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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Plus, les aventures de Nubecito, un cumulus hawaïen perdu dans un feuilleton hebdomadaire. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

11 septembre 2026 5 11 /09 /septembre /2026 02:54

– Ce qui est difficile à comprendre et à assumer, c’est qu’une maladie mentale ne concerne pas que le malade. C’est comme une guerre. Excuse-moi de prendre toujours cette comparaison qui a ses limites, je sais, mais elle fait comprendre des choses. Les soldats qui se battent sur le front sont importants, mais ils ne pourraient survivre longtemps sans logistique derrière ; et plus loin encore dans la profondeur, il faut aussi que ceux qui n’entendent pas le fracas des bombes et ne voient pas les morts et les mutilés se mobilisent.

– Et j’imagine que tout le monde ne joue pas le jeu.

– Bien sûr que non. Regarde à l’école d’archi. Il y a ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas savoir et traitent Olga de tarée, à commencer par son directeur. Il y a ceux qui savent, ils la traitent aussi de tarée et aimeraient bien qu’on l’enferme.

– Ça m’énerve ! Heureusement que tu es là ; ça doit aider que tu sois médecin.

– Oui et non. J’essaie de ne pas jouer le psy – que je ne suis pas d’ailleurs –, mais tu vois, je veux tellement qu’elle s’en sorte que j’ai toujours tendance à la croire quand elle dit qu’elle va mieux.

– Et elle, tu crois qu’elle fait ce qu’il faut ?

– Tu plaisantes ! Non, évidemment. Avec Octavio, ça allait bien parce que c’est lui qui s’occupait d’elle pendant qu’elle, elle s’occupait des autres. Mais depuis sa mort, rien ne va plus. Personne ne s’occupe d’elle, elle va devoir s’intéresser plus à elle.

– Comment elle doit faire ça ?

– Il y a plein de choses à faire qu’elle ne fait pas. Suivre son traitement ; surveiller son hygiène de vie, tu vois ce que je veux dire ; guetter l’apparition des premiers symptômes ; ritualiser sa vie pour éviter les surprises trop perturbantes ; noter le rythme de ses cycles… Tout ce qu’elle déteste. En fait, franchement, je crois qu’elle sait qu’elle est malade, mais ça ne l’intéresse pas. Et elle doit commencer par se méfier des bénéfices de cette foutue maladie.

– Des bénéfices ? Je ne comprends pas.

– Nov, je t’ai déjà expliqué. Il y a des bénéfices… momentanés et ruineux, parce que, ce que la maladie te donne, elle te le reprend toujours et te fait payer les intérêts !

– Réexplique un peu.

– Dans les phases maniaques, tu peux avoir un sentiment d’euphorie et non seulement tu ne souffres plus, mais tu as l’impression d’un surcroît de vitalité et tu crois pouvoir rivaliser, je ne sais pas, avec Trump et Kushner. Tu te sens plus intelligent, plus énergique, plus drôle, plus tout, en fait. Tu vois par exemple, depuis cinq jours, elle n’a pas dormi et elle a travaillé sur son projet de revitalisation de Gaza, son contre-projet Trump, comme elle l’appelle. Elle a dû t’en parler.

– Oui, oui. Elle veut même m’embarquer dans l’histoire. Mais comment elle peut tenir sans dormir ?

– Elle ne tient pas. Regarde-la, cinq nuits blanches d’hyperactivité, c’est un maximum. Tu ne peux pas imaginer tout ce qu’elle a fait. Je ne suis pas compétent pour juger son travail, mais il y a des dizaines de plans, des croquis, une maquette, un gros cahier de notes. Elle a pris des contacts. Elle a envoyé des centaines de mails, à l’UNESCO, à des officiels sur place, à des sénateurs américains, à sa direction et même à la NASA. Ne me demande pas pourquoi. C’est excessif, c’est délirant et en même temps, c’est incroyablement généreux. C’est elle.

– C’est vrai ça. Et donc, sur le long terme, tu penses que ça va évoluer comment ?

– Pas de plans sur la comète. On avance lentement. On vise la stabilité et on essaie d’éviter le pire.

– Tu veux dire quoi ?

– Qu’elle fasse du mal ou qu’elle se fasse du mal. Jusqu’au pire du pire.

– Le pire…

– Le pire du pire.

– …

– Tu as bien compris. Bon, on va la laisser se réveiller toute seule après, il faudra la ramener à l’hôpital.

– Et moi, qu’est-ce que je peux faire ?

– Écoute, je suis vraiment désolé, j’ai demandé au psychiatre son avis, mais je pense qu’il serait préférable que tu ne restes pas.

– D’accord. Quelle tristesse ! Je crois que c’est la première fois que je vois la maladie mentale de si près. Je comprends aussi comme le mot fou est vraiment mauvais. Je ne sais pas comment dire mais Olga, à la fois je sais bien qu’elle est malade et à la fois je vois qu’elle n’est pas folle. Donc, qu’est-ce que je fais maintenant ?

– Je réfléchis. Voilà les options. Tu m’attends ici. Je peux te laisser dans un café et je repasse te prendre dans… je ne sais pas… trois heures et on rentre ensemble à Belgrade ce soir. Ou bien je te dépose à la gare de Petrovaradin que tu connais, c’est à quinze minutes, et de là tu prends un train pour Belgrade, il y en a toutes les demi-heures. Tu comprends, il faut éviter le contact prolongé avec Olga. Moi non plus d’ailleurs, je ne resterai pas longtemps avec elle. Je la dépose à l’hôpital et son psychiatre prendra le relais.

– Oui je comprends. Si tu rentres ce soir, je préfère t’attendre et rentrer avec toi. Je vais essayer de trouver quelque chose à manger et lire un peu ou téléphoner.

– Attends je sais. Je vais te déposer au Fig Restaurant puisque tu as faim. Je les connais bien. C’est le meilleur restaurant de la région, ils sont sur un domaine viticole magnifique et c’est à moins de cinq minutes d’ici. Pour ce soir, soit tu réserves une autre nuit à l’hôtel, soit, si tu te contentes d’un canapé, j’ai un petit studio en centre-ville, je peux t’héberger.

– Super. Oui je veux bien de ton canapé. Pour le restaurant, ça tombe bien, j’ai une faim de loup. Je n’ai rien mangé depuis hier soir.

– C’est parfait. Tu vas te régaler. C’est bien aussi que tu te changes les idées. Si tu aimes la viande, tu peux goûter leur faisan aux figues. Ils sont connus pour ça. Moi, je suis végétarien et vraiment, le faisan, je ne peux pas. Si tu es plutôt sucré, ne passe pas à côté de leur medovic, c’est un gâteau russe au miel, mais « balkanisé », avec de la nougatine, du caramel au beurre salé, beaucoup de kisela pavlaka, une sorte la crème et je ne sais plus quoi encore de bien bien riche en calories. C’est à tomber par terre. Évidemment, à consommer avec modération.

– Génial ! Oui, on va faire comme ça. Et ne te presse pas pour moi. C’est tellement dommage qu’Olga ne puisse pas venir.

– Je sais. Ah, elle se réveille. Aide-moi à la mettre dans la voiture, elle est encore à moitié endormie.

– Tiens, t’es là toi, maudit frangin ! Et toi aussi, mali Francu, salut à toi, petit trou-du-cul !

– Ah ah, une bonne moitié est réveillée aussi. Bonjour Olga !

– Allez, Nov, on y va et on ne s’attarde pas sur les salutations.

*****

Vendredi, Fig restaurant, près de Novi Sad

Moby, chapitre 54, « L’histoire de Town-Ho (telle qu’elle fut racontée à l’Auberge dorée) ». Melville se moque du monde. Une histoire dans l’histoire et vingt pages de plus à parler d’un autre baleinier et d’un autre naufrage et retarder encore la vraie confrontation entre Achab et MB. Donc, sur le Town-Ho, Bradley, le second et Steelkilt, un marin, se disputent. Et disons pour résumer que c’est Bradley qui a commencé. Mais ça va mal se finir pour lui puisqu’il va se faire dévorer par une baleine blanche (vous savez qui). Le cachalot n’est plus seulement un monstre sanguinaire, c’est aussi l’instrument de « la colère de Dieu ». Bon, je dois reconnaître qu’il y a un peu plus d’actions et que l’histoire est bien racontée. C’est exactement ce qu’il me fallait. Je n’arrive pas à ne pas penser à Olga. C’est vraiment difficile de me concentrer. Alors, sur le Town-Ho : une bagarre, une mutinerie, la noyade de Radley, la fuite de Steelkilt… ça bouge bien. Avec, en plus, ces descriptions que j’aime de plus en plus, mais que je ne peux pas citer en entier. Steelkilt est un « homme des Lacs ». Ça commence par une énigme, « bien que terrien, Steelkilt était né homme de l’Océan et fut nourri de la sauvagerie de la mer, marin audacieux s’il en fut ». Tout simplement parce que ces lacs, entre l’Amérique et le Canada, Ontario, Supérieur, Érié… sont « comme des grandes mers d’eau douce ». Suit leur description que je vous recommande. Allez, un petit bout quand même : « …ils sont balayés par des coups de vents du nord aussi funestes et destructeurs que ceux qui flagellent la mer, les naufrages ne leur sont pas étrangers car, hors de vue des terres qui les enferment, ils ont englouti la nuit bien des navires et leurs équipages hurlants. »

Je fais une pause. D’abord parce que le chapitre 55, « Monstrueuses représentations de baleines » doit être encore une digression et ensuite parce que le serveur vient de m’apporter mon pola pileta, ça veut dire demi-poulet. Normalement, c’est pour deux personnes, mais comme je n’ai pas pris d’entrée (le pâté de faisan aux figues ne m’inspirait pas), ça devrait passer.

 

Nov mangeait. Il lut.

*****

« J’ai reçu ton message sur les hyènes. Perso, j’avais peu d’infos, j’ai mis Tom sur le coup. Tu l’amuses avec tes questions. Il parle d’écrire un livre sur les animaux victimes du délit de faciès. Il a déjà le titre : Touche pas ma teigne ! Donc, des recherches récentes très intéressantes. Je t’ai fait un topo. Moins drôle. Désolée de t’embêter encore avec ça, mais ça ne va pas fort chez Magali. N’oublie pas de l’appeler ou de lui écrire. On pense à toi. Câlins à Nubecito. »

*****

« Bonjour Nov. Emil m’a dit pour Olga. Je suis inquiet pour elle. Et je suis inquiet aussi parce que le typhon approche des Philippines et devrait passer sur Manille. On se voit à Istanbul demain ou après-demain. J’espère que ça ne va pas tout chambouler. Esmeralda dit que Dieu n’en peut plus de toutes nos bêtises et qu’il va piquer une colère terrible. Je ne sais pas. J’ai peur quand même qu’elle ait un peu raison. Te revoir bientôt est un petit rayon de soleil dans ce temps si terrible. »

*****

« Bonjour mon Nov. Des mauvaises nouvelles. Pap n’est pas en grande forme. Il demande sans cesse quand tu rentres. Jack ne donne plus aucune nouvelle. Dernier message mystérieux, inquiétant plutôt. “Trop vieux pour finir comme Supertramp. Dommage !” T’expliquerai. Dernier cours d’économie ennuyeux à crever. Seule bonne nouvelle, tu existes et je suis ton amie. »

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