– Nov ! Nov ! Réveille-toi !
– Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Comment ça, qu’est-ce qui se passe ? C’est à moi de te demander. Je pensais qu’il faudrait que je fasse appel aux plongeurs pour te chercher au fond de la rivière et je te retrouve tranquillement endormi dans les bras d’Olga.
– Hein ! Ah ! Emil ! Oui, on a dû s’écrouler en même temps. Tranquillement, mais pas silencieusement. Dis donc, on dirait un 747 au décollage.
– Oui, ça c’est Olga. Elle a une déviation de la cloison nasale. C’est congénital, elle ronflait déjà enfant. Évidemment, l’alcool n’arrange rien. Tu n’as pas réussi à la contrôler apparemment.
– Non. Impossible de la contrarier. Bon, globalement, à part les insultes et les délires, ça ne va pas trop mal ?
– Hum… ne te fis pas aux apparences. En fait voilà ce qu’il s’est passé. Dans la nuit, on lui a donné du valproate, c’est un antiépileptique qui stabilise l’humeur, et on l’a hospitalisée. Quand tu l’as vue sur le bateau, elle sortait d’une phase dépressive et s’installait progressivement dans une phase de relative stabilité.
– Oui, elle avait l’air un peu fatiguée, mais normale… enfin, je ne sais pas si c’est le bon mot, en bonne santé, quoi. Avec juste son caractère direct.
– C’est ça le problème. Pendant cette phase, on a tous tendance à relâcher la surveillance. Son caractère, comme tu dis, ce sont des symptômes résiduels, sa fatigue, son hypersusceptibilité, sa tendance à agresser verbalement…
– Oui, ça surprend la première fois, mais on comprend vite que ce n’est pas méchant.
– Pas méchant, non, mais pas non plus une raison d’arrêter le traitement. Au Brésil, elle suivait son traitement et Octavio n’était pas seulement un excellent architecte, c’était un incroyable régulateur d’humeur. Depuis sa mort, elle prend son lithium une fois sur deux et elle a des cycles très irréguliers et ultrarapides. Et puis, il y a une dizaine de jours, elle a fait une décompensation maniaque sévère.
– D’accord, elle ne va pas très bien, mais l’hospitalisation, c’était vraiment obligatoire ?
– Tu sais, Olga est une personne atypique et sa bipolarité est elle-même atypique. C’est pour ça qu’elle doit être hospitalisée plusieurs jours. Elle devient complètement imprévisible. Son psychiatre doit pouvoir affiner le traitement, trouver la bonne molécule et le bon dosage. Ça va prendre du temps. Et puis, il lui faut un environnement, disons, émotionnellement pauvre, tu comprends, et pour ça, l’hôpital, c’est bien.
– Je comprends, oui. Elle doit vivre ça plutôt mal, non ?
– Je t’ai déjà expliqué, je crois. On se fait beaucoup d’idées sur ce qu’on appelle la « folie » et les « psys ». Et ça ne s’arrange pas avec Internet et maintenant l’IA. Tout le monde devient spécialiste en schizophrénie et en bipolarité.
– Oui mais d’un autre côté, c’est bien aussi qu’on en parle plus.
– Tu as raison, c’est bien tant qu’on ne s’improvise pas thérapeute. Ce que je te disais, c’est qu’on a parfois tendance à idéaliser la maladie mentale, tu comprends, à croire que tous les malades mentaux sont des artistes et qu’on les enferme parce qu’ils mettraient en péril la santé et l’ordre de la société. On condamne les traitements et l'hospitalisation qui écrabouilleraient le génie et les génies. C’est se tromper d’ennemi. C’est la maladie qu’il faut combattre, parce que c’est elle qui fait souffrir et qui enferme. Un bipo en phase haute, ça peut amuser, ça peut éblouir, les malades eux-mêmes peuvent s’y retrouver parfois et regretter ensuite ces phases quand ils redescendent, mais tout cela est illusoire.
– Mais les médicaments, ça les assomme un peu, non ?
– Non, les médicaments ne sont pas des drogues dangereuses, en tout cas, plus aujourd’hui. Et non, l’hôpital psy n’est pas une prison qui ne dit pas son nom. Pendant qu’on débite ces bêtises, la maladie, elle, elle n’oublie pas de faire des ravages. Elle détruit tout sur son passage, et pas seulement le malade. La folie, ce n’est jamais un grain, comme dit l’expression, c’est une bombe et quand elle explose, elle fait beaucoup de dégâts, dedans et dehors. Je ne suis pas psy, mais je suis médecin et le principe fondamental qui doit guider tout médecin, c’est primum non nocere, d’abord, ne pas nuire, ne pas faire souffrir. Voilà, soulager sa souffrance, c’est l’objectif du traitement psychiatrique d’Olga.
– Oui, je comprends un peu mieux. C’est complètement idiot, mais je ne pensais pas que ces maladies faisaient souffrir.
– Pour moi, c’est ce qu’il y a de plus important. Après, le rapport à la normalité ou à la rationalité, c’est vraiment compliqué. Tu crois que c’est normal d’envahir un pays, de tuer des civils et d’envoyer sa propre jeunesse à l’abattoir ? Tu crois que c’est rationnel de se faire construire un palace pendant que sa population meurt de faim ? Et c’est Olga qui serait folle ? Je laisse ces débats aux philosophes et aux politiciens, moi, je m’occupe d’abord de souffrance et de douleur. D’où les médicaments qui sédatent et l’hospitalisation qui contraint.
– Mais quand même, il n’y aurait pas des méthodes plus douces ?
– Écoute, imagine une guerre, bien sûr qu’on peut envoyer des livres de poésie aux soldats, et bien sûr qu’on peut leur donner des chocolats ou des cigarettes, bien sûr qu’il faut continuer sur la voie diplomatique, on a besoin de tout le monde sur le front, mais on a besoin, d’abord, de soldats et d’armes. Pour se défendre. Parce que l’ennemi ne fait pas de cadeaux. Donc oui, en complément, on peut recourir à des psychothérapies, au yoga ou à l’homéopathie même, si tu veux. Mais en complément, tu entends. Je ne crois pas que ce soit nécessaire, je sais que ce n’est pas suffisant. Tu vois, Octavio faisait beaucoup de bien à Olga, par sa bienveillance, par sa joie, par son humour… mais aussi et d’abord parce qu’il veillait à ce qu’elle prenne son lithium.
– Oui, oui, ça y est, j’ai compris. Mais alors, ce matin, comment elle s’est retrouvée dehors ?
– Le plus simplement du monde. Au petit matin, elle s’est réveillée et elle est sortie. Déjà en temps normal en Serbie, on manque de personnel à l’hôpital, mais un jour de manifestation comme aujourd’hui, ce n’est pas très difficile de se faire passer pour un visiteur.
– C’est bizarre parce que ça se voit quand même, je veux dire, sa maladie. Même moi qui ne suis pas docteur, je voyais bien qu’elle n’était pas dans un état normal. Elle parlait vite, beaucoup, elle s’énervait encore plus vite, elle me balançait des jolis « trou-du-cul » et « petit merdeux », qui alternaient avec des « mon Canard » ou « mon Doudou ».
– Oui, j’imagine. Et donc, pour ne pas se faire remarquer, elle a fait du masking, je t’ai déjà expliqué. Le mot n’est pas très bon d’ailleurs. Ce n’est pas comme au carnaval, il ne suffit pas de se cacher le visage avec un masque, c’est un travestissement total. Total et épuisant. Il faut tout contrôler, les traits du visage, les gestes, l’expression, l’allure, la démarche. Contrôler et réprimer. Éviter les « trou-du-cul », par exemple ! Et je peux te dire que ça en fait des muscles à surveiller et des mots à ravaler. Olga est très douée pour ça, mais personne ne peut tenir longtemps. Donc, quand elle t’a récupéré, elle a tenu encore quelques minutes, le temps de te mettre en confiance, elle a dû te raconter je ne sais quel bobard et puis elle s’est lâchée. Et avec toi – ça te donne la mesure du problème –, elle était encore en contrôle, mais avec de plus en plus de ratés. Et finalement, logiquement, elle s’est effondrée.
– Et elle peut guérir ?
– Je ne sais pas, je ne crois pas. Peut-être, si tu crois aux miracles. Mais on pourra la soigner. Elle pourrait même recommencer à travailler ou à enseigner, à voir des amis, à tomber amoureuse, qui sait ? et même, j’en rêve, à parler gentiment à son frère.
– Ou peut-être qu’on va trouver un médicament révolutionnaire. Après tout, la médecine progresse.
– Peut-être. Mais la psychiatrie n’avance pas très vite. C’est tellement compliqué. Tu comprends, une schizophrénie, ce n’est pas comme une gastro ou une fracture du tibia. Tous les tibias se fracturent de la même façon et toutes les gastros se ressemblent, à quelques variantes près. Le problème avec les maladies mentales, c’est que chaque malade « invente » sa maladie, en partie. Il lui faut donc un traitement propre. Et plus vicieux encore, un même patient peut varier dans sa façon de dire sa maladie. Il peut même simuler la guérison pour qu’on le laisse tranquille. Il faut une vigilance de chaque instant et tout le monde doit s’y mettre. Le thérapeute, bien sûr, mais aussi, la famille et les amis, et le patient lui-même.
– Je vois. Je n’avais pas compris que c’était aussi grave. Et ça marche ?