[Nov continue son périple, accompagné de Nubecito, sans doute, qu’il doit raccompagner chez lui à Oahu. Après avoir traversé le Mexique, l’Atlantique, la France, l’Italie, la Slovénie, la Croatie, le voilà à Belgrade d’où il doit rejoindre Novi Sad pour retrouver Emil, le frère d’Olga. Il est accompagné aussi de son livre de voyage, Moby-Dick, qu’il commente librement sur son carnet.]
Belgrade, IN hotel, vendredi, 4h20
Le sommeil me méprise outrageusement, en même temps, je ne pense pas que l’écran soit le meilleur somnifère. Allez, un peu de navigation livresque. Chapitre 52, « L’albatros ». Au large du Cap, le Pequod croise un autre baleinier, ce qui donne lieu à une description hallucinante tant du navire que de son équipage : « Le foulon des vagues l’avait blanchi comme le squelette d’un morse échoué. De longues traînées de rouille… » (Je ne peux pas tout citer malheureusement, je risque la tendinite du clavier…) et puis : « Ses hommes de vigie aux longues barbes, perchés dans ses trois mâts, offraient une étrange vision. Ils semblaient enveloppés de peaux de bêtes tant étaient déchirés et rapiécés leurs vêtements… » Deux petits événements innocents sont également notés. 1. Interrogé sur la présence éventuelle d’un cachalot blanc, le capitaine de l’autre navire laisse maladroitement tomber à la mer son porte-voix. 2. Quand les deux sillages se croisent, les petits poissons qui accompagnaient le Pequod l’abandonnent pour aller suivre l’autre bateau. Ces deux signes normalement insignifiants deviennent de mauvais présages. J’aime bien l’explication, en plus, je pense qu’elle est vraie : « le monomaniaque charge d’un sens fantastique la moindre vétille. » Je me demande s’il n’est pas un peu parano, en plus du reste, « le vieux fou » d’Achab, comme écrit Melville ? Je dois demander à Emil si c’est pareil chez les bipolaires, s’ils pensent aussi, quand ils sont en crise, que le monde entier s’est ligué pour leur nuire ? Chapitre 53, « La gamme ». Nouvelle digression (très chi… !) sur la comparaison des différents usages en cours quand des navires se croisent, baleiniers, navires de commerce, de guerre, négriers, pirates. Donc « la gamme », c’est quand…
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Évidemment, ce qui devait arriver est arrivé. Vers 5 heures, je me suis écroulé, j’ai retrouvé mon livre par terre – une nouvelle habitude ! Je me suis réveillé en catastrophe à 8h20. Juste le temps de faire mon sac et de sauter dans un CarGo (info pour ceux qui auraient un nuage à raccompagner et devraient passer par la Serbie : CarGo est une appli 100% serbe. Efficace et conviviale, mais pas la copine des taxis traditionnels. Rien à envier à Uber) qui m’a déposé à la gare à 8h50 pour prendre le train de 9h. Moi qui aime prendre mon temps, c’est raté. Pas de douche, pas de cappuccino et je ne rêve que d’une chose, dormir. Allez, 43 minutes à tenir, je prendrai un petit déjeuner à Novi Sad avec Emil.
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– Nov ! Nov ! Là !
– Olga ! Ça alors, je pensais que tu… j’attendais ton frère… il m’a écrit ce matin que…
– D’abord, bonjour !
– Oui pardon. Bonjour, excuse-moi… je suis content de te revoir en forme.
– Oui, j’ai eu un passage à vide, ça va mieux. J’avais toujours un peu de mal chaque fois que je rentrais en Serbie, mais cette fois, il a été particulièrement violent le retour au pays. Je ne m’attendais pas à être accueillie comme une prophète, mais pas non plus comme une dérangée qui dérange. Je suis une fausse étrangère et une vraie traître, tu vois ce que je veux dire. En fait, je m’en fous. Tout le monde me cherche des poux mais je m’en fous. Que des nazes ! Pas grave, j’ai des projets pour repartir, je vais t’en parler. Plus de place pour moi, ici. Comme dans la maison de ma mère. Je t’ai raconté, je crois. Syndrome de Diogène.
– Oui, tu m’avais dit. Elle entasse des objets inutiles.
– Elle entasse, elle empile, elle remplit, elle gave, elle bourre…, c’est plein.
– C’est drôle, toi qui attaches tellement d’importance aux espaces vides.
– Ah, mon Doudou, tu te souviens de ça. Ça tombe bien parce que je pense que mon projet à Gaza va t’intéresser. En attendant que je t’explique, viens, on va attendre Emil à Rakovac, c’est un peu à l’extérieur de la ville. Emil t’a expliqué ?
– Euh, tu veux dire pour la manif ?
– Oui. Ça se durcit et ça serait dangereux qu’on suive le cortège principal. Surtout pour toi. Il y aura la Policija, bien sûr, mais aussi des agents de la BIA, tu sais, ceux qui infiltrent les manifestations. Et Emil et moi, on est repérés depuis longtemps, tu penses bien. Donc on va suivre de loin, mieux vaut que tu te tiennes à distance. Autre chose, Emil a dû te prévenir, tu dois éteindre ton téléphone pour ne pas te faire tracker. Ne t’inquiète pas, Emil nous rejoint dans moins d’une heure.
– Ah bon ! Je ne pensais pas que la situation était aussi dégradée. Tu es sûre qu’Emil saura nous retrouver.
– Quoi ! Tu n’as pas confiance. Tu penses que je suis folle ou quoi ! Merde ! Éteins ton téléphone, je te dis. Oh ! pardon, mon tout petit, je m’emporte. Donc, voilà pour notre projet. Tu as vu dans quel état ils ont mis Gaza. C’est dégueulasse ! Je voulais partir avec Rafah pour aider un peu à remettre de la couleur et de la vie, mais cette petite pute de Libanaise m’a lâchée. Tu comprends, elle parle, elle parle, mais quand il s’agit d’agir, il n’y a plus personne. J’ai donc pensé à toi pour la remplacer, en plus, comme on s’entend vraiment bien, tu vois ce que je veux dire, ça sera facile.
– Mais Olga… de quoi tu me parles ? Je ne suis pas architecte, je dois finir mon voyage avec Nubecito et ensuite, je veux rentrer à Mexico et retrouver mes parents, Vera et Tiago. J'ai vingt-quatre ans. Olga, ce n’est pas contre toi, mais…
– Non mais tu vas pas nous lâcher avec tes conneries de nuage. J’aurais préféré que tu sois d’accord, mais ça ne change rien, tu viendras quand même. Pardon, je m’énerve encore… Écoute Bébé, les choses sont pourtant claires. Il faut qu’on parte, ici, on est en terrain hostile, tout le monde me cherche des noises. Le directeur de l’école d’architecture a annulé mon séminaire sur la réhabilitation de l’habitat insalubre. Il m’a dit, on verra pour l’année prochaine, mais cette année, il y a une urgence, c’est le cours sur la revalorisation des friches industrielles. Tu comprends ?
– Pas exactement. Attends, excuse, je dois aller faire pipi. Je reviens tout de suite.
– OK, je prépare le pique-nique. J’ai une bouteille de Smederevka et une bouteille d’eau gazeuse, je vais nous faire un špricer, c’est notre spritz à nous. Et ne me dis pas qu’il est trop tôt !
– D’accord, avec plaisir.
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– Allo, Emil !
– Nov ! Enfin ! Mais qu’est-ce que tu fous ? Tu es où ? Ça fait plus de trente minutes que j’essaie de t’appeler. Tu as raté ton train ?
– Écoute, ça ne va pas du tout. Je suis avec Olga, elle parle de partir avec moi à Gaza. Elle me fait un peu peur. Je ne sais pas ce que je dois faire.
– Avec Olga ! Mais non, ce n’est pas possible, je l’ai déposée ce matin à la clinique. Où êtes-vous ?
– Je ne sais pas exactement, elle a parlé de Radovak ou un truc comme ça. On est au bord d’une rivière, je t’envoie ma localisation. Fais quelque chose, elle s’énerve dès qu’elle est contrariée. Elle a préparé un pique-nique.
– OK, je vois où vous êtes. Je suis là dans moins de trente minutes. Retourne la voir et laisse-la parler. Ne la contredis pas et ne la laisse pas seule. Essaie de limiter l’alcool et attention aux couteaux. Ne t’inquiète pas, je suis déjà en route.
– Merci, j’y retourne, j’éteins mon téléphone.
*****
– Ah te voilà enfin ! Mais tu as déjà des problèmes de prostate ou quoi ! Deux heures pour pisser. Tu as intérêt à ne pas me la faire à l’envers. Donne-moi ton téléphone.
– Tiens ! Je l’ai éteint.
– OK. C’est important. Je t’explique, ils repèrent les numéros étrangers, ils les localisent, ensuite, ils s’arrangent pour démarrer de fausses bagarres et ils arrêtent les « espions ». Classique. Tu comprends ? Après, Vucic peut dire que ces mouvements ne sont ni citoyens ni spontanés, qu’ils sont organisés par des terroristes et des agents de l’étranger. Tiens, goûte-moi ça !
– Hum, délicieux, je vais rajouter un peu d’eau quand même. Tu n’as pas fini ton histoire à la fac d’architecture.
– Tu es sûr de vouloir parler de ça, mon Canard ! Je pensais qu’on pouvait aussi faire un petit câlin. Tu n’as pas envie ?
– Je vais reprendre un peu de ton cocktail, j’aime beaucoup. J’aime bien aussi quand tu m’expliques des trucs en archi. C’est quoi les friches industrielles ?
– Ah ah, oui, j’oubliais que tu as un gros cerveau, pour le reste, je ne sais pas comment tu es doté, on verra tout à l’heure… Donc, cet enculé de directeur veut remplacer mon séminaire par celui d’un jeune con qui travaille à l’agence à qui on doit le Waterfront à Belgrade. Tu connais ?
– Non.
– Donc la revalorisation de friches industrielles, c’est une spécialité chez nous, ça veut dire, corruption, gentrification, marchandisation et révisionnisme. Tu suis ?
– Non, pas du tout.
– C’est pourtant clair et efficace. Ils font ça aussi en Albanie. Tu vires les pauvres, souvent des Serbes, tu détruis les restes d’usines et de maisons anciennes, tu reconstruis du super-luxueux pour richards, souvent des étrangers. C’est clinquant, c’est brillant, c’est propre et c’est inabordable. En passant tu gommes les traces de l’histoire des petites gens. Évidemment, tu n’oublies pas de construire des temples de la modernité, les shopping malls. Attention, rien à voir avec vos grandes surfaces pourries où vous vendez aux prolos du poison en promo. Et last but not least, en attribuant les marchés, tu penses à t’en mettre plein les poches.
– Mais vous laissez faire !
– Quoi ! Et toi, tu fais quoi, petit merdeux ? Pourquoi tu crois qu’on est dans la rue toutes les semaines, tu penses qu’on aime se faire gazer, tu crois qu’on aime écouter le chant des canons à bruit ! Qui est-ce qui va aller à la Bottega du Waterfront pour boire un café à cinq cents dinars et un verre de blanc à cinq mille. Allez, dis-moi… Tu crois que c’est moi ? Bottega mon cul ! On parle espagnol maintenant en Serbie ! Et avec l’accent qatari ?
– Tu sais, pour le moment, je ne connais que la gare de Belgrade, d’ailleurs, je vais devenir spécialiste en gare des Balkans, je n’ai vu que ça aussi à Zagreb. Je crois que je comprends ce que tu dis et je suis complètement d’accord avec toi. J’aime bien que tu m’expliques ce qu’on ne lit jamais dans les guides. J’admire vraiment ton engagement, Olga, parfois tes mots sont un peu durs, mais je suis de ton côté.
– Oh mon Bébé, tu es trop chou et moi je suis une vilaine sorcière, j’oublie toujours que tu es encore tout petit. Viens dans les bras de maman. Pose ta tête sur sa grosse poitrine…