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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

11 août 2018 6 11 /08 /août /2018 02:33

Je ne pourrais pas dire que j’avais apprivoisé Nora, mais son univers parallèle, ses pensées enchevêtrées et ses formules brutes me semblaient moins étranges. Je pensais à nous, comment nous allions évoluer, ce que nous allions devenir ensemble. Fin juillet, je devais partir pour le Portugal et aller passer deux semestres à Lisbonne pour parfaire mon portugais ; je voulais me lancer dans une thèse sur Fernando Pessoa, « Hétéronymie, polygraphie et solitude chez Pessoa : sur les traces du moi perdu ». Nora devait aller à Madagascar travailler sur un rite funéraire incroyable qui consistait à exhumer un mort, nettoyer son squelette, le promener dans un linge propre et l’enterrer à nouveau. L’échéance approchait. Nous n’en parlions pas. Après tout, nous ne serions séparés que neuf ou dix mois, cela passerait vite.

 

 

Le 10 mai, elle avait disparu. J’avais trouvé un mot dans ma boîte aux lettres disant qu’elle devait s’absenter plusieurs jours. Je n’ai aucune mémoire des dates mais là quand même je m’en souviens. J’étais allé seul, place de la Bastille, fêter l’élection de Mitterrand. Anna Prucnal chantait l’Internationale en polonais. Nora et moi l’avions vu jouer dans La Cité des femmes de Fellini (enfin moi surtout, parce que le film durait deux heures et demi ; Nora s’était endormie à l’apparition du docteur Katzone dit Grosphallus, joué par Ettore Manni, « lui, je sens que je ne vais vraiment pas l’aimer »). Ensuite Renaud était venu chanter quelques chansons, il s’était bien assagi et ressemblait peu au Renaud que Nora me faisait écouter. Nora, Nora, Nora. Tout me ramenait à elle. Le premier président de gauche de la Cinquième République venait d’être élu et je ne pensais qu’à Nora. Elle m’avait ouvert un nouveau monde, m’y avait installé... et m’y laissait seul. Seul perdu au milieu du « peuple de gauche ».

C’était bruyant et désordonné, d’aucuns diraient festif : certes, mais c’est la moindre des choses qu’une fête soit festive ! Et ensuite, qu’allait-il se passer ? Je m’interrogeais sur notre avenir et n’étais pas très optimiste pour celui des socialistes qui me paraissait tout aussi incertain. J’avais l’impression en voyant cette foule en liesse, comme disent les journalistes, qu’on venait d’ouvrir une vanne fermée depuis longtemps, que des eaux tumultueuses et joyeuses se ruaient vers l’espace enfin libre mais qu’elles auraient tôt fait de s’installer, prendre du volume pour finir par couler lentement et sagement dans leur lit. (J’avais initialement écrit s’empâter au lieu de prendre du volume mais non, des eaux ne peuvent pas s’empâter – les socialistes au pouvoir, si.) Vers minuit, l’orage avait commencé à gronder, j’étais rentré.

Puis Nora était revenue fin mai ; nous avions alors passé deux semaines sans se quitter, nous sortions peu, il faisait frais pour un début de mois de juin. Elle était incroyablement gaie et tendre ; une fois elle m’avait demandé ce que j’aimerais avoir comme genre de maison plus tard, c’était la première fois qu’elle envisageait le futur. Nous avions sorti les règles et les crayons pour jouer les architectes. Je me remettais à espérer. Nous passions beaucoup de temps dans ma chambre, nous faisions l’amour souvent. La dernière fois que nous étions allés au cinéma, ç’avait été pour voir Les Uns et les autres, le film de Claude Lelouch. Il durait trois heures, on avait dû s’y reprendre à quatre fois. Ce n’était pas simple, il fallait être raccord pour ne rien rater sans voir deux fois la même scène. La deuxième fois la caissière avait souri « dites donc, le film vous plaît, mais dépêchez-vous, ça a commencé déjà », la troisième fois elle avait semblé intriguée, la quatrième fois j’avais cru devoir lui expliquer, « c’est ma femme, elle a des nausées et a souvent envie de faire pipi » ; alors, elle m’avait lancé un clin d’œil appuyé et nous avait fait entrer sans payer, « allez-y, c’est mon cadeau. » Lelouch nous aura quand même coûté plus de 60 francs, une fortune. Je n’en suis pas certain, mais il se peut que j’aie un peu dormi moi aussi.

 

Je pense que Nora était très amoureuse, elle avait des mots tellement tendres parfois. Même pour dire l’amour, elle avait du style. Nous étions en juin 1981. La rupture fut terrible.

 

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