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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une “minime” quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Plus, les aventures de Nubecito, un cumulus hawaïen perdu dans un feuilleton hebdomadaire. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

30 octobre 2026 5 30 /10 /octobre /2026 03:30

– Désolé de te réveiller, Nov. Je parie que tu as veillé tard. Je n’ai pas beaucoup de temps, je voulais juste savoir quand tu arrives.

– OK.

– Mais lis le mot d’Emil d’abord, c’est peut-être important.

– OK. « Bonjour Nov. Quel sommeil de plomb ! Tu dois être fatigué. Je te laisse dormir. Je suis en face à la MSF House, au numéro 14. Rejoins-moi pour qu’on s’organise. »

– Bon, alors juste un petit mot. Tu peux arriver tard ce soir, c’est même mieux, on aura moins d’embouteillages. Je serai à l’aéroport avec Ahmet.

– OK.

– Écoute bien, c’est facile. Après la douane, tu vas tout droit vers la sortie, tu suis le panneau « tcheukeuch », ça veut dire sortie. Attention, ça s’écrit Ç i k i s ! Tant que tu vois Çikis, tu continues. C’est très long. Tu passes devant un McDo, devant des banques, tu continues, des sociétés de navette et plein de trucs, tu continues. Tu ne t’en occupes pas. Juste Çikis. À un moment tu arriveras à une grande porte en verre avec écrit en gros Çikis, c’est la sortie. Je serai là avec Ahmet. C’est un ancien marin. Il est chauffeur de taxi maintenant.

– OK.

– S’il y a un problème, connecte-toi au Wifi gratuit de l’aéroport pour qu’on puisse s’appeler.

– OK.

– Autre chose d’important. Je suis chez Ahmet, mais c’est petit et il y a déjà ses huit enfants. Alors je dors dans le garage. Donc, tu dois te trouver un hôtel. Prends à côté de la Mosquée bleue, comme ça tu pourras faire un peu de tourisme ou bien, si tu préfères, de l’autre côté de la rivière. Je n’oublie pas qu’on doit aller prendre un café à l’Orient bar. Ce sera ma première fois.

– OK

– Je ne dors jamais à l’hôtel et je ne les connais pas, mais on m’a conseillé le Pera Hotel, ça doit être quarante euros la nuit. C’est dans un super quartier et c’est à trois minutes de l’Orient bar. Si ça fait trop, tu peux trouver moins cher. Ne confonds surtout pas avec le Pera Palace, c’est au moins trois cents euros la nuit.

– OK.

– Allez, Nov, je te laisse. Quand tu seras réveillé, envoie-moi ton numéro de vol. On se retrouve ce soir à Istanbul. Embrasse Emil.

– OK.

*****

Nov et Moby raccrochaient. Ils textèrent.

« Excuse Moby, je n’étais pas bien réveillé, je n’ai pas pensé à te demander des nouvelles du typhon. Ça va chez toi ? »

« Désolé, Nov, je te fais un vocal. Je sais que vous n’aimez pas ça, vous les jeunes, mais moi, je n’arrive pas à taper vite. Donc pour le moment, c’est le calme plat à Manille, comme toujours avant que le monstre se déchaîne. J’ai eu Esmeralda ce matin, ils se préparent avec Lope et deux petits orphelins qui les aident au magasin. Ils ont monté à l’étage ce qu’ils ont pu, de l’eau, la radio et des piles et quelques provisions, mais ils ont laissé tout le stock en bas, c’est trop lourd à monter. Pour le moment, on annonce des vents de 150 km/h, mais ça pourrait devenir un super typhon en atterrissant avec des rafales à plus de 200 km/h. La maison est en dur et elle résistera aux vents, mais après il y aura la pluie, les inondations, les torrents de boue et c’est ça qui fait le plus de dégâts. Le plus terrible, c’est qu’on ne peut plus communiquer pendant plusieurs jours. Voilà la situation. On se retrouve ce soir. Et n’oublie pas, tu suis « tcheukeuch », tu te rappelles, hein ! Si tu te perds, appelle-moi. Merci de venir. »

*****

– Allo Emil, excuse, je ne t’ai pas entendu partir ce matin.

– Pas grave. Les kilomètres et les émotions ont eu raison de toi. C’est étonnant cette aptitude que tu as à te retirer du monde. J’ai pris ma douche, préparé un café, en plus il faisait grand jour dans le studio et toi, tu arrives quand même à dormir, plié en deux dans le canapé.

– Ah ah, oui, je peux dormir n’importe où. C’est comme si j’avais mon petit studio intérieur, toujours silencieux, confortable et sombre. Mon endroit préféré, ça reste quand même à l’ombre de la barque de Tiago, sur la plage. Bon, on fait quoi ? J’ai un vol pour Istanbul à 19 heures 20.

– D’accord, alors il va falloir changer nos plans. Tu visiteras le musée Tesla à ton prochain passage. Il faut que tu sois à l’aéroport vers 17 heures. Donc je te déposerai à la gare routière un peu avant 16 heures, il y a une navette qui t’emmènera directement.

– OK. Je fais mon sac et j’arrive.

– Parfait. Tu n’as qu’à traverser la rue, c’est le vilain bâtiment en face, au numéro 14. Je te ferai visiter et on ira déjeuner au Rai Urban Vege, c’est un des meilleurs restaurants végétariens de la ville. Après, je te ferai faire un petit tour. Après la guerre des murs, je te montrerai les murs de la guerre.

– OK. C’est quoi ?

– Tu verras. Allez, je t’attends. À tout de suite.

*****

– Ah Nov, entre. Je te fais visiter rapidement et on sort déjeuner.

– Bonjour, désolé pour le retard, si tu as du travail, je peux me débrouiller.

– Ne t’inquiète pas. J’ai toujours du travail, même quand je suis en congé comme en ce moment. Donc nous sommes ici dans les locaux de l’antenne serbe de MSF.

– Tu ne voudrais pas me donner d’abord des nouvelles d’Olga si tu en as.

– Oui, j’en ai. J’ai promis de tout te dire. Pour le moment, aucune évolution. Olga résiste. Une résistance passive, mais contre laquelle on ne pourra rien. Tu comprends ? C’est comme si elle ne voulait pas guérir. Je pense qu’on a sous-estimé la mort d’Octavio. Ils étaient ensemble depuis vingt ans et quand je dis ensemble, c’était toute l’année et presque tous les jours de l’année. Le traumatisme est plus important que je pensais. C’est comme si son monde s’était éteint, comme si elle ne produisait plus de vie en elle. Elle consomme juste ce qu’elle a en réserve. Je ne sais pas comment dire.

– Résistance passive ! Ça ne lui ressemble pas. Peut-être que c’est passager, non ?

– Peut-être. Il faut être patient. C’est juste que je suis nostalgique de ses envolées lyriques !

– Ah ah, oui, moi aussi, ça fait un moment qu’elle ne m’a pas traité de trou-du-cul merdeux…

– Allez viens, on n’a pas trop de temps. On va aller déjeuner au Rai Urban Vege, c’est à deux pas d’ici. Je te raconterai ce que MSF fait en Serbie. Tu as faim ?

– Oui, j’ai sauté le petit déjeuner.

– Parfait. Tu vas tester un des meilleurs végétariens de Belgrade. Ils font des tartes épinards-feta délicieuses et pour le dessert, je te conseille leur gâteau aux carottes épicé, tu risques de te « convertir » tellement c’est bon. Ou bien, si on a le temps, on ira prendre le dessert chez Princess Puff.

– Ah oui, le chou au craquelin, il faut que je goûte. Je pourrais même en apporter à Moby.

– Oui, enfin, apporter des pâtisseries serbes en Turquie, c’est comme ramener du vin turc en Bourgogne. Alors, que je t’explique. Tu sais que la Serbie est sur la route des Balkans, mais pas la route des touristes, le corridor migratoire. Et c’est une étape particulière, c’est le dernier pays avant l’Union européenne.

– Ah ! Je ne savais pas. Et d’où ils viennent ?

– Principalement d’Afghanistan et du Soudan. Avant on voyait beaucoup de Syriens, mais moins maintenant. Évidemment, je ne parle pas des Russes qui sont nombreux à arriver aussi mais qu’on ne soigne jamais.

– Et vous les soignez pour quoi ?

– Excellente question. Plusieurs catégories de pathologies. En fait deux grandes familles. D’abord, les pieds et le bas du corps. On a ici les meilleurs podologues, des spécialistes mondiaux de l’ampoule infectée, je ne plaisante pas ; et aussi des entorses aggravées, des fractures de fatigue, etc. Tout ça, c’est ceux qui arrivent du sud, Turquie, Macédoine du Nord, et qui marchent depuis des semaines. Ensuite tu as la tête et le haut du corps, ça va des hématomes aux traumatismes crâniens. Là, c’est ceux qui ont déjà essayé de passer, en Hongrie ou en Croatie et se sont fait refouler manu militari. Évidemment, en hiver on aura tous les problèmes liés au froid. Et par-dessus tout ça, tu ajoutes la détresse psychique qui gagne ces malheureux en route depuis des mois. Souvent, ils sont sans famille, des adultes sans leurs enfants ou des jeunes sans leurs parents ; ils ont peu de moyens et sont contraints aux pires humiliations pour gagner un peu d’argent. Passer en Hongrie, ça coute entre cinq et dix mille euros, tu imagines ! Passer par la Méditerranée, c’est moins cher, mais beaucoup plus dangereux. Et évidemment, ce sont des proies idéales pour des passeurs véreux ; en plus ils ne risquent pas d’aller se plaindre à la police.

– C’est immonde ! Et vous les aidez à passer ?

– Non, pas directement. Certaines ONG le font. Pas nous. On a suffisamment de problèmes avec les autorités serbes qui nous reprochent de ne pas dénoncer les migrants illégaux. Ils nous accusent même de les attirer.

– Je vais dire une énormité, mais j’ai l’impression que c’est moins grave que les enfants qui meurent de faim ou qui deviennent des soldats ?

– Hum… tu es prêt pour nos réunions blablabla sur le triage humanitaire. Moi, franchement, je ne sais plus. J’ai bien peur qu’on ait là une bombe à retardement qui va nous exploser à la figure, et très bientôt. C’est mécanique. D’un côté tu as des pays qui se barricadent physiquement, et l’Amérique de Trump est loin d’être le seul, de l’autre, tu as des millions de personnes contraintes de fuir leur maison pour différentes raisons, la guerre, la famine, la montée des eaux. Entre les deux tu as des pays tampons comme la Serbie qui sont payés pour réguler le flux, tant bien que mal.

– Ah bon ! Payés ! Par qui ?

– Olga a dû t’en parler.

– Ah, les Rafales de Macron !

– Voilà, mais pas uniquement. Donc, un jour, ça va sauter. C’est mécanique ! Alors nous, on fait au mieux. On ne va pas changer le monde, on prend soin de quelques individus. La semaine dernière, on a reçu Amira, une jeune Égyptienne. Elle avait quitté Le Caire avec son frère. C’est curieux, les corps. Elle était toute frêle mais en excellente santé ; elle était venue pour son frère, un grand costaud de vingt ans qui avait une pneumopathie aiguë. Ça s’est compliqué. On n’a rien pu faire, il est mort d’une septicémie. Là, il s’est passé quelque chose que j’ai déjà rencontré, mais qui est toujours terrifiant. Pendant quelques instants, quand elle a compris que son frère était mort, elle a hésité, comme si elle était sur un fil. Je pars avec mon frère ou je continue ?

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