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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une “minime” quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Plus, les aventures de Nubecito, un cumulus hawaïen perdu dans un feuilleton hebdomadaire. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

25 septembre 2026 5 25 /09 /septembre /2026 02:06

– Hé ! Emil ! Alors, quelles sont les nouvelles ?

– Salut Nov, j’espère que tu as pu te reposer un peu. Ça y est, j’ai déposé Olga à la clinique Vita. Ils sont spécialisés dans les addictions, mais ils soignent aussi les troubles de l’humeur. Comme ça on va faire d’une pierre deux coups. Son psy m’a dit qu’on devait prendre très au sérieux son alcoolisme et contrôler son hypertension. Ce sont des effets qui deviennent des facteurs aggravants et même des causes de décès, tu comprends, et il faut les traiter comme tels. Cette maladie est une pieuvre vicieuse !

– Je vais peut-être dire une bêtise, mais l’hypertension, c’est moins grave, non ?

– Non, c’est très sérieux. Comment te dire ? On est face à un dérèglement de tout l’individu. On dit maladie mentale, mais l’esprit, le corps, l’âme, l’humeur ou je ne sais quoi encore, ce sont des mots. Ça aide à dire la maladie, mais pas à la soigner. L’individu, ce n’est pas seulement une tête, c’est aussi un corps, c’est-à-dire un cœur, des artères, une thyroïde, un foie, etc., tu comprends. Et il faut surveiller tout ça. Et plus encore, je t’ai déjà expliqué ça, un individu, c’est aussi un écosystème familial, social, professionnel, culturel. C’est pour ça que, dans l’idéal, il faudrait une véritable armée pour se battre ; en plus du psychiatre, il faudrait un généraliste, un addictologue, un sociologue, un psychologue, un nutritionniste… Tu imagines ! Et évidemment, il faut la participation active du patient. Bref, on n’y est pas encore.

– Je vois. Et le psychiatre, il est inquiet ?

– Il n’est pas inquiet, mais il dit que c’est très sérieux et qu’il faut tout reprendre à zéro. Il veut faire de nouvelles analyses. Olga a une forme atypique et multirésistante de bipolarité.

– Ça ne me rassure pas et en même, ça lui ressemble tellement, « atypique et multirésistante » !

– Donc, elle va être prise en charge par une nouvelle équipe, on va essayer de nouvelles molécules et le TMS, c’est la simulation magnétique transcrânienne.

– Emil, ne me dis pas que c’est des électrochocs !

– Non, rien à voir. Ça ressemble plus à une IRM. Il n’y a pas d’anesthésie, pas de choc violent, juste une sorte de picotement. Très peu d’effets secondaires et tu récupères en quinze minutes.

– D’accord, mais globalement, vous êtes optimistes ?

– C’est exactement la question que j’ai posée au psy. Il m’a répondu ça, que peut-être je ne devrais pas te dire. Si c’est le frère qui demande, je répondrai, oui bien sûr, et on fera tout ce que l’on peut pour l’aider. Si c’est le médecin qui demande, je dirai que je suis optimiste pour la médecine et la psychiatrie, on avance. Et il a ajouté, après un silence : quoiqu’il arrive.

– Je ne comprends pas. Ça veut dire que c’est bien ?

– Ça veut dire que la bipolarité est une saloperie et que chaque malade permet de mieux la connaître et de mieux la soigner. Quoiqu’il arrive.

– Je ne comprends toujours pas. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas vraiment rassuré.

– Allez, Nov, une chose que tu dois comprendre, c’est que ça ne fera pas avancer le bidule là-bas de broyer du noir ici. Parlons d’autre chose, sauf si tu veux préparer une thèse de médecine.

– D’accord, mais promets-moi de ne rien me cacher.

– Promis, mais promets-moi, toi, de ne pas déprimer inutilement.

– Promis !

– Allez, direction Belgrade ! On part maintenant ; on en a pour plus d’une heure, c’est moins rapide qu’en train. Tu vas pouvoir me parler un peu de toi et me dire – ça m’intrigue depuis un moment – ce que tu pouvais bien ficher sur ce porte-conteneur.

– Ah, ah, ça, je t’expliquerai plus tard, sinon, je risque la totale, ambulanciers à gros bras, sangles de sécurité, double dose de médoc et électrodes !

– Ah, ah, je préfère te voir rire. Cela dit, pas de danger que je t’interne, tu n’es pas prioritaire, tu ne peux pas imaginer toutes les dingueries que j’ai pu voir et que je vois encore. Et notamment chez des jeunes comme toi. Je ne sais pas, parfois j’ai l’impression que le seuil de tolérance collective et individuelle des contraintes baisse et que le réel devient très vite insupportable et puis parfois, je pense qu’il y a effectivement une dégradation des conditions de vie qui rend le monde objectivement pathogène. Qu’est-ce que tu en penses ?

– Je ne sais pas vraiment… En fait, je me demande si quelque chose comme « le monde », ça existe ? Est-ce qu’il n’y a pas des mondes et des habitants de ces mondes qui ne se rencontrent jamais ? Tu vois, je lis un livre sur la vie des marins à bord d’un baleinier, ou bien j’entends Olga me parler des enfants qui vivent dans les bidonvilles du Bangladesh… J’ai l’impression de voir ou d’entrevoir d’autres mondes, mais je sais bien aussi que jamais je ne rencontrerai ces marins ou ces enfants. Et pourtant, je pense que c’est ça qui m’intéresserait. Toi et Olga, c’est un peu ce que vous faites, et en plus vous aidez les gens.

– Oui, Olga surtout.

– En fait, justement, j’aimerais bien que tu me parles de ton métier parce que mon problème en ce moment, c’est que je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie et ça pourrait me donner des idées. J’ai fait des études de commerce, mais je viens de comprendre au bout de quatre ans – fast et clever, le gars ! – que ce n’est pas pour moi. Ma mère est prof de littérature et traductrice, c’est une passionnée et je sais qu’elle passionne ses étudiants, mais moi, j’ai lu deux livres jusqu’à aujourd’hui, et encore le deuxième, j’en suis à la moitié. Mon père a aussi un métier génial, il est conseiller culturel, mais je suis une brèle en histoire, en plus, je n’ai jamais voté et je ne saurais même pas pour qui voter. J’adore rencontrer des gens, mais souvent, je ne sais pas quoi leur dire et j’ai peur qu’ils s’ennuient avec moi.

– Hum, très intéressant. Inclinez votre siège, cher ami, et racontez-moi votre dernier rêve…

– Excuse, j’ai un peu tendance à m’étaler en ce moment.

– Je plaisante. C’est normal, c’est générationnel. Vous mettez plus de temps à vous trouver aujourd’hui. Je crois sincèrement que vous êtes nombreux à vouloir vous engager, mais la tâche est devenue titanesque. Entre le changement climatique, la dégradation économique, la montée des nationalismes et les guerres qui se multiplient, je comprends qu’on se sente submergé dans un tel contexte. Paradoxalement, avoir vingt ans en Yougoslavie dans les années quatre-vingt-dix, ce n’était pas la joie et la vue était sacrément bouchée, pourtant… comment dire ? on croyait plus, on voulait que ça change et on agissait.

– C’est ça. En fait, moi, je n’ai rien à reprocher au contexte, j’ai une vie tellement facile, c’est juste qu’il est temps que je me bouge les fesses. Et ça, je n’en ai pas l’habitude. Pour le moment, je ne sers à rien et je ne vois pas comment ça va changer.

– Écoute bien, Nov. D’abord, il faut que tu ouvres les yeux.

– Hein ? Tu veux dire sur le monde ? Là-dessus, je suis d’accord. J’écoute plus les gens, je regarde plus le monde et je crois que je comprends de plus en plus de choses.

– Oui, c’est bien, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Ouvre les yeux sur ce que tu es et ce que tu fais, et crois davantage en toi. Moi, en tout cas, je n’ai aucun doute sur toi. D’accord tu ne seras pas un grand chirurgien ni un grand architecte ni professeur de littérature à la Sorbonne ni ambassadeur de France à Mexico, mais tu seras un sacré bonhomme qui fera des tas de belles choses. Je prends les paris et j’aimerais bien que toi aussi, tu paries sur toi.

– Mouais… je vais essayer. Ça me touche ce que tu me dis. Message reçu. Dis, tu ne voudrais pas m’expliquer un peu ton métier. Peut-être que si ça m’intéresse, je ferai un stage.

– D’accord. Pour le stage, je préfère te prévenir tout de suite, MSF ne prend jamais aucun stagiaire sur le terrain, c’est une règle absolue. Tu as un master en commerce international, c’est ça ?

– Presque, je dois valider ma dernière année, mais ça devrait aller.

– OK. Alors finis ton master, ensuite, je pourrai t’avoir un stage à Paris ou à Bruxelles ou même à Bordeaux, c’est le site de MSF logistique. On oublie la médecine, tu dois chercher du côté de ce qu’on appelle la supply chain, disons l’organisation matérielle, achats de médicaments et de matériels, gestion des stocks, fret et plein de choses encore. C’est bien d’avoir un bon plombier, mais il lui faut de bons outils et surtout, une boîte à outils facile à déplacer et bien rangée.

– C’est sûr.

– Idéalement, il faudrait que tu acquières deux ans d’expérience professionnelle dans une grosse boite, comme acheteur ou planificateur, je ne sais pas, l’import-export, le transport, les douanes. Si possible à l’étranger – et pas la Belgique ou la Suisse, hein ! Je pourrai t’aider à trouver aussi. Et puis, évidemment je sais que ça ne sera pas un problème te connaissant un peu, mais il faudra aussi que tu réfléchisses aux valeurs de MSF et à l’engagement humanitaire.

– Tu veux dire la neutralité ?

– Aïe, je vois qu’Olga est déjà passée par là avec ses petits doigts fins et ses mots délicats. Je sais ce qu’elle en pense. Comme d’habitude, c’est excessif et unilatéral, et très très énervant, mais, finalement, elle alerte toujours sur des problèmes importants. En fait la question de la neutralité est passionnante et extrêmement complexe, mais il y a plein d’autres questions tout aussi intéressantes, celle du triage humanitaire, par exemple, ou la négociation avec les États ou avec ceux qui ont le pouvoir, le problème de l’image, le respect des cultures, etc. On peut accuser MSF de beaucoup de choses, mais pas de ne pas débattre. Tu n’imagines pas, on n’arrête pas de se poser des questions. À tel point que parfois, ça me lasse. Le temps de l’action humanitaire n’est pas le temps de la philosophie ! OK, c’est inévitable, dans l’urgence, on fait des erreurs, mais dans la réflexion, on ne fait rien.

– Tu as des exemples ?

– Bien sûr ! Tiens, pendant la guerre en Bosnie, tu sais que beaucoup de femmes et de filles se sont fait violer. Classique et immonde ! C’est une arme de guerre. Après un débat interminable, on a décidé d’envoyer des trousses de maquillage à ces jeunes femmes. J’étais pour. C’est ça le triage humanitaire. On trie les ressources qui sont loin d’être infinies et on priorise des missions. Et donc, certains ont fait remarquer que c’était autant d’argent en moins pour soigner le paludisme ou le sida au Congo ou à Madagascar et qu’une femme sans rouge à lèvres n’est pas en danger de mort comme un enfant malnutri.

– J’imagine ! Je ne sais pas ce que j’aurais fait.

– Tu sais, je crois que dans ces moments, la raison a ses limites. Sans compter qu’on dépend à 99 % des dons. Ça veut dire qu’il faut aussi ce que Brauman appelait les « opérations bébés phoques ». Tu comprends. Urgence et efficacité.

– Pour l’efficacité, je comprends, ça ne me choque pas. Je me dis que vous ne pouvez pas vous occuper de tout le monde. En tout cas, plus tu m’en parles, plus ça m’intéresse.

– OK. Affaire à suivre alors. Tu me rappelleras aussi de te parler de Médecins du Monde, si ça t’intéresse.

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