Pendant que l’on débat pour décider qui de la poule ou de l’œuf a précédé l’autre, on oublie le seul vrai problème : le harcèlement sexuel du coq.
Pendant que l’on débat pour décider qui de la poule ou de l’œuf a précédé l’autre, on oublie le seul vrai problème : le harcèlement sexuel du coq.
Le philosophe n’est pas un orpailleur, à la recherche de quelque brillant secret enfoui depuis toujours dans le ventre des hommes ou la nuit du monde, il est un artisan qui répète souvent, invente parfois et travaille toujours, modèle, fabrique, déplie, assemble ou taille afin de donner forme à l’inquiétude sourde qu’il croit éprouver.
« Mais, Nora, je ne savais pas que tu avais une fille. »
« Tu ne pouvais pas le savoir, je l’ai eue bien après notre rupture. Et moi je ne te savais pas si à l’aise avec les enfants, mais tu en as peut-être maintenant, ou bien des neveux ou des nièces. Enfin, ça ne me regarde pas. Écoute, je voudrais te parler d’autre chose. »
Nora ne souhaitait pas en dire plus sur le sujet, je la connaissais, ce n’était pas la peine d’insister. J’aurais pourtant bien aimé connaître la date de conception de Zaïna. Une question d’homme sans doute. Cela ne pouvait pas être avant notre rupture (enfin rupture, c’est elle qui employait ce mot, il serait plus juste de parler de disparition, de fuite lâche et sans explication) ; cela devait être juste après, mais vraiment pas longtemps après. Je préférais ne pas calculer. Et puis j’essayais de me convaincre que je n’avais pas le droit de l’ennuyer avec ces questions. Mais quand même, à peine un mois après !
« Tu te souviens un peu de nous ? Je ne sais pas si je te l’avais dit à l’époque, mais personne ne m’avait fait l’amour comme toi, c’était trop... »
« Écoute Nora, je suis content d’avoir de tes nouvelles après tout ce temps et je suis très flatté, mais s’il s’agit de cela je préfère te dire tout de... »
« Attends, jeune homme, laisse-moi parler. Il s’agit de tout autre chose. Ce qui m’avait frappée quand je t’ai rencontré, c’était ta douceur, tu vois, ta gentillesse et au début, quand tu me parlais de Romain Gary ou de Georges Perec, je t’écoutais à moitié parce que je me demandais si tu étais aussi doux quand tu couchais avec les filles. C’est ça qui m’intéressait ! Je n’ai vraiment pas été déçue. »
« Qu’est-ce que tu veux Nora ? »
« Tu comprends, ce n’était pas une question de performance, c’était juste cette incroyable douceur qui se diffusait lentement. Moi, j’étais toujours dans le combat et l’affrontement, je donnais des coups et toi, tu m’apprenais à recevoir des caresses. Mon corps en a gardé un souvenir précis : je sentais le plaisir monter le long de la colonne vertébrale et se répandre dans le corps à chaque intersection, ça suivait, je ne sais pas, le réseau des nerfs ou des muscles, et ça continuait à monter encore jusqu’à la nuque, bien sûr c’était plus fort dans le ventre, tout rayonnait à partir de là, ça durait, ça durait, ça durait, c’était divin. Je me sentais comme pleine de ton amour. Bon, c’est un peu cucul la praline, tu vas trouver la formule trop nulle, mais tu m’as appris à aimer mon corps, et ça en me caressant. »
« Peut-être, tant mieux pour toi, mais moi je ne comprends pas pourquoi tu veux me revoir aujourd’hui, cela fait dix ans que tu es partie, tu me parles de notre sexualité et tu me présentes toute ta petite famille ; je ne serais pas étonné que tu m’invites à l’anniversaire de ta fille pour que je rencontre ton ex-belle-mère. Le temps peut ressembler à un long chemin, Nora, on peut ralentir ou accélérer, on peut même se retourner et regarder derrière en sanglotant, mais on ne fait jamais demi-tour. »
« Oui monsieur le philosophe, je suis d’accord. Détends-toi, je ne vais pas te manger, je vais t’expliquer. Tu te rappelles un des premiers matins je t’ai demandé : est-ce que tu écris comme tu fais l’amour ? Alors tu m’as fait lire un passage du roman sur lequel tu travaillais, Les Caresses du temps. J’en ai pleuré, c’était trop beau. »
« C’était Les Gestes du temps. Moi aussi, pour ne rien te cacher, j’ai pleuré, beaucoup pleuré quand j’ai lu ton mot courageusement déposé dans ma boîte aux lettres. "Je te quitte, ma tendresse, je t’aime trop. Nora." Trop était souligné. J’étais anéanti, tu sais cela ? détruit, laminé, tu ne peux pas imaginer à quel point j’étais désespéré, c’était comme si plus rien n’avait de sens, tu comprends, il n’y avait plus de haut, de bas, de droite, de gauche, je ne savais où aller, que faire, que dire. Et puis j’étais très énervé aussi, je n’avais jamais compris ton usage de l’adverbe "trop". »
« Je te reconnais là, tu es sans doute le seul homme au monde capable de faire l’analyse grammaticale d’une lettre de rupture. Mais je sais que tu ne mens pas. »
La première érection marqua sans doute le début de bien des contrariétés – je parle de celle d’homo erectus. Depuis, allez savoir pourquoi, on se sent tous obligés de prendre aussi la pose, dangereuse et hautaine, quoi qu’il nous en coûte.
Imaginez un monde où l’on ramperait ou trotterait, les mains bien trop occupées pour porter un fusil de chasse.
Il m’arrive parfois, vieux philosophe exilé dans le monde des idées, d’avoir le mal du pays. Alors je lis les poètes.
Bien sûr, il y a les absents, qui ont toujours tort (ou toujours raison, mais c’est la même chose), de qui l’on croit pouvoir ou devoir parler ; mais il y a aussi et surtout ceux dont l’absence passe inaperçue, pas même un creux, une trace, un vide, pas même un souvenir ou une tragédie à commémorer. De ceux-ci, la littérature devrait parler.
– Allez, on fait la paix, dit Lapin à Carotte, je suis ton copain, tu es ma pote.
– C’est ça, tu me prends pour une dinde, rétorqua Carotte décidément peu amène.
Parfois je commence ma semaine par un footing, je pars bien avant l’aube pour rentrer avec les premiers feux. Je me sens alors - comment vous dire ? - non pas comme le maître du monde mais comme son complice (et je souris intérieurement comme la maîtresse comblée qui laisse son amant et rentre pour le petit déjeuner de ses enfants et sa journée de travail).
Je hais les donneurs de leçons, maîtres, gourous et autres coachs et n’ai qu’une chose à transmettre : vous êtes seul face à l’essentiel, vous n’êtes pas le seul dans cette situation mais vous êtes définitivement seul.
Mais d’où pouvait bien venir cette enfant ? Que se passait-il ? J’échangeais depuis trente minutes avec une enfant de neuf ans et demi sur nos projets d’écriture respectifs ! Quelque chose m’échappait !
« Oui, cela arrive souvent que les lecteurs n’aiment qu’une moitié du livre et curieusement, ce n’est pas toujours la même. Il faudrait que l’on puisse acheter des demi-livres, comme à la boulangerie, des demi-baguettes. Bon, mais maintenant que tu as la fin de ton premier livre, il faut que tu penses au deuxième. Je te donne un conseil. Tout le monde va t’attendre au tournant, tu vas être sous pression et ce sera très difficile. Alors écris-le vite, ton deuxième livre et sans forcer. Cela ne sera pas facile parce que tu auras presque tout mis dans ton premier et qu’en plus tu devras garder tes bonnes idées et ta meilleure technique pour le troisième. Tu comprends, ne traîne pas, ce n’est pas le moment de viser le prix Nobel. Ensuite, quand tu auras écrit ton deuxième, les lecteurs, un peu déçus, n’attendront pas le troisième cette fois et là, tu pourras travailler tranquillement. »
« Je vois. Faut que je trouve un truc un peu facile alors. Dis, ça ne t’ennuie pas si j’utilise ta technique du grand-père pour mon deuxième livre. » Elle me fixa très sérieusement et après une dizaine de secondes éclata de rire, « attends, je plaisante ».
« Donc, si je comprends bien, ton troisième livre, ça doit être ton meilleur, un peu ton chef-d’œuvre. Je vais le commencer en même temps que le deuxième alors, pour prendre de l’avance. Et pour le quatrième, comment on fait ? »
« Si tu as réussi ton troisième, après tu n’écris plus, tu danses. »
« Ho ! c’est joli. Bon, j’ai compris. Ça me fait encore beaucoup beaucoup de travail. J’espère qu’un jour, je danserai. Toi, ça se voit bien que tu es un écrivain parce que même quand tu parles, déjà tu danses un peu. »
Moi, j’avais plutôt le sentiment de tituber, je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait. Je regardais Nora.
« Je sais, Zaïna n’est pas une petite fille comme les autres, mais si ça peut te rassurer elle aime jouer à la Bonne Paye, ne rate jamais un épisode de Candy et adore les bonbons. »
Zaïna avait alors levé et agité son poignet afin de me montrer son bracelet en bonbons. « Mes préférés c’est les soucoupes en hostie avec de la poudre qui pique dedans, mais les bracelets c’est plus commode quand je vais chez mon père ; j’ai aussi le collier. Tu en veux un ? »
En disant non, je remarquai un bracelet en tulle à peine visible sous les bonbons.
« Je sais ce que tu regardes, oui, normal, tu préfères celui-là. Je sais pas comment vous faites, vous les grands, pour ne pas aimer les bonbons. Ça, c’est maman qui me met ce bracelet de mariée, je le garde longtemps et quand il est abîmé, elle m’en fait un autre. » Puis Zaïna mit sa main à côté de sa bouche pour la cacher et baissa la voix pour que sa mère n’entende pas : « elle, elle en a un à la cheville, pourtant elle a pas de mari puisqu’elle est séparée de mon papa depuis très longtemps. »
« Zaïna, sois gentille, ne raconte pas ma vie à tout le monde. Tiens, voilà ton père. Allez file, chérie ; à lundi. »
Un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son fusil.
Parfois, surtout quand j’écris vite, je ne suis pas d’accord avec moi.
Le problème, c’est que je ne sais plus qui je suis, je ou moi ?
Et si la littérature renonçait à la production intensive et se mettait au zéro déchet et à la frugalité joyeuse ?
Première à gauche après l’horizon, ensuite, c’est tout droit, c’est un peu long mais la vue est belle.
Les mots, c’est un peu comme avec les voisins. Parfois ils arrivent groupés et insistants, juste quand on a autre chose à faire et parfois, alors que la porte est ouverte et la bouteille au frais, personne ne vient et la phrase se refuse.
Le bavardage est une nuisance, mais il est trop grossier pour passer inaperçu ; le silence, comme ces gaz mortels invisibles et inodores, ruine sournoisement.
J’étais littéralement abasourdi ; personne ne m’avait jamais dit que c’était ça un enfant, ou peut-être que tous n’étaient pas comme Zaïna. Comme chez sa mère, son visage était traversé par une alternance d’ombre et de lumière : elle partait dans une tirade, concentrée, fermée, imperturbable, les traits tirés, les yeux perdus, elle te laissait complètement seul et tout à coup, elle revenait et plongeait son regard de braise noire dans le tien pour finir par sourire et te donner l’impression que le monde ne comptait plus que deux habitants.
« Mon problème, c’est que je sais pas comment finir. Je voudrais quelque chose de pas normal, enfin pas comme un chemin qui s’arrête et stop, dernière page, plus d’histoire, fermez le livre. Mais je trouve pas. »
« En effet, c’est très difficile une fin. Et moi, je suis comme toi, j’aime bien les fins qui finissent sans finir. Écoute, je crois que j’ai une idée pour ton livre. Si j’ai bien compris, la première fois que Séraphin répare un problème, il ne peut pas raconter d’histoire, ou bien il doit raconter une histoire de quelque chose qu’il n’a pas fait la fois précédente puisqu’il n’y a pas eu de fois précédente, normal, c’est la première histoire. »
« Oui, ça c’était mon deuxième problème, il y a rien avant le début, normal, alors Séraphin ne raconte pas d’histoire la première fois. J’ai inventé un truc, que c’est parce qu’il était pressé d’aller au secours d’un ourson qui se noyait, qu’il avait pas le temps de raconter d’histoire et qu’il reviendrait plus tard. Mais mon livre est bancal. »
« Pauvre bête, je comprends Séraphin ! Alors écoute, voilà mon idée. Je crois qu’on peut résoudre tes deux problèmes en une fois. Juste après sa première étape, tu pourrais peut-être lui faire raconter l’histoire de ce qu’il va faire lors de sa dernière étape. C’est simple. Par exemple si à la fin du livre, il répare un pont écroulé qui coupait en deux un village et séparait deux amoureux (par exemple Roméo et Martine) alors, la première histoire de ton livre porterait sur ce pont. »
« Ah oui, c’est génial. Bien sûr, avant le début, il y a la fin ! C’est exactement ça, j’aurais dû y penser. Et après la fin, il y a le début. Normal. Merci, merci, merci ! »
« Je t’en prie, cela me fait plaisir ; entre écrivains, on peut se donner un petit coup de plume ! C’est vraiment bien d’écrire. Et ton père, il écrit aussi ? »
« Non, il répare des ordinateurs. C’est un bon bricoleur comme Séraphin, mais l’écriture, c’est pas son truc. Heureusement qu’il n’y a pas que des écrivains comme nous, il faut aussi des gens qui lisent, normal. Bon, mais comme je t’ai donné ma technique, tu pourrais pas me donner la technique de ton prochain livre ? »
« D’accord. Alors, c’est une correspondance entre un grand-père et sa petite-fille. Ils s’écrivent parce qu’ils ne peuvent pas se voir ; lui est en prison et elle a déménagé très loin dans une île des mers du Sud. Au milieu du livre, on comprend que le grand-père a tout inventé, il s’écrit lui-même des lettres parce que sa vie en prison est terrible et il regrette parce qu’il aurait pu avoir une vraie petite-fille s’il n’avait pas fait des choses horribles étant plus jeune (mais cela, je ne te le raconte pas). »
« Chouette, j’adore, c’est génial. Et c’est drôle, mais ton grand-père, tu sais, je me doute bien que c’est très mal ce qu’il a fait, peut-être même qu’il a tué quelqu’un, mais je l’aime quand même et j’aurais adoré lui écrire des lettres. »
« Attends, ce n’est pas fini. Presque à la fin, on comprend qu’il n’y a pas de grand-père en prison, mais juste un garçon, un peu plus vieux que toi qui écrit tout, il veut faire un cadeau aux deux personnes qu’il aime le plus au monde, sa petite sœur qui a une maladie incurable et son grand-père qui est très vieux et va sûrement mourir bientôt, alors il les fait un peu rentrer dans son livre avec leur vrai nom et raconte des choses qu’ils se sont vraiment dites pour qu’ils aient une histoire plus longue que leur vie. »
« Euh... la petite fille, elle meurt à la fin ? Dis donc, toi non plus tu n’écris pas des histoires de princesses. Peut-être que je lirai que la première moitié quand tu l’auras fini. »
L’écriture serait-elle la revanche des incapables et l’agitation, celle des illettrés ? Mais comment se vengerait-il alors, mon beau-frère, qui est mou et baluche ?
Comme il est inconstant, l’humain. Après avoir déforesté une bonne partie de la planète, voilà qu’il parle aux arbres et les enlace, après avoir éliminé bon nombre d’espèces animales, voilà qu’il cherche à réveiller le puma ou l’aigle qui dort en lui, après avoir exploité et maltraité les enfants, voilà qu’il en fait des rois intouchables.
Bon c’est vrai que par ailleurs, invariablement, il continue de trouver très drôle l’émission bruyante et intempestive de gaz malodorants.
Pendant longtemps j’ai essayé vainement de m’opposer à lui ; il en sortait toujours vainqueur. Avec l’âge, j’ai appris à l’esquiver, l’ego, je ne lui fais plus front, je le laisse parler, il s’épuise vite et n’insiste plus – comme un voisin fatigué qui serait devenu discret.
Je suis pour l’interdiction de la chasse.
[Ceci n’est pas un aphorisme, n’a pas de second degré, n’est pas drôle, pas profond, pas poétique. Parfois le reste est naïf et démuni, désarmé.]
Les symboles, les rites et les totems contre la vanité des choses ; mais quoi contre la vanité des discours sur la vanité des choses ?
Être moderne, c’est oublier et se croire inventif ; être génial, c’est inventer et faire oublier.
« Bonjour, ma mère m’a dit que tu es un écrivain. »
« En effet, oui. Et toi, quel âge as-tu ? »
« J’ai neuf ans et demi. Moi aussi je voudrais être un écrivain. J’écris déjà des histoires. »
J’essayais de compter pour trouver la date de conception. Neuf ans et demi plus neuf mois, on est fin novembre 1991 – j’ai toujours été nul en calcul – ça fait dix ans un quart. Il faudrait que je convertisse tout en mois. Ça fait juin 1980 ; mais non, impossible, je l’aurais vue enceinte ! Juin 1981, alors ? Mais début juin ou fin juin ? Ah, mais non ça fait mai 1981 ! Non, pas mai, on était encore ensemble !
« Quand je suis chez mon père, c’est pas lui qui me lit des livres, c’est moi qui lui raconte mes histoires et quelquefois, j’arrive à l’endormir. »
« Ah oui, c’est drôle. Et quand auras-tu dix ans ? »
« Ben à mon anniversaire, bien sûr, le jour même, normal. »
Elle avait dit cela très sérieusement, m’avait regardé sévèrement en pinçant les lèvres, je ne comprenais pas, est-ce qu’elle me reprochait quelque chose. Subitement et sans prévenir, elle éclatait de rire. J’essayais d’oublier le problème de date. Je souriais de bon cœur. Elle ressemblait à sa mère, à part les cheveux frisés, le même visage rond et surtout ces yeux tout noirs et si profonds. C’était la première fois que j’approchais d’aussi près une chose comme ça, je veux dire un enfant. La première fois même, je crois, que j’avais une conversation. Je me doutais bien que ça parlait, mais je n’avais pas idée que l’on pouvait dialoguer avec.
« C’est bien d’écrire, parle-moi de ton dernier livre alors. » Tout en disant cela, je me voyais poser cette question et me trouvais complètement ridicule ; ce n’était sûrement pas ce que l’on devait dire à une enfant de dix ans. Je cherchais quelque chose de plus approprié, j’allais lui demander si elle voulait boire un verre de grenadine ou un diabolo menthe, elle avait dû voir le film. Sans m’en laisser le temps, elle enchaînait.
« D’accord, mais en fait, je vais te parler de mon premier livre (parce que, en vérité, j’en ai écrit qu’un seul, mais aussi j’ai neuf ans et demi seulement). Il est pas encore fini. Je te préviens tout de suite, mais toi tu vas comprendre, c’est pas des histoires de princesses que j’écris. »
« Mon livre, il raconte l’histoire de Séraphin. Séraphin c’est un homme qui marche sur la route sans jamais s’arrêter et partout où il passe, il rencontre des gens qui ont des problèmes et lui, il leur fait du bien, mais attention, c’est pas un magicien ou un dieu qui s’est déguisé, c’est juste, moi je dis comme ça, un bricoleur génial, parce qu’il sait tout réparer et il sait toujours trouver une solution à tous les problèmes. À chaque fois, quand il arrive, il répète la même phrase : "Si vous avez un problème, alors moi j’ai une solution et nous allons réparer ça." Tu vois, c’est comme le refrain d’une chanson. Maman elle appelle ça une ritournelle, j’adore le mot. »
« Après, il y a autre chose, à chaque fois avant de repartir (quand il a trouvé la solution et qu’il a réparé), tous les gens du village s’assoient en rond sur la place et Séraphin leur raconte une histoire, toujours. Mais cette histoire, c’est pas n’importe quoi, c’est ce qu’il a fait dans le chapitre d’avant, mais en plus court et en mieux arrangé. Par exemple, je t’explique, dans le premier chapitre c’est un village où dans toutes les familles il y a exactement deux enfants, c’est comme ça, et à chaque fois à Noël, le Père Noël donne un seul vélo à chaque famille, alors évidemment, il y a des bagarres et des vols et même des crimes et des vengeances après. C’est ça justement qui énerve le Père Noël alors il continue à donner un seul vélo pour les punir, normal. Quand Séraphin arrive, c’est une vraie guerre dans le village, alors il réfléchit et au Noël suivant, il fabrique des tandems avec chaque vélo et des bouts des anciens vélos cassés et chaque enfant a alors une place et en plus ils se font des copains. Tu vois, c’est juste un exemple. Le deuxième chapitre, c’est une histoire de pommier qui fait trop d’ombre au voisin, à la fin de l’histoire du pommier (que Séraphin résout, mais je t’explique pas sinon c’est trop long), Séraphin raconte l’histoire du tandem du chapitre Un. Tu comprends ? »
« J’aime bien ma technique parce que comme ça, je raconte deux fois la même histoire, la première fois c’est un entraînement et la deuxième fois je trouve de nouveaux trucs quand même pour pas répéter exactement et arranger. Si tu veux prendre ma technique pour ton prochain livre, je peux te la prêter. »
Pas de juge plus sévère que celui qui partage le vice du condamné.