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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une “minime” quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Plus, les aventures de Nubecito, un cumulus hawaïen perdu dans un feuilleton hebdomadaire. Depuis octobre 2007
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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

9 octobre 2026 5 09 /10 /octobre /2026 02:15

– Allez, on va aller au Caruso. C’est ma cantine quand je suis à Belgrade. C’est bon et on a une vue panoramique sur la ville. Ça te plaira.

– On va où tu veux, je n’ai pas très faim. Je crois que j’ai un peu abusé du gâteau au miel à midi.

– Ah ah, le medovik, je t’avais prévenu ! Alors normalement, un bon guide t’emmènerait au Lovac, c’est le restaurant où on doit aller avec des touristes gastronomes. Il est juste en face de l’ancienne fresque de Mladic !

– Décidément, on revient toujours à lui. On va éviter alors.

– Oui, en plus, ce n’est vraiment pas pour moi, lovac, en serbe, ça veut dire chasseur. Le restaurant est agencé comme un pavillon de chasse traditionnel et au menu, il y a…

– … du faisan !

– Sûrement. Et aussi des saucisses de cerf, du ragoût de chevreuil, des lasagnes de sanglier…

– Pitié ! C’est à devenir végétarien.

– Tu ferais bien. Je suis obligé d’y aller de temps en temps quand on me le demande. Heureusement, pour se rattraper, ils font une Titova krempita sa Bleda à tomber par terre !

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Ah ah, c’est le millefeuille de Tito. Tu connais Bled, en Slovénie ?

– Non.

– Mais si, tu as sûrement vu une photo de l’île de Bled, c’est comme une carte postale au milieu d’un lac. Le monde entier connaît. Bon, Tito y avait sa résidence d’été, la villa Bled, c’est là qu’il invitait tout le beau monde de l’époque, et pour impressionner ses hôtes, il leur servait son dessert préféré, la krempita de Bled. On raconte que c’est comme ça qu’il a séduit Sophia Loren.

– Ah ah, oui, j’ai déjà entendu parler de ça. Selon ma mère, ce sont des ragots.

– Ta mère doit avoir raison. Et donc, presque cinquante ans après la mort de Tito, un célèbre restaurant de Belgrade revisite une pâtisserie traditionnelle et lui donne son nom.

– Tu crois que c’est pour la mémoire ou pour le marketing ?

– Je crois que les deux font très bon ménage. On parle de « titonostalgie » ici.

– Ah oui, mon père parle aussi de « yougonostalgie ».

– En effet. Tu sais que tous les ans, à la date anniversaire de sa mort, en mai, on trouve des avis de décès commémoratifs dans les pages nécrologie des journaux.

– Et je parie qu’on trouve aussi son portrait sur des mugs et des magnets.

– Et des porte-clés et des t-shirts… Et attends, pour soixante-dix euros, on fait faire un « tour Tito » en Yugo à des touristes qui ignorent à peu près tout de l’homme et de la Yougoslavie.

– Ah oui ! La Yugo d’Olga !  On devait aller à Istanbul avec. Ça me fait penser au tour Frida Kahlo que mon amie Vera organise au Mexique. Neuf fois sur dix, ses clients veulent faire un stop dans les boutiques de souvenirs pour le fameux mug Frida. Sinon, tu aimes les millefeuilles ?

– Hein ? Euh… oui. Pourquoi ?

– C’est drôle, j’ai une amie italienne qui a deux spécialités, le Caravage et les millefeuilles.

– Dis donc, toi aussi tu en connais du beau monde ! Voilà, on y est. C’est au huitième étage. Alors, pas de krempita titiste ici, mais un soufflé au chocolat fondant redoutable !

– Ah, ah, je ne te savais pas gourmand comme ça !

– Oui, on imagine toujours les végétariens comme des emmerdeurs sombres et insensibles au beau et au bon. Je ne suis pas un grand connaisseur de peinture italienne, mais je suis un gourmet et de la famille des becs sucrés. En fait, je n’ai pas beaucoup de temps pour la culture et les musées, alors je crois que je compense avec les bons restaurants. À Bruxelles, ça devient vraiment facile pour un végétarien de très bien manger.

– Et ici ?

– Ça vient. Lentement. Très lentement. Pour un végétarien non-fumeur comme moi, c’est quand même loin d’être le paradis ! Cigarettes et grillades sont plus la norme ! Bizarrement, quand je veux bien manger – mais ça, je ne dois surtout pas le dire à Olga –, je vais dans un lieu tenu par des Russes.

– Et tu crois que ça veut dire quelque chose ?

– Je ne suis pas sociologue et je me méfie des généralisations, mais les Russes que j’ai vus s’installer en Serbie depuis le début de la guerre en Ukraine sont jeunes, diplômés, écolos, aisés et bizarrement, végétariens et non-fumeurs ! 

– Oui, Olga m’a parlé de ça. C’est la fuite des cerveaux mangeurs de tofu !

–  Exactement. Dis Nov, tu sais que Morrissey est végétarien ?

– Évidemment ! « Meat is murder », je connais. D’ailleurs, je trouve cette chanson sinistre. Remarque, c’est sans doute le but. Mais j’y pense, c’est bizarre pour un végétarien de virer à l’extrême droite, non ?

– Non, malheureusement. Les deux végétariens les plus célèbres de l’histoire sont Hitler et Himmler. Tu peux être l’ami des animaux et l’ennemi des hommes ou de certains hommes. Tu n’as jamais entendu les théories d’Olga sur le sujet ?

– Non.

– Elle peut être très virulente ; combien de fois elle m’a provoqué en me disant que le végétarisme s’accommodait parfaitement avec la xénophobie et l’islamophobie.

– Ah bon ! Explique, je ne vois pas le rapport.

– Elle dit que la défense des animaux cache en fait une idée de race pure et de civilisation évoluée. Je ne sais plus quelle est sa démonstration exactement, elle dit que les végétariens considèrent les mangeurs de viande comme des tueurs d’animaux attardés, des sauvages qui appartiennent à d’autres races et d’autres religions, des brutes qui n’ont pas évolué. Sa bête noire, pardon pour le mauvais jeu de mots, c’était Brigitte Bardot. Elle défendait les bébés phoques, mais elle dénonçait aussi l’invasion de la France par les musulmans et leur façon d’abattre en masse des animaux pour des fêtes religieuses. Je ne sais pas s’ils se connaissaient avec Morrissey, mais sur ce point, ils étaient sur la même longueur d’onde. Morrissey est même allé jusqu’à comparer les abattoirs à des camps de concentration.

– Incroyable ! En fait, ces gens-là, tu ne crois pas qu’ils font du mal à la cause qu’ils veulent défendre ?

– Sans doute. La théorie d’Olga est intéressante, mais c’est la généralisation qui ne va pas. Je crois que dans tous les groupes humains il y a des fachos, des antifas, des gens sympas et des cons. Et à peu près dans les mêmes proportions.

– Bon, du coup, je ne sais plus quoi commander.

– Je te conseille le risotto aux champignons… avant le soufflé.

– Allez, un risotto ! Dis Emil, j’aimerais bien que tu me racontes un peu tes missions. Par exemple en ce moment, tu fais quoi ?

– Depuis une dizaine d’années, je suis basé à Bruxelles, au centre opérationnel. Je ne vais plus sur le terrain. Je suis un médecin qui ne soigne plus.

– J’imagine que ça doit être insupportable au bout d’un moment, toute cette misère et toutes ces injustices.

– Non, ce n’est pas ça. C’est plus simple que ça, c’est l’âge et la fatigue. Et pour les injustices, tu dois comprendre un truc. Si tu veux être efficace et vraiment servir à quelque chose, tu dois éviter de te lamenter, de juger et surtout de condamner. Les tribunaux, c’est bien et c’est même nécessaire, mais ça demande d’autres qualités et surtout une autre temporalité.

– Oui mais quand même, il y a bien des bourreaux et des victimes comme tu disais. Il y a bien ceux qui pillent et se construisent des palais et ceux qui meurent de faim.

– Bien sûr, mais c’est toujours plus compliqué qu’on ne le croit. Tu remarqueras que les guerres sont pratiquement toujours menées au nom du bien. Tu connais des pays ou des groupes armés qui disent mener une guerre injuste ? Non. Ils pensent tous être du bon côté, ils pensent tous être du côté des victimes qui se défendent, quitte à se défendre par anticipation. Ce serait tellement facile si le monde était composé de méchants et de gentils, comme au cinéma.

– D’accord, mais quand même, il y a bien le violeur et la personne violée, il y a le pays envahi et le pays envahisseur, non ?

– Oui et il faut faire la différence, tu as raison, mais c’est long et difficile. Nous, on témoigne. On dit le plus objectivement possible ce que l’on a vu en espérant que d’autres utiliseront cela pour juger le plus équitablement possible. En attendant, on soigne des malades et des blessés et on les soigne tous, car si on commence à refuser de soigner « les méchants », alors on ne sera plus autorisés à soigner les « gentils ».

– Et tu ne doutes jamais ?

– Je t’ai déjà dit, à MSF, on est des pros de la médecine d’urgence, on est aussi des pros de l’autocritique. On passe des heures à débattre avant et des heures à débriefer après. Moi, je pars souvent avant la fin, ça m’épuise. Le doute, c’est sain ; l’indécision, c’est pathogène.

– Je crois que je suis d’accord. Mais raconte un peu une mission. Ton pire souvenir.

– Je n’ai pas de pire souvenir, mais je vais te raconter un truc, une de mes dernières missions. C’était en RDC. MSF a plusieurs équipes permanentes là-bas. Ce pays enchaîne les épidémies, les guerres, les catastrophes. Ce qu’il reste de l’État fait ce qu’il peut, c’est-à-dire pas grand-chose. D’ailleurs, on ne sait plus très bien qui représente l’État tellement il y a de groupes armés qui se disent légitimes. Il y a beaucoup d’ONG à Kinshasa et ce n’est pas toujours facile de se coordonner, alors on a décidé de s’éloigner de la capitale. En plus, nous, on essaie toujours d’aller là où il n’y a personne. Donc on nous signale des foyers de peste dans le nord-est du pays dans la province d’Ituri.

– La peste ! Ça existe encore ?

– Tu sais, la peste, Ebola, la rougeole, ça vient juste se rajouter au reste, la misère, la malnutrition, les violences sexuelles. On décide d’organiser une mission. C’était loin, il y avait plusieurs heures de voiture sur des routes défoncées et qui passaient par des zones de conflits. On se procure des laissez-passer, mais notre meilleur passeport à nous, c’est la trousse de premiers soins. On est connus pour ça et on est respectés pour ça. Enfin, c'est ce que je pensais.

– Aïe ! Continue.

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