne l’est pas, on le sait d’un savoir certain. Non ?
Le livre, finalement intitulé Signé Nora, devrait sortir avant la fin de l’année. J’espère que Nora le lira.
Juillet 1994
[Ainsi se termine Signé Nora roman-feuilleton commencé le 28 octobre 2017 sur Les Restes du Banquet. Il aurait pu s’intituler Signé Odette, car tout vient d’elle, véritable « matrice narrative ». J’ajoute que si Odette était le prénom de ma grand-mère, l’analogie s’arrête là ; mon aïeule a eu sept filles, n’était ni mercière ni analphabète et, à ma connaissance, n’a jamais mis les pieds à Beaume-les-Messieurs. Ville que je ne connais pas non plus d’ailleurs, pas plus que Chalon-sur-Saône, Lons ou Montélimar. Enfin, ne cherchez pas, je n’ai jamais aimé ni fréquenté de Nora qui est le fruit sucré de l’imagination d’Odette ; ne cherchez pas, Nora est une pure fiction. (En plus, j’ai changé son prénom.) AS]
– Depuis toujours, et même quand je me couche tard, je me lève radieux, sans avoir besoin d’artifice ni de maquillage.
– Eh oui, et bien le résultat c’est que l’on tourne toutes autour de toi sans jamais t’approcher, répondit Vénus à Soleil.
Le cerveau dehors
Les mots sans accord
Haïku passe encore
L’avantage inestimable que le rocher, le chêne et le chien ont sur mon voisin, c’est que quand je n’ai pas envie de leur parler, pour la seule raison que je n’ai pas envie de parler, ils l’acceptent sans chercher d’autres raisons qui deviennent autant de motifs de débat.