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C'est Peu Dire

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  • : LA PHRASE DU JOUR. Une “minime” quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Plus, les aventures de Nubecito, un cumulus hawaïen perdu dans un feuilleton hebdomadaire. Depuis octobre 2007
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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

2 octobre 2026 5 02 /10 /octobre /2026 02:25

– On arrive bientôt. Deux heures pour rejoindre Belgrade, c’est interminable ! Ce pays est un chantier permanent, il y a des travaux partout et rien n’est jamais terminé. Encore une fois, c’est Olga qui a raison.

– Tiens, qui c’est là, peint sur le mur ?

– Ah ! il est toujours là, lui ! C’est le maréchal Misic, un héros de la Première Guerre mondiale. On est rue Nenadovica, c’est une des rues les plus fréquentées de Belgrade. C’est aussi le théâtre d’une guerre très particulière, la guerre des fresques.

– Vas-y, explique.

– Juste en face de Misic, il y avait une grande fresque de Ratko Mladic.

– Encore lui ! Le Boucher des Balkans ?

– Comme tu dis. Elle avait été réalisée après la confirmation en appel de sa condamnation pour crimes contre l’humanité, parce qu’ici, c’était toujours un héros national. C’est incompréhensible ! Heureusement, ça ne faisait pas l’unanimité, d’où la guerre des murs qui consistait à peindre sa fresque, puis l’effacer, la repeindre, l’effacer…

– Apparemment, les effaceurs ont gagné, non ?

– Non. Tu sais qu’il vient de mourir en prison, à La Haye, tu as suivi, non ? On vient de rapatrier sa dépouille. Eh bien devine quoi ? Il a été accueilli avec les honneurs, comme le sauveur de la Serbie.

– Mais tu crois qu’ils sont nombreux ceux qui le vénèrent encore ?

– C’est difficile à dire, mais non, je ne pense pas. Le problème, c’est qu’ils sont violents. Il y a beaucoup de hooligans parmi eux. En plus, ils sont très organisés et très efficaces. Pour les fresques, ils utilisent des peintures spéciales difficiles à effacer et ils les surveillent jour et nuit. En cherchant, on trouve encore aujourd’hui des portraits de Mladic sur les murs.

– Mais la police ne fait rien ?

– Tu sais, toutes ces questions autour de la guerre, c’est compliqué ici. Même parmi les ministres actuels de Vucic, il y a encore des sympathisants de Mladic. Ils restent discrets, mais ils sont très contents que des jeunes hooligans fassent le sale boulot à leur place. Tiens, on va faire un petit crochet par le boulevard Zoran Dindic, c’est à deux pas. Dindic, c’est un ancien Premier ministre qui a essayé de préparer la Serbie pour son entrée dans l’Union européenne. Donc, tu imagines bien, il a commencé par un gros travail de nettoyage, contre la corruption et le crime organisé. Et surtout, c’était une demande pressante de l’Europe, il a permis l’extradition de Milosevic pour qu’il soit jugé à La Haye. C’était le Président de la Serbie pendant la guerre. Tu comprends, ça, ça a été le geste de trop. On l’a considéré comme un traître et on l’a assassiné.

– Et donc, pour compenser, il a eu droit à un boulevard à son nom.

– Exactement. Mais même ça, ce n’est pas passé. C’était inacceptable pour les nationalistes nostalgiques de Milosevic et de Mladic, ils devaient passer tous les jours devant le nom d’un traître, alors ils ont posé de fausses plaques Bulevar Ratka Mladica.

– Et on a laissé faire ?

– Oui et non. Les faits et les jugements ne suffisent pas. On est les champions du révisionnisme et comme ça, doucement, on met dans la tête de jeunes souvent peu éduqués une autre histoire. L’ignorance est le meilleur allié du pouvoir, ce n’est pas nouveau.

– D’où l’importance de l’histoire ! Ça j’ai compris. Quand je pense que j’ai bâché presque tous mes cours d’histoire…

– Heureusement… je crois, je ne sais pas… peut-être que je suis trop optimiste… Olga te présenterait les choses différemment, mais je crois que ces ultranationalistes sont minoritaires.

– Minoritaires, mais comme leur peinture, on dirait qu’ils sont résistants.

– Exactement. Les livres d’histoire, les débats, les procès… ça n’a aucune influence sur des convictions. D’ailleurs, si mon père était encore vivant, je sais qu’il aurait accueilli la dépouille de son général au garde-à-vous et la larme à l’œil. Tu sais, une grande partie de sa famille a été exterminée par les Oustachis.

– Zut, j’ai entendu ce mot, mais j’ai oublié.

– C’étaient des fascistes croates. Des nationalistes alliés des nazis qui rêvaient d’une Grande Croatie, un État croate « pur », nettoyé des Serbes, des juifs et des Roms. Cette fois, les bourreaux étaient de l’autre côté de la frontière. Alors tu comprends, pour mon père, Mladic avait vengé ses oncles et sa tante qui étaient tous morts en camp de concentration.

– En Allemagne ?

– Non, en Croatie.

– Je vois. C’est ce que mon père appelle le « télescopage des mémoires ». Peut-être que je simplifie, mais j’ai quand même l’impression que le problème vient toujours du nationalisme.

– Ah, ça, tu prêches à un convaincu !

– Quand même, je pense que ça touche surtout les anciens.

– Peut-être. J’aimerais que tu aies raison, mais les gros bras qui défendent les fresques de Mladic, ce ne sont pas des anciens combattants ou des papis grabataires.

– Hé, là ! la fresque ! On dirait Morrissey, le chanteur.

– Exactement, c’est lui. Il y a aussi Joe Strummer, le chanteur des Clash et George Orwell. Je connais un gars qui organise un tour des fresques murales de la ville, c’est passionnant.

– Ça plairait à Vera, ça ! Explique, pour Morrissey. Ne me dis pas qu’il est serbe !

– Ah ah, non ! Cette série de fresques est plus culturelle qu’historique ; on les doit aux supporters du Partizan Belgrade, le club de foot. Tu dois connaître, maillot noir et blanc, ceux qui s’opposent depuis quatre-vingts ans à l’Étoile rouge. Je ne saurais pas exactement t’expliquer pourquoi. Je crois que c’est une sorte de philosophie qu’ils pensent partager, quelque chose comme un romantisme déprimé. Tu comprends le texte qui l’accompagne ?

– Attends. « To die by your side is such a…, Mourir à tes côtés est tellement… » Il me manque un mot.

– « … a heavenly way to die. » La mélancolie morbide, typique de Morrissey. Mourir à tes côtés est une façon tellement divine de mourir, c’est comme être au paradis ! C’est une déclaration d’amour adressée à leur club.

– C’est quand même bizarre pour des supporters !

– Peut-être aussi que c’est un moyen de comprendre les Serbes. C’est comme leur maillot, noir et blanc. En fait, ce club, il perd souvent, c’est un peu notre OM à nous. Bien sûr, ils détestent perdre, mais ça n’empêche pas la fidélité et même l’amour. C’est comme ça que je comprends le truc. Les défaites font mal, mais peu importe, on aime notre club et on souffre avec lui. C’est noir et ça fait mal, mais il y a quand même de la lumière et de l’amour.

– C’est drôle, je n’imagine pas des hooligans penser comme ça, ça leur donne un côté attachant.

– Oui, c’est possible. Au fait, tu as suivi le parcours de Morrissey ?

– Un peu. Je ne suis pas un spécialiste, mais je l’écoute de temps en temps, surtout la période des Smiths.

– Je parle de son parcours idéologique. C’est devenu un facho raciste et islamophobe. Et complotiste.

– Quoi !

– Oui, c’est incroyable quand on sait d’où il vient. Tu as écouté le morceau Notre-Dame qui vient de sortir. Ce n’est pas explicite, mais il suggère que l’incendie était criminel et que c’est des terroristes d’une autre religion – devine laquelle ! – qui ont fait le coup. « Notre-Dame, we know who tried to kill you, Notre-Dame, we will not be silent. » Et sur scène, il chante ça en brandissant la croix qu’il porte sous sa chemise.

– Mais non ! C’est peut-être son côté provoc. D’accord, c’est excessif et de très mauvais goût, mais c’est peut-être juste de la provoc, son côté punk.

– Non. Tu sais qu’il soutient Nigel Farage aussi.

– Qui ça ?

– Nigel Farage. C’est le patron de Reform UK, le parti anglais d’extrême droite. C’est le grand copain de Jordan Bardella.

– Mais non ! C’est pas possible ! Pas Morrissey ! Pas lui. L’anti Thatcher qui chantait Margaret on the guillotine, « When will you die? »

– Et si ! Alors, peut-être qu’il faut séparer l’homme de l’œuvre. Vous adorez faire ça en France. Moi, je ne peux pas. J’ai pris mes distances, et pourtant, les Smiths, j’étais vraiment fan.

– Je n’en reviens pas !

– Mince, je ne sais pas pourquoi, je suis en train de plomber l’ambiance. Pourtant, on n’a pas besoin de ça. C’est l’effet Belgrade. Je préfère tellement Novi Sad. On arrive bientôt à la base de MSF ; le studio est juste à côté. Tiens, regarde ce que je te disais, juste en face du bâtiment de la RTS, une fresque de Mladic. Elle est encore toute fraîche, je ne la connaissais pas, celle-là.

– Qu’est-ce qui est écrit ?

– « Heroji ne umiru! Les héros ne meurent pas ! Oni žive večno!!!  Ils vivent éternellement !!! Generale, hvala za Srebrenicu. Général, merci pour Srebrenica. » Non mais c’est odieux ! Et Srebrenicu a été rayé et remplacé par ljubav, amour. « Général, merci pour l’amour. » Tu te rends compte ! C'est à vomir ! Et le commissariat est à cent mètres ! Ça vient d’être peint pour fêter le retour de son corps. On n’avance pas. Ça me désole !

– Oui mais là ça veut dire autre chose. Peut-être que ses fidèles sont une poignée de hooligans et quelques survivants de l’époque, mais ils ont aussi des appuis bien placés.

– C’est ce que dit Olga. Et bien sûr qu'elle a raison.

– Elle dit beaucoup de mal de Vucic, tu penses comme elle ?

– Comme je t’ai dit, tout ce qu’elle dit est excessif, mais il y a toujours un fond de vérité. Pour moi, chez Vucic, il y a plus d’opportunisme que d’idéologie. C'est peut-être pire, d'ailleurs. Mais par exemple, Sapic, le maire de Belgrade, il a défendu publiquement Mladic et le ministre de la Justice, il a assisté à ses obsèques. Tu imagines ? La glorification d'un génocidaire par des officiels. Allez, j’arrête. Tiens, regarde, on passe devant le musée Tesla, on pourra le visiter demain, c’est à cinq minutes du studio.

– Tesla ? Encore ? Mais je croyais que le musée était à Zagreb ?

– Oui, tu as raison, il a aussi un musée là-bas.

– Et donc, il était serbe ou croate ?

– Hé, hé, bonne question ! Et ça nous ramène à notre sujet préféré, le nationalisme. Ouf ! on est arrivés.

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