– Alors, la rue Knez Mihailova. Elle est citée dans tous les guides comme la plus belle et la plus vivante de Belgrade. À ne surtout pas manquer. Certains en sont très fiers et la comparent même aux Champs-Élysées. D’autres, moins… tu devines qui.
– Ah, ah ! J’ai une idée.
– Il suffit de prononcer le nom devant Olga pour qu’elle explose et se mette à dénoncer, tu la connais, le capitalisme décadent qui aurait remplacé le socialisme dégradant, les rues piétonnes qui sont des goulags volontaires à ciel ouvert, l’abjecte mondialisation contre l’international… je ne sais plus comment elle dit ! Bref, c’est son endroit préféré.
– Ah ? Je croyais que c’était le Waterfront ?
– Ah oui, tu as raison. Tu la connais bien ! Disons que c’est son endroit numéro deux. Donc on va faire un petit jeu. On va descendre la rue. Je voudrais que tu me dises ce que tu vois de… surprenant.
– OK, mais ce n’est pas très clair. Qu’est-ce que je dois voir ?
– Regarde et dis-moi ce qui est vraiment… bizarre.
– Alors, pour le moment, je ne suis pas vraiment dépaysé. Zara à gauche, H&M à droite. C’est ça que je dois voir ?
– Non. Continue.
– OK. Des musiciens et des artistes de rue. Là-bas, ça doit être un battle de breakdance. Ça me fait plutôt penser au parvis de Beaubourg. Attends, écoute… je connais ça, c’est Je suis malade de… Joe Dassin, je crois. Mon père écoutait ça. J’ai gagné ?
– Non. Je n’ai pas dit écoute, j’ai dit regarde. On continue.
– Ah ! le centre culturel français ?
– Non !
– Lacoste, Petit Bateau… Mango aussi, je crois que c’est connu. C’est une marque que je dois voir ?
– Non, oublie les marques. Bon, on va faire demi-tour parce que tu es passé devant.
– Non mais c’est trop difficile ton jeu. Je ne peux pas trouver si je ne sais pas quoi chercher. En plus je ne sais pas regarder le monde. Je ne vois jamais rien. J’espère que ce n’est pas un style d’architecture, parce que je n’y connais rien.
– Non.
– Ah, là, la boutique de souvenirs avec les t-shirts… Mbappé, Ronaldo, euh, lui, c’est… comment déjà ?
– Le grand copain d’Olga, le Président Vucic. Et lui, tu connais ?
– Non. Attends, ce n’est quand même pas…
– Et si. Ratko Mladic soi-même. Sur un t-shirt. Et tu trouves ça dans la rue la plus passante de Belgrade ! Bon, en même temps, je n’ai vu personne porter le t-shirt. Tiens là, regarde, la pâtisserie Princess Puff. Ce sont des choux à la crème au craquelin. C’est un régal ! Le vanille est un peu décevant, mais le framboise et le pistache sont à tomber par terre ! Quand j’ai un petit creux à dix heures, c’est là que je viens. Évidemment, ce n’est pas ça que tu dois voir.
– Merci, tu m’aides bien. Au fait, c’est des gens que je dois voir ? Ou des vêtements ? Des chapeaux ?
– Non. On arrive au bout de la rue, tu viens de repasser devant et tu n’as toujours pas vu.
– Emil, c’est impossible ton jeu. C’est un truc minuscule ?
– OK. Je vais te mettre devant. Ça doit faire vingt mètres de long. Voilà, devant toi.
– Hein ? Ça ? Volcano Bet&Slot… C’est quoi ? Des jeux d’arcades ? Il y a plein d’écrans géants.
– Non. Recule un peu.
– Non, vraiment… je ne vois rien… Okay ! Vu ! Incroyable ! Non mais c’est pas possible…
– Vas-y, lis ce qui est écrit.
– « The only genocide in the Balkans was against the Serbs. » Si je comprends bien, c’est toujours ceux qui nient le génocide de Srebrenica et la culpabilité de Mladic.
– Exactement. Alors regarde bien, parce que la semaine prochaine ça sera peut-être effacé, pour réapparaître dans un mois.
– La guerre des murs.
– Exactement. Mais ce qui me rassure, c’est que tu es passé devant deux fois sans le voir. Tiens, on va faire une petite expérience ; on va rester trois minutes et observer les gens qui passent devant le graffiti et compter ceux qui le voient et le regardent.
– En fait, il est un peu haut, j’ai l’impression que personne ne le voit.
– En effet. Ce qui voudrait dire qu’il n’y a pas de victimes collatérales de cette guerre. Qu’elle ne concerne que deux groupuscules. Les autres ne se sentent pas concernés, soit par habitude, soit par ignorance.
– Peut-être aussi qu’ils ont envie de passer à autre chose, surtout les jeunes.
– Sans doute. Allez, on rentre.
– Un petit Puff pour la route ?
*****
Belgrade, deuxième nuit, sur le canapé du studio d’Emil.
Encore une journée bien remplie. À la fin de mon voyage, il me faudra au moins un an pour ranger tous mes souvenirs. Je suis fatigué, mais je n’ai pas sommeil. J’ai l’estomac qui barbouille et le cerveau qui crapouille. Je vais lire un peu.
Moby-Dick, chapitre 60, « La ligne ». Digressions technique et philosophique sur les cordes et la mort. « Le manille » est le meilleur chanvre et le plus beau (vive les Philippines !), mais ces cordes qui semblent si calmes et inoffensives quand elles sont lovées sur le pont peuvent devenir des serpents terrifiants ou des boucles de feu et provoquer des accidents mortels. « L’humanité tout entière est cernée par une ligne à baleine. Tous les hommes naissent la corde au cou mais ce n’est qu’au moment où ils sont pris dans le tourbillon soudain et rapide de la mort qu’ils prennent conscience des dangers muets, subtils, toujours présents de la vie. » Ne suis pas complètement d’accord avec HM. Tous les endroits sur terre ne sont pas aussi dangereux (genre la RDC ou le pont d’une baleinière).
Ch. 61, « Stubb tue un cachalot ». Là, désolé, pas de citation. C’est à vomir ! On a droit à la description détaillée, et en couleurs, de l’agonie d’un cachalot. Insupportable… on dirait un reportage de L 214 sur les abattoirs. En plus, on dit que c’est le moment où le cachalot « fleurit ». Je passe. Ch. 62, « Le dard » et ch. 63, « La fourche ». J’ai du mal à me remettre de la description horrible du carnage et je lis en diagonale ces deux chapitres dans lesquels HM fait des suggestions pour améliorer la technique de pêche !
Chapitre 64, « Le souper de Stubb » et 65, « La baleine comme mets ». Incroyable ! Encore une coïncidence. Si je comprends bien, HM évoque la question du végétarisme ou plutôt de la souffrance animale. Bref, exactement ce dont on vient de parler avec Emil. Très très intéressant et sans doute très profond ; je n’ai sûrement pas tout compris. Je pose là juste quelques passages et quelques idées. D’abord, un passage complètement délirant. Pendant qu’il mange son steak de cachalot, Stubb demande au cuisinier, un vieux noir de quatre-vingt-dix ans, de faire un sermon aux requins pour qu’ils se calment parce qu’ils se sont jetés sur le cadavre de la baleine amarré au bateau et font un raffut de tous les diables. C’est assez drôle. Il leur dit en gros : mes chers frères, vous êtes des sauvages sanguinaires, des prédateurs sans pitié, c’est dans votre nature, d’accord, mais quand même, contrôlez-vous un peu. Et après – j’adore ce passage ! – il leur dit : frères, gouvernez le requin qui est en vous et vous serez des anges, parce que les anges sont des requins qui se sont maîtrisés. Très drôle ET intéressant ! Ma question : est-ce qu’on a tous un peu de requin en nous ? Mladic et Poutine, sans doute, mais Tiago, Moby… j’ai l’impression qu’ils n’ont pas eu à maîtriser leur requin intérieur et pourtant, ils sont des anges à leur façon. Ça c’est sûr.
Le chapitre 65 est très intéressant aussi. Ismaël évoque un jeune dandy attablé devant une tête de veau dont il déguste la cervelle ; la tête semble le regarder et lui dire, « Tu quoque, Brutus ». (Je vous explique. C’est du latin. Selon Mistral, c’est ce que dit César à Brutus, son fils adoptif, qui vient de le poignarder = trahison suprême.) Ce n’est pas drôle et en même temps, c’est à mourir de rire ! Et si on file la métaphore, on peut comprendre (Mistral n’y est pour rien, c’est 100% du Nov !) que manger des animaux, pour des hommes, c’est une trahison suprême parce qu’on est tous de la même famille. (Mam, tu valides ?) Ismaël continue sur le cannibalisme avec toujours la même technique : parler avec ironie d’un sujet très sérieux, ce qui fait qu’on ne sait jamais au final ce qu’il pense. Donc : le premier homme qui a tué un bœuf a dû être considéré comme un meurtrier et « s’il avait passé en jugement devant un tribunal bovin » (je n’invente rien !), il aurait été pendu comme un assassin. Pour moi, Melville dénonce la maltraitance animale et condamne les carnivores. Et il termine par une image littéralement hallucinante. Là, je dois citer : « au jour du Jugement, le Fidjien qui a mis au saloir un maigre missionnaire pour les jours de famine, ce prévoyant Fidjien suscitera plus d’indulgence que toi, gourmet conscient et civilisé, qui a cloué au sol des oies et festoyé de leurs foies hypertrophiés sous forme de pâtés. » Pour le Jugement dernier, je ne sais pas ; pour le missionnaire au saloir (ah, ah… pardon !), je ne sais pas non plus ; mais pour le foie gras, là c’est sûr, j’arrête d’en manger.
Chapitre 66, « Le massacre des requins ». Un nouveau chapitre pour le futur livre de Tom Murat, « Touche pas mon requin ». Et là, il y a du travail parce que le pauvre (je parle du requin), il se fait défoncer. Il n’hésiterait pas à bouffer ses copains, il se mangerait lui-même en voyant un bout de ses intestins passer et même, une fois mort, son cadavre ou son fantôme continueraient d’être dangereux !
Chapitre 67, « Dépeçage ». Le titre est clair et la première phrase le confirme : « Le Pequod d’ivoire se métamorphosa en une sorte d’abattoir, chaque marin en boucher. » Une belle leçon de vocabulaire : caliornes, capelage, haussière, guindeau, estrope, chaffauds, louchets… (en passant, je note que je n’ai jamais entendu ces mots quand j’ai fait mon stage d’optimiste) pour expliquer comment peler la baleine comme une orange pour récupérer des bandes de lard. Bon appétit !
Chapitre 68, « La couverture ». Là, je commence à fatiguer et, franchement, j’ai dû sauter des lignes, parce que ces distinctions entre la première et la deuxième peau du cachalot, ça ressemble à de « l’enfilage de mouches », comme dit Laszlo. Sauf le dernier paragraphe qui est un de mes passages préférés. Il faudrait tout citer, je vous donne juste un petit morceau : « Ô homme, admire la baleine, prends modèle sur elle... Toi aussi, sache vivre en ce monde sans être de ce monde… Comme le grand dôme de St-Pierre, et comme la grande baleine, ô homme, sauve ta température propre en toutes saisons. » J’explique ce que je comprends. La baleine comme la cathédrale arrivent à conserver une température idéale, même pendant les canicules ou dans les eaux glaciales, donc indépendamment des conditions extérieures. Je traduis : essaie de garder une bonne petite météo perso, même quand dehors, le temps est pourri. C’est le message que je
*****
Le téléphone sonna. Nov sursautait.
– Allo !
– Allo, Nov ! Je te réveille, on dirait. C’est Moby.
– Non. Enfin oui. Quelle heure il est ?
– Chez toi il doit être midi passé.
– Quoi ! Mierda! Je ne me suis pas réveillé. Je suis chez Emil. On devait aller faire un tour en ville ce matin. Je prends l’avion ce soir. Attends, il m’a laissé un mot.