Même quand ça coule pas, ça coule quand même, aurait dit Jean-Claude Lumière, exégète mal connu d’Héraclite l’Obscur.
Même quand ça coule pas, ça coule quand même, aurait dit Jean-Claude Lumière, exégète mal connu d’Héraclite l’Obscur.
Il faut savoir être reconnaissant. Le monde moderne travaille à l’intégration des gens comme moi qui se perdent partout et toujours. Prenez par exemple ce que j’appellerai les cheminements accompagnés. On les trouve de plus en plus dans ces lieux hostiles où l’excès de signalisation vous désoriente inévitablement. Je pense aux aéroports, magasins (enfin les "concept stores"), musées… Impossible désormais de s’égarer, vous êtes aimablement chaperonné dans des parcours sinueux et ludiques, mais toujours clairement balisés.
La moindre des choses, c’est bien de n’être pas ingrat et d’acheter un mug “Montres molles” au musée Dali ou un Toblerone géant à l’aéroport de Marrakech.
La pensée est au langage ce que la purée est à la pomme de terre. Pas de purée sans pomme de terre, mais toute pomme de terre ne devient pas purée.
Il existe des liens, non pas secrets mais ténus, entre beauté et santé, entre lenteur et bonté, entre joie et mouvement, non pas fragiles mais peu visibles, entre voyage et silence, entre récit et paix, entre littoral et avenir, des liens qui accordent, entre chemin et estime, entre corps et connaissance, mais qui pourraient rompre.
C’est bien les téléphones portables au restaurant, maintenant vos voisins de table, tout occupés qu’ils sont à tapoter, sont totalement silencieux.
Hier, colique néphrétique. Douleur suraiguë. Insupportable. J’ouvre au hasard les Entretiens d’Épictète. Heureusement pour lui, il n’était pas en face de moi autrement je lui aurais balancé le livre à la figure avec une bonne mandale en supplément. Le con !
C’est une hypothèse que je n’ai pas les moyens de vérifier, mais je pense que les lecteurs disparaîtront avant les écrivains. On verra si un écrivain survit longtemps sans lecteurs.
Bon j’avoue, d’autres problèmes sont sans doute plus urgents et plus graves.
Le temps manque. Le temps manque pour lentement prendre le temps de penser.
Comme tout le monde, en vieillissant, le funambule devint presbyte. Le sol, jusqu’alors lointain et flou, se rapprocha brutalement pour devenir clair et net. Il comprit vite que ce qu’il prenait pour de charmants champs de tournesol n’étaient que des mines de phosphate à ciel ouvert. Horrifié par sa découverte, le funambule chercha à se suicider, mais ne trouvant ni corde, ni pistolet, ni strychnine, il décida de tenter le grand saut. Utilisant son balancier comme une perche, il s’élança le plus haut qu’il pût, visant – on ne sait jamais – le paradis. C’est à ce moment précis que votre serviteur perd la trace de son personnage ; il se voit contraint de s’arrêter là et vous prie de bien vouloir l’excuser.
Elles ont toujours quelque chose à dire, nos mains.
Prenez trois mots. Par exemple, crème catalane, orgasme et alpaga. Vous en trouverez facilement la définition dans n’importe quel dictionnaire. La définition, c’est-à-dire selon ces mêmes ouvrages, les caractéristiques essentielles, le sens, les propriétés, le contenu…
Moi qui aime beaucoup la crème catalane, je reste sur ma faim avec sa définition qui n’a vraiment pas le goût d’une crème catalane, ni d’une crème brûlée d’ailleurs. Quant à la définition de l’alpaga, elle ne permet pas de sentir la douceur de ses poils. Pour l'orgasme, c'est encore plus frustrant.
Certes, les définitions renseignent, mais ne laissent-elles pas de côté l’essentiel de ce qu’elles définissent ?
… hier, je voulais conclure par un claquant ‘vivre, c’est texter’, mais le mot est déjà pris. Il y a aussi ‘vivre, c’est textualiser’, mais ça fait trop technique. ‘Vivre, c’est texister’, ou ‘vivre, c’est texciter’… là, ça devient n’importe quoi.
Bon, la vida quoi !
La vie est un songe ? un mensonge ? une ombre ? une illusion ? une frénésie ?
Je dirais plutôt un texte. Parfois on l’adresse aux autres, parfois on se l’adresse, mais toujours on (se) raconte, même quand on (se) tait.
Je crois que le grand absent de la recherche et de l’enseignement aujourd’hui est le corps, notre corps. Nous devrions tous commencer par apprendre à respirer, manger, déféquer, parler, courir, faire l’amour, dormir, crier, mimer. Hier on disait, ces choses-là sont viles et d’autres objets plus nobles doivent nous occuper l’esprit. Aujourd’hui on dit ces choses-là sont naturelles, il est inutile de les apprendre.
Bref, on a tous entre les mains un Stradivarius et on répète, sans même savoir s’accorder, Douce Nuit sur une seule corde.
Je me pose une question dont je n’ai pas la réponse. Une même personne écrit-elle différemment selon qu’elle utilise un ordinateur ou un cahier et un crayon ?
Ça fait longtemps que je le dis, deux mains, ce n’est pas assez. Une pour tenir la glace ou le donut, une autre pour le téléphone. Eh bien bonne chance si soudain, ça vous gratte derrière le genou.
Et voilà, on ne me dit jamais rien. J’apprends – moi qui continue à parler de développement personnel – qu’on doit dire aujourd’hui dév perso. Quel benêt ! Allez vous étonner après que je ne développe plus grand-chose à part une petite ceinture abdominale.
(En plus, je pratique plutôt le pli, et là, je les attends pour l’apocope.)
Des melons, des fraises, des myrtilles, des pêches de vigne… moi, l’athée, l’été, j’ai les papilles qui me font une crise mystique et je me mets à douter..
L’avenir appartient à ceux qui s’endorment vite.
La littérature est l’aveu que la vie ne suffit pas, dit Pessoa, et Netflix, l’aveu que la littérature ne suffit pas non plus.
On oublie trop vite. On s’habitue à tout. Même à nos plus belles victoires.
Tenez, prenez l’érection, je parle de celle d’Homo. Ce fut très dur, un combat long et difficile contre la pesanteur, la paresse, l’habitude ; ce fut aussi une réussite grandiose. D’ailleurs, regardez chaque petit d’homme, puisque chacun doit reprendre cette lutte, comme il est envahi par le bonheur et la fierté quand enfin “ça y est, il marche”. Et puis on s’habitue. Et puis, et puis on trouve normal de se tenir debout, on oublie que l’on n’a pas toujours marché. Quel dommage !
Alors parfois, en marchant, j’essaie de retrouver cette joie matinale. Je m’applique, prends conscience de chaque muscle sollicité, je rythme et rééquilibre, j’alterne, j’accélère, ralentis, feins de chuter, me rétablis, je surveille mon genou gauche, ma cheville droite… Je suis Mojokerto, à Java ou Jojo, dans le salon… Pied droit, oups attention, pied gauche…
Mais non, la joie vertigineuse de la première fois ne me revient pas.
Nos vies sont des traductions – sans version originale.
Trop de sens tue le sens, cela est incontestable et n’est pas en débat. Plus intéressante est la question de la limite inférieure, un peu comme le sucre dans le Craquant au chocolat. Existe-t-il une quantité minimale de sens en deçà de laquelle une phrase n’est plus une phrase ? Évidemment, l’absurde flirte avec cette limite – un mot dedans, un mot dehors – et c’est à la fois savoureux et sain.
La vérité ressort de la bouche des enfants trop gourmands.
Dans les temps de grands changements, l’expérience est inutile, souvent même gênante. Ce qui ne signifie pas que l’inexpérience soit un atout. On hésite à suivre les visionnaires pourtant séduisants ; on refuse de répéter avec les réactionnaires pourtant rassurants.
Dans les temps de grands changements, on est bien démunis, nos cartes sont muettes et les GPS n’ont plus de réseau.
Dans les temps de grands changements, il nous faut comprendre que l’avenir n’est pas une suite à déduire.
Et ça change tout, justement.