La mémoire serait « l’intelligence des sots » ? Et l’intelligence, n’est-elle pas l’imagination des insensibles ?
La mémoire serait « l’intelligence des sots » ? Et l’intelligence, n’est-elle pas l’imagination des insensibles ?
Curieusement, un bon livre n’a pas de dehors sans être fermé pour autant.
Le jour du bilan, Bach rachètera-t-il Eichmann, les Restos du cœur compenseront-ils Monsanto et suffira-t-il à un habile Hypéride de dénuder une femme pour nous blanchir, nous les nuisibles, les souillons, les cupides ?
– Je veux être moi-même, tu comprends ?
– Oui.
Alors, il lui ôta ses bijoux, la déshabilla, la démaquilla, la rasa, puis il l’énucléa, l’incisa, la dépeça, l’éviscéra, puis il la saigna, la disséqua, la dénerva, la désossa.
[Un mot avant de vous offrir la livraison dominicale de notre roman-feuilleton. Il semble que je sois le seul à glisser une virgule sous les pavés ; ce qui est bien peu, j’en conviens, pour éviter un procès en plagiat.]
– 1993 –
1993 avait été une année blanche ; je n’avais pas écrit une seule ligne. Après l’épisode de la fac, j’avais eu un gros coup de fatigue – disons cela ainsi. On m’avait conseillé d’oublier provisoirement Nora et son livre. Des amis de mes parents m’avaient prêté une petite maison retirée dans la Drôme, à Dieulefit à trente minutes de Montélimar. J’y avais passé plusieurs mois à faire des puzzles géants et des marches courtes.
J’avais emporté Cytomégalovirus, journal d’hospitalisation d’Hervé Guibert, Yann Andréa Steiner de Marguerite Duras, Coup d’État à Tripoli de Gérard de Villiers, Les Passagers du Roissy-Express de François Maspero, Texaco de Patrick Chamoiseau, Ulysse de Joyce et quelques Balzac (on ne part jamais sans un Balzac).
J’avais pris un peu de musique aussi : Aladdine Sane de Bowie (le disque avait vingt ans, il m’avait toujours accompagné) ; Nevermind de Nirvana (j’avais acheté en même temps le puzzle de la magnifique pochette – le bébé nu sous l’eau avec le billet d’un dollar – mais malheureusement, c’était un trois cents pièces seulement qui ne me résistait pas plus d’une heure) ; Osez Joséphine de Bashung ; Metamorphosis de Philip Glass ; Matrice de Gérard Manset ; Mistral gagnant de Renaud et Innuendo de Queen.
On chercherait vainement une logique à cet assemblage hétéroclite de livres et de disques. Encore plus vainement une symbolique secrète. Certains sont rassurés par l'idée que sous l'apparent foutoir du monde se tient une structure chiffrée durable et implacable ; d'autres aiment à croire que l'insignifiance de nos gestes les plus quotidiens masque un sens mystérieux. Je crois au hasard.
Cela faisait très peu de disques (en fait quatre, qui tournaient en boucle, puisque j’avais prudemment écarté Queen, Renaud et Manset pour leurs effets secondaires probables, vous voyez ce que je veux dire) et beaucoup trop de livres, je n’avais réussi à lire que la fin d’Ulysse, le monologue de Molly Bloom (Phil avait raison, c’était torride comme un été dans la Drôme ; il faudrait que je trouve une amoureuse qui s’appelle Molly, j’avais déjà une idée de cadeau, peut-être me ferait-elle oublier qui vous savez mais qu'on m'a conseillé de ne pas même nommer). J’avais également survolé le SAS avec plaisir et cela m’avait d’ailleurs donné envie d’en trouver un autre.
Pour cela, j’étais descendu à Montélimar, j’y avais découvert la librairie Baume (décidément pas de chance, je m’éloignais d’« elle » et c’était Odette qui réapparaissait), superbe librairie presque centenaire avec une magnifique façade en chêne. Il pleuvait. Je tombais sur une libraire désœuvrée plutôt agréablement surprise de voir un étranger et manifestement désireuse de socialiser. Je lui laissais rapidement entendre que j’avais déjà publié plusieurs romans, le dernier s’intitulait Les Filles en automne. « Oh, mais oui, j’ai vu passer ça, je vais en commander quatre exemplaires puisque vous êtes là. » Je la trouvais sympathique ; je craignais seulement qu’elle me dise qu’elle écrivait aussi et avait un manuscrit à me montrer, juste pour avoir un avis. Mes craintes étaient infondées, elle souhaitait bavarder un peu, « d’ailleurs si vous êtes libre dimanche, on pourrait déjeuner ensemble, je vous raconterai l’histoire de Ferdinand Baume et vous ferai visiter notre jolie petite bourgade ». Rendez-vous fut pris.
C’était une mauvaise idée.
[On me rapporte encore que « Sous les pavés la rage » est le titre d’un polar de Patrice Gouiran publié en 2008 et d’un recueil de nouvelles datant de 2018. Allez, en cherchant bien, on devrait apprendre que c’est aussi le nom d’un cabinet d’urbanisme alternatif ou le récit décalé d’un Paris-Roubaix du point de vue d’une selle à vélo. Je vais penser à une reconversion professionnelle.]
Et le retrouve-t-on, le temps perdu, quand on part à sa recherche ?
[Alors on me rapporte que « Sous les pavés la rage » est le titre d’un disque de Ekoué, membre du groupe de rap La Rumeur. Je rends donc à César ce qui ne m’appartient pas et m’en vais de ce pas écouter la chose.]
Sous les pavés, la rage.
On peut ruser avec ses rêves, on peut trafiquer ses souvenirs, il est plus difficile de négocier avec le présent.
C’est curieux comme même dans les langues il y a des modes. Après, on ne voit pas pourquoi on devrait la jouer en mode espadrille et bermuda à fleurs si on trouve son voisin cool. Du coup, ça devient chaud d’être soi-même dans la vraie life. En même temps, ça fait sens – ou pas.
C’était quand même mieux avant, râlait Bacille de Koch.
J’allais voir chez Angelina, pensant qu’elle y avait peut-être ses habitudes ; personne ne connaissait de Nora ni de Zaïna. J’allais aussi à La Vieille Trousse, mais les patrons ne connaissaient pas non plus de Nora ; désolés pour moi, ils m’avaient gentiment proposé de coller un avis de recherche sur leur porte d’entrée ; je les remerciais. Je retournais à la fac de Nanterre me disant que je trouverais là le moyen de remonter jusqu’à elle. Je n’avais trouvé aucune trace de son passage. Aucune trace de Nora à Nanterre ; je n’en revenais pas. Pas d’inscription en thèse, pas d’inscription à la B.U., pas d’inscription tout court. Personne ne se souvenait d’elle. Personne n’avait jamais entendu parler d’une Nora aux yeux noirs qui travaillait sur la mort à Madagascar ou sur le colportage au début des années quatre-vingt. Comment était-ce possible ? Le réel se lézardait ; mon propre passé commençait à lentement se fissurer.
J’avais réussi à téléphoner au professeur Henri Lavondès, son directeur de thèse ; il avait beaucoup ri quand je lui avais parlé du sujet de thèse de Nora, « l’agonie du colportage ; non je n’aurais pas accepté une thèse pareille, je ne connais ni Nora, ni Séraphin, mais faites-moi envoyer votre livre, elle me semble sympathique et originale votre Nora. À vrai dire, un vrai personnage de roman ! » Nora m’aurait menti sur ses études à Nanterre, mais pourquoi ?
J’essayais de faire le bilan de ce que je savais de certain sur Nora. Elle ne m’avait jamais présenté ni famille ni amis ; je ne savais pas où elle habitait ; quand on se voyait, c’était toujours chez moi ou dehors. Je ne connaissais même pas son patronyme. Je ne connaissais pas son nom ! Mais comment avais-je pu fréquenter dix mois quelqu’un sans lui demander son nom de famille ? Qui va croire cela ! Non, cela n’arrive jamais dans la vraie vie. Dix mois et je ne savais rien sur elle sinon qu’elle aimait le rouge, le jaune et le noir, Bohemian Rhapsody, les Petits LU, Renaud et les fesses de Dina.
Une chose m’avait tout de suite intrigué dans le dossier jaune qu’elle m’avait confié, il y avait une fiche très documentée sur... Nora. Nora avait écrit sa propre fiche, il n’y avait ni nom, ni adresse, ni numéro de téléphone, mais on y lisait beaucoup de détails qui n’avaient rien à voir avec Odette ou Séraphin comme si elle avait souhaité devenir un personnage aussi ; comme si elle avait voulu rentrer dans l’histoire même qu’elle racontait. Mais on atteint là une limite dangereuse au-delà de laquelle on peut perdre la tête : être personnage ou écrivain, il est plus sain de choisir. Voilà sans doute aussi ce qui explique qu’elle n’ait pas pu terminer le livre et qu’elle m’ait chargé de le faire. Enfin, c’était ce que j’avais compris. Et moi, plus ou moins involontairement, j’aurais été son complice et j’en aurais fait le personnage de mon roman.
Quand même, je ne pouvais m’empêcher de trouver tout cela complètement délirant. En rentrant bredouille de la fac, j’en étais même venu à douter de ma propre santé mentale. Aucune trace de Nora. Alors bien sûr, elle aurait pu me mentir, mais peut-être était-ce moi qui avais tout inventé. Point un récit, donc ; un délire ce serait ? Nora n’aurait pas plus existé qu’Odette ? À tout le moins, il semblait de plus en plus clair, à relire mon manuscrit, qu’elle était le personnage principal.
Nora, un personnage de roman ? Mais c’est fou !
Un programme n’est pas un projet ; lui manque l’inquiétude.
Quand je le vois planer avec grâce et indifférence, je me dis – sans pouvoir le justifier – que j’aurais fait un très bon aigle royal.
L’homme est l’animal qui norme.
L’homme seul est sans paysage car on ne voit que ce que l’on raconte avoir vu.
Dans cette société 2.0., je serais une équation du second degré à une inconnue, m’annonce-t-on.
Je ne suis pas sûr de bien comprendre : faut-il prendre cela au second degré et s’agit-il de cette inconnue en jupe à fleurs, au cheveu court et au pas souple, croisée hier matin rue des Bougainvillées ?
La preuve, irréfutablement, que l’intelligence de l’homme est loin d’être supérieure à celle des autres animaux est qu’il utilise son intelligence, incontestablement supérieure à celle de tous les autres animaux, à très mauvais escient.
– Fin 1992 –
Nous étions alors fin 1992, après un passage à vide – appelons ça ainsi – je m’étais remis au travail et le livre avançait bien ; j’avais eu raison de me séparer du dossier jaune que Nora m’avait confié. Évidemment, je n’avais toujours aucune nouvelle d’elle, j’aurais donc à me passer du cahier noir, qu’il ait existé ou pas.
Un soir, en novembre je crois, après une promenade aux Tuileries (on m’avait conseillé d’éviter désormais le jardin du Carrousel et autres lieux « chargés d’histoire », enfin, chargés de la petite histoire, ma petite histoire), j’étais remonté jusqu’à la place de la Concorde puis j’avais pris l’allée Marcel Proust. Je voulais jouer les touristes et aller caresser, moi aussi, les fesses des sculptures monumentales de Botero installées sur les Champs-Élysées. Bien sûr, ces Colombiennes de bronze, froides et lisses, ne pouvaient rivaliser avec notre Dina callipyge (jamais Nora n’aurait trahi Maillol) ; je les trouvais néanmoins séduisantes et attendrissantes (j’aurais quand même aimé avoir son avis). J’avais ensuite poussé jusqu’au Gaumont-Ambassade pour voir Les Nuits fauves de Cyril Collard. Romane Bohringer était très belle (elle avait la même silhouette que Nora, elle était instinctive et habitée comme elle – l’hystérie en plus).
Nora recommençait à se faire très présente, j’avais beau éviter le Carrousel ou le Vert-Galant, ne plus lire Gary, ne plus écouter Queen ou Renaud, elle revenait se glisser dans chacune de mes pensées, malgré des parcours inhabituels, elle me retrouvait toujours en chemin ; elle ne cessait d’ouvrir des parenthèses qui trouaient mon texte de plus en plus obstinément. Elle me manquait. Nora me manquait et j’avais besoin de voir son prénom écrit.
Pourquoi lui avais-je dit, la dernière fois chez Angelina, qu’on ne faisait pas demi-tour dans la vie. Encore une phrase creuse de philosophe débile. Quel vaniteux crétin je faisais ! Quelque part dans le texte sur le voyage de noces à trois, Louis-Gonzague, l’ami du comte, dit à Yvonne qu’elle a une saison d’avance sur les autres, moi, j’en ai toujours deux de retard. Résultat : j’avais laissé filer la femme de ma vie. Minable et pathétique.
Bon, mais s’il était encore temps ? Encore temps de faire demi-tour. Et si pour une fois, j’osais, si je voulais et décidais plutôt que de laisser le destin choisir à ma place pour ensuite me lamenter ? Ça faisait un peu plus d’un an que j’enquêtais sur le passé d’Odette, je pouvais peut-être me consacrer à la recherche de Nora.
Je partais donc avec l’idée de retrouver Nora. Retrouver Nora. (J’aimais ce prénom, court et lumineux – évidemment je ne lui avais jamais dit – il était concentré dans quatre petites lettres et ouvert pourtant à l’infini, ouvert sur le nord, bien sûr, mais sur le sud aussi par son origine arabe). Nora. Je devais bien concéder piteusement que si je ne l’avais pas retrouvée plus tôt, c’est parce que je ne l’avais pas cherchée. Gros nigaud, abruti, molasse ; j’étais un cancre en amour. Nora. (Je me rappelle maintenant l’avoir entendue dire une fois, je n’y avais alors pas porté attention, « c’est curieux ce prénom qui commence par dire non, ça ne me ressemble pas »). Ce n’est pas parce que l’on est rêveur que l’on doit être paresseux. Cesse d’attendre et espérer, vieil imbécile, agis !
Requinqué et excité, je me lançais donc sur les traces de Nora. Mon enthousiasme renaissant allait vite s’essouffler. Je réalisais que je n’avais ni adresse ni téléphone.
Hier, c'était vendredi, jour de consumation noire ; aujourd'hui, je me permets de recycler un ancien reste, un peu usé mais toujours présentable.
« Je souhaite un très joyeux samedi azur aux rêveurs solidaires, un dimanche bouton d'or aux bucoliques bohèmes, un lundi blanc cassé aux frugalistes délicats, un mardi bleu électrique aux dynamiques inoffensifs, un mercredi framboise aux gourmands enchantés, un jeudi bleu Klein aux artistes du cru, un samedi cuisse de nymphe aux amoureux buissonniers et encore un dimanche flamboyant aux îliens du sud.
Je laisse le vendredi à Robinson et le noir à Soulages. »
(25 novembre 2017, reprisé à la main)
« Une verticale n’est pas une horizontale redressée ».
[Les guillemets ne sont pas là pour indiquer une citation puisque je dois confesser, en toute humilité, être l’auteur de ce trait fulgurant. Ils sont là pour alerter contre les dangers d’un usage immodéré de ce genre de puissants perturbateurs neuronaux. D’ailleurs, comme les graffeurs travaillent masqués pour se protéger des vapeurs toxiques de leurs œuvres, je me garde bien d’interpréter mes propres pensées.]
« … je dois attendre que le sucre fonde », écrivait génialement Bergson, en une vigoureuse synthèse d’Héraclite, Marx et Florent Pagny.
Je m’étonne seulement du début de la phrase : « Si je veux me préparer un verre d’eau sucrée… ». Mais qui, diable, boit de l’eau sucrée ?
Indignez-vous ! disait le très sage Stéphane Hessel.
On a juste oublié la moitié du message : … et défendez une grande cause.
Non sans une certaine audace, j’ai récemment fait mon coming out ; j’ai avoué : je suis sexagénaire. Bon, je ne l’ai pas toujours été, mais là, c’est incontestable et je ne reviendrai plus en arrière. Eh bien, j’ai été très déçu par les réactions autour de moi, presque tous m’ont dit qu’ils le savaient déjà et que, de toute façon, ça se voyait bien !
Réparer, c’est ringard. Il est plus judicieux, plus réjouissant, plus économique même de remplacer par du neuf. Bon, pour la Terre, ça risque de ne pas être simple.