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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

7 juillet 2018 6 07 /07 /juillet /2018 02:34

Troisième partie

Nora et moi

 

En 1991, j’ai reçu un coup de téléphone de Nora.

 

Nora, je l’avais rencontrée à la fac de Nanterre, elle était en anthropologie et moi, en lettres. Nous avions fait connaissance peu après la rentrée en octobre ou novembre, c’était en 1980. Nous avions eu une aventure, enfin, une histoire assez sérieuse, disons, une histoire d’amour. C’est à la bibliothèque que je l’avais vue, la première fois ; il est vrai que je fréquentais plus la B.U. que la cafétéria.

« Alors quand tu cherches du René Girard, tu vois, ça peut être en sociologie, en anthropologie, en histoire ou en philosophie, j’ai l’impression que le type il ne pense vraiment pas aux bibliothèques quand il écrit ses livres ; ça fait trop désordre. »

J’étais là par hasard, d’abord étonné et amusé. J’allais vite tomber sous le charme : son humour, sa voix éraillée, son assurance, sa culture, sa beauté. Je ne pense pas qu’elle s’adressait à moi, elle ne m’avait même probablement pas remarqué. J’avais une idée très vague de ce que Girard écrivait en revanche, j’avais une envie très claire de communiquer.

« En effet quel désordre, d’ailleurs, je serais prêt à l’adopter en littérature, le bon René. » Surprise, elle s’était tournée vers moi et m’avait fixé sévèrement de ses yeux noirs. Cela m’avait semblé durer une éternité, comme si je passais un oral, mais un oral muet devant un jury silencieux. Puis, sans transition, elle avait souri. Je crois qu’elle avait aimé ma réplique. Finalement, c’est moi qu’elle adoptait.

« Décidément, on trouve de tout dans les bibliothèques, des jeunes des vieux, des mâles des femelles et même des enfants perdus. » Elle se moquera souvent de ma tête d’adolescent de bonne famille. J’ai toujours fait dix ans de moins que mon âge.

Je ne vais pas beaucoup vous surprendre, Nora me fascinait. C’était une extravertie solitaire, comme un soleil sans planète. Je devenais son satellite unique.

 

Nous nous étions revus le samedi suivant au jardin des Tuileries.

« Tiens, cadeau, j’ai trouvé que le titre t’allait bien. » Elle m’offrait Mensonge romantique et vérité romanesque de René Girard. « Bien sûr qu’il faut se battre contre toute forme d’aliénation, c’est insupportable d’être réduit à l’état de pion interchangeable, nul n’est remplaçable, mais si c’est pour tomber dans l’illusion romantique de l’autonomie et laisser nos petits moi-moi-moi ferrailler pour voler la part du voisin et parler plus fort, alors on n’aura pas avancé d’un pouce. »

Nora parlait beaucoup, vite et bien. Au début, je devais me concentrer pour la suivre, parfois je décrochais et me contentais de l’observer danser avec les mots et les idées ; elle passait toujours par les mêmes étapes et j’aimais cette dramaturgie. D’abord, elle partait loin et vite sans se soucier de vérifier si on la suivait, le regard perdu et les sourcils froncés, en marchant souvent, puis elle s’arrêtait, vous fixait de son regard noir et sévère pendant d’interminables secondes et se détendait ensuite pour finir par sourire, parfois elle penchait la tête en arrière et riait aux éclats. Je l’écoutais, subjugué ; je la regardais, émerveillé.

« On a tous un modèle, un idéal, un dieu même ; ce n’est pas grave, l’important c’est de le savoir et de laisser les portes du temple ouvertes. C’est ce que m’a appris l’anthropologie, le moi n’est pas haïssable, il est introuvable, il est creux, il est vide ou plutôt, il est plein de tout sauf de moi ; c’est ça le grand mensonge romantique, le moi profond, et la morale qui l’accompagne, être soi-même. » Voilà, je découvrais Nora et ses formules percutantes ; elle n’avait pas fini de m’étonner. « Au plus profond de toi, il y a du monde, beaucoup de monde, mais ce n’est pas là que tu te trouveras. »

Il était 16 h, il faisait froid déjà, j’avais faim, je crois, j’étais en train de tomber amoureux.

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