Le poète commence, ouvre, invente et ne répète jamais ; c’est ce qui le distingue, il ne répète jamais.
Le poète commence, ouvre, invente et ne répète jamais ; c’est ce qui le distingue, il ne répète jamais.
Et si on laissait “le champ des possibles’’ quelque temps en friche, la monoculture intensive stérilise les sols et assèche la pensée.
Terre. Le terme est terne, peut-être, mais la chose nous concerne. Être terrienne, être terrien, ce n’est pas rien, on doit en être fiers.
De couleur outremer ou vert prairie ou terre de sienne, la terre est terriblement belle. Sphère égarée dans l’univers, elle est lumière, elle est chair, elle est la mer et l’air, l’eau et le terreau.
Et si l’on cessait de la terrasser, la détériorer, la perforer, l’enferrer, la persécuter, l’éreinter, la dérégler, l’altérer, la transpercer, l’exterminer. Elle n’est pas éternelle, terre, et, si elle venait à périr, on ne s’en remettrait pas.
Il frappa le mur, claqua la porte et enjamba la fenêtre. Tant pis pour les courbatures.
Serpent. Qu’est-ce que cet S sinueux qui serpente non sans malice, on le sent à la recherche de quelque subterfuge spécieux, ce fallacieux serpent qui progresse doucement et sifflote innocemment, tel un stratège séduisant ? Serait-ce une déesse, une sultane, l’S, un esthète, pourquoi pas le messie qui s’annonce (vous savez : « je suis celui qui suis, ainsi suis-je »), n’est-ce pas plutôt une sorcière perverse, un espion désespéré, un despote bestial, un escroc sans classe, un succube ayant subtilisé l’apparence d’une princesse tahitienne – tout en seins, tout en fesses ? Est-ce qu’il n’essaie pas de se dresser à seule fin de dissimuler sa grossière bassesse. Il avance masqué, l’S, c’est plutôt ça, il glisse sournoisement, prêt à s’élancer, enserrer sa proie, la ceinturer et l’asphyxier dans ses lacets – c’est le funeste supplice de l’S que connaissent bien les salops sadiques.
Non mais qu’est-ce que ces angoisses stupides, pensez-vous. Superstitions insensées, maladie de la vieillesse, protestez-vous, sénescence précoce. Ces extravagances grotesques naissent d’un état de démence avancé, estimez-vous. Il faut que cessent ces soupçons excessifs, ces procès sans nuances – pauvre S.
Est-ce moi qui ai l’esprit d’une diablesse cinglée, moi qui agresse l’S comme une tigresse hystérique ? J’ignorerais tout de la caressante souplesse de l’S, de sa suave tendresse, des promesses insoupçonnées de ses arabesques ? Insensibilité à l’esthétique d’un ravissant symbole ; méconnaissance de l’innocence d’une simple lettre, fût-ce un S. C’est ça ?
Est-ce bien sérieux ? Je sais ce que je sais, et d’un savoir certain ; pas de fumée sans feu, pas d’angoisse sans ogresse, pas d’S sans destruction massive. Je persiste et signe. Méfiance et vigilance sont nécessaires, et l’S ne passera pas.
Ite, missa (mea) est.
Épaissir la langue, la troubler, qu’on ne voie plus rien à travers elle, qu’on ne voie plus qu’elle.
Réponses. Repaissons-nous de réponses et, la panse pleine, reposons-nous d’avoir un peu pensé.
To be or not to be?
La vie n’est pas un quiz sinon les métaphysiciens passeraient plus souvent à la télévision.
Questions. Quitte à se quereller, que ce soit à propos de questions pataphysiques, des quoi foutraques qui interloquent ou des quid crus qui estomaquent.
Le changement climatique a-t-il une incidence sur les maniaques, les boulimiques, les Amerloques et les Québécoises (et aussi les gonocoques asiatiques) ? La politique du mari unique est-elle inique ? L’éthique du neuroleptique pour tous n’est-elle bénéfique qu’aux ventriloques ? L’abus de quinoa macrobiotique entraîne-t-il des séquelles ? (Si oui lesquelles ?) Les maquerelles insomniaques doivent-elles être acquittées ? L’aquarelle psychédélique n’est-elle pratiquée que par de gros biquets loufoques ? La quête de la quintessence est-elle la marque de détraqués anachroniques ? La quadrature du quinconce est-elle une arnaque mystique ou un quiproquo mathématique ? Notre époque est-elle équivoque, névrotique, paradisiaque, apocalyptique ou symbiotique ? (Réponse unique, SVP). L’érotique de la quiche est-elle plus opaque que la symbolique de la quenelle ? L’authentique pont-l’évêque est-il acnéique ou aphrodisiaque ? (Ce qui serait démoniaque !) La musique baroque est-elle une thérapeutique efficace dans les quartiers ? Un lâcher de bourriques dans un jeu de quilles suffit-il à inquiéter des Quiétistes cardiaques ? Véronique est-elle en cloque ? (Un coup du vioque ?) Êtes-vous sensible à l’esthétique des quinquagénaires sympathiques ? Pourquoi Angélique (qui est fantastique mais de Quimper) n’est-elle pas encore maquée alors que Monique (qui est quelconque mais friquée) l’est déjà ? (Oui mais avec Dominique, ça explique). Est-il avéré que l’on fornique plus dans les arrière-boutiques de quincailleries que derrière les baraques à frites ? (Si oui, pourquoi ?)
Questionner, enquêter et quérir les réponses, tel est le quotidien frénétique du Zététique inquiet.
Et si la politique n’avait plus rien à voir avec la politique ?
Pèlerin. Il erre sans chagrin, le pèlerin du doute, et, sans regret, sa pensée pérégrine au gré des vents lointains. Sur les chemins incertains, il appelle chaque fleur et chaque pierre et chaque oiseau, le pèlerin sans destin, et chaque maison et chaque montagne et chaque vallée.
– J’ai envie de te dire que ces mots répétés à l’envi, tu vois, ça me donne envie de silence.
– Pas de souci.
– Moi je peux pas. C’est juste trop nul.
– Grave.
– Ils sont en mode replay, les gens, ou quoi ?
– J’avoue.
– Je te le dis direct, on me parle comme ça, moi, ça m’impacte dans le dur, genre je bug.
– C’est clair.
– Et pas que.
– En même temps, tu balances du fat, toi aussi.
– C’est pas faux mais ça fait sens. C’est au niveau du ressenti.
– Sûr, c’est top.
– Pourtant, je te jure, c’est à l’insu de mon plein gré. Ou pas.
– Trop cool !
– Enfin je dis ça, je dis rien.
– Normal. Du coup ta pizza, je te la coupe en combien ?
Oasis. La terre est ronde comme une oasis féconde, O de vie et de lumière, elle tourne et vagabonde à en perdre le pôle. Poème sans écho, roman sans héros, elle erre dans un océan désert et sans horizon.
La terre est courbe comme une oasis féconde, elle poursuit sa ronde folle inondant de son orbe prodigue le dôme noir de mondes absents.
La terre aux mille couleurs, comme une oasis ô combien féconde.
Les traces ne nous replongent pas dans le passé – ce serait la noyade assurée – elles le maintiennent à la surface.
Le présent est notre élément, gardons-le respirable.
Le noumène. Chose en soi, réalité pure. Sacré phénomène, ce noumène ! Prolégomènes, peut-être, à une métaphysique future… Soit, mais pourquoi tant de -ènes ? Et ça nous mène où ce philosophème ? De nouvelles questions plus ou moins saines affluent par douzaines qui malmènent l’esprit : où sont les zones érogènes de ma cousine germaine (je parle d’Irène) ? pourquoi si peu de sirènes au pays des murènes (quelle déveine !) ? les Roumaines sont-elles plus humaines que les Romaines (je ne parle pas de Célimène qui vient d’Ukraine, je crois) ? le chêne, pâle et à petits glands, est-il un ébène à la peine ? quel chimiste a nommé le C16H10, pyrène, du nom de la maîtresse d’Héraclès (je parle de Pyrène) ? pourquoi les cheftaines sont-elles souvent des puritaines (à mauvaise haleine), rarement des Mexicaines et jamais des Jamaïquaines ? où trouve-t-on des Américaines buveuses de verveine ? pourquoi les capitaines de baleiniers se déchaînent-ils quand ils voient une baleine et dégainent-ils leurs harpons ? C’est assez cette haine !
Nous-mêmes – une angoisse soudaine nous gangrène –, une puissance souveraine, une déesse ou une reine ne nous mène-t-elle pas en bateau ?
L’homme, le vil, dénature tout. Les pieds ne nous ont pas été attribués pour donner des coups mais pour fuir et les mains, pas pour faire des gestes obscènes mais pour se gratter. Comment la nature supporte-t-elle que son rejeton méprise à ce point ses desseins ?
Mégalomane. Le gars, il réclame qu’on l’appelle “man”, et même “le man”, non mais allo ! Il ne mégote pas, son ego est sans égal. Quel âne ! Moins mélomane que monomane, il sème peu, il s’aime trop. Mais gare aux égarements qui mènent à Sainte-Anne !
– Dis donc Saint Pierre, que fais-tu dans le dortoir des vierges ?
– Hein ? Euh, j’ai perdu ma clé.
– Ah bon et ce truc qui pendouille là, sous ta ceinture, c’est quoi alors ?
– Dieu, s’il te plait. D’abord ça ne pendouille pas, ensuite ce n’est pas un truc, c’est une croix, de toute façon ça n’ouvre pas les portes.
– Et pourquoi serait-elle ici ta clé, chez les vierges ?
– Ben j’ai cherché partout sauf ici.
– Logique. Et tu viens souvent ici ?
– Ah non ! Jamais, je te promets. C’est la première fois.
– Là c’est moins logique. Comment pourrait-elle être là si tu n’es jamais venu ?
– Peut-être… l’opération du Saint-Esprit ?
– Nom de Dieu, il se fout de moi. Allez, tu retournes bosser et pas de Plus belle la vie ce soir.
– Ouais, j’en ai marre, c’est l’enfer ici, j’ai le droit d’aller nulle part !
L’l. L’l, c’est la lettre, celle qui lie, qui loue, qui mêle et coule ; colonne fluide, pilier liquide, elle élève ou allège ou allonge. Mais qui est l ? quel est-il ? Elle ou il ? ille ou el ? Où sont les paires, on s’y perd ? Est-ce mal ? On voudrait l’l éternel et tranquille, il est mortel et mobile.
Grêle verticale qui rêve de ciels, l’l colle au sol textuel. Polaire et linéaire, céleste et sexuel, irréel et usuel, mâle et femelle – tel est l’l et tellement plus encore.
S’opposer était un rêve silencieux, puis ça a été un combat audacieux, c’est devenu un réflexe capricieux.
Kaloupilé. Le K est un cas à part, lettre tropicale (c’est un C) et exotique (c’est un Q), elle sent bon le teck et le kaloupilé ; belle comme un batik, elle est très rock ’n’ roll.
Rare au nord, elle est profuse dans les souks, chez les Kabyles et les Kalmouks, les Tadjiks et les Kanaks, au pays du Krakatoa, des kakatoès, des kinkajous et du Kilimandjaro. Cacao, s’écrit sans K, comme l’eau de coco (et tous ses O) mais koala, c’est un K, kiwi aussi, et kaki et kumquat. Quinoa, c’est no, mais kola, c’est OK. Le black et le punk, le beatnik, le moujik et le cheik ont un look un peu K, le kantien aussi mais c’est un cas critique.
(Camping, c’est un C, dommage car il suffirait de renverser le K pour en faire une table pliante ; le C renversé fait un bon pot de chambre mais on n’en emmène jamais en camping.)
Les silences autorisent toutes les lectures mais n’en interdisent aucune.
Je. Je est un mauvais jeu d’adultes qui provoque des boursoufflures contagieuses ; c’est un piège.
Les plus jeunes jouent d’autres ‘je’ : toi ou lui ou il ou elle et leur cortège de personnages. On dirait que je suis toi, on change les âges, on dirait que tu es moi, on échange les je, on déloge, on dérange, on dégage, je suis un ange enragé, on outrage le bon usage, tu es un singe prestigieux, un mensonge, un déluge ; c’est le manège des je qui s’emmêlent, le vertige des moi qui s’emballent.
Gonfler n’est pas jouer. Alors, allège-toi de ton je de société et voyage.
J’y nais, j’y vis, j’y gis. La Terre, éternellement.
Illettré. Se dit de celui qui ignore le secret des lettres. (Elles sont des îlets très éloquents – on prononce le T final ici –, traversés de nombreux chemins de sens qui les tressent et les maillent ; îlets réticulés dont les traits simples font marcher les poètes et déroutent les prophètes).
(Ajouterai-je qu’il est très commode, l’I, et fait un lit de camp confortable si l’on n’oublie de le coucher).