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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 02:51

Nous sommes en septembre 1983. J’ai des dizaines d’heures d’enregistrement d’Odette. Je descends la voir avec plaisir mais ce travail n’avance pas assez vite. Elle est tellement à l’aise devant le micro que je n’arrive plus à l’arrêter. Dans moins d’un mois on fêtera ses quatre-vingt-neuf ans mais elle rajeunit chaque jour. Quant à moi, je ne peux nier mon embarras, je piétine. Odette finit par se répéter, il y a des pans entiers de son passé qu’elle semble occulter ; certes, elle ne se trompe jamais dans les dates, elle n’a oublié aucun nom mais elle a tendance à cabotiner et je ne sais pas où elle m'emmène.

Parfois je me demande même si elle ne révise pas un peu son histoire pour préserver quelqu’un. J’ai beau lui répéter que je ne suis ni juge, ni gendarme, qu’elle peut tout dire, qu’on changera les noms s’il le faut, manifestement elle tend à enjoliver son passé pour présenter une belle romance lisse et chaste comme si elle craignait quelque chose.

Pourquoi parle-t-elle si peu de Charles-Marie, son demi-frère ? Oui, son demi-frère, j’en suis sûre aujourd’hui. Le fils adultérin de son père ; son demi-frère et mari. Un mari éphémère, il est vrai : la guerre avait heureusement corrigé la faute de Gustave et Suzanne. Alors bien sûr les apparences vont contre ma théorie puisqu’il ne ressemblait en rien à Gustave ; il était timide, long, amorphe et très brun alors que les Grandclément étaient ronds, enjoués et blonds. Ces apparences ont dû tromper tout le monde, y compris Odette. Bien évidemment elle ignorait tout au moment du mariage mais elle ne pouvait pas ne pas l’avoir appris par la suite.

Dans son cahier noir, Émile avait écrit : « Victor a marié Suzanne, Gustave a marié Lucienne, c’est comme ça et pas autrement. "Autrement, ç’aurait pas été la même histoire" comme disait Gustave. » Comment ne pas lire là, à peine codé, l’aveu par Gustave de sa relation extraconjugale avec Suzanne ?

Odette filtre son passé avant de le restituer. Quant à moi, je me sens tenue de rétablir la vérité, je ne suis pas une romancière. Je comprends bien le désir d’Odette de s’inventer un monde honorable mais je ne peux pas, avec elle, maquiller la réalité ; l’immoral et le sordide ne me font pas peur. Je continue d’enregistrer la version douce d’Odette mais j’écris en parallèle ce qu’il s’est très certainement passé. Il me restera à réfléchir à la façon dont je présenterai ces voix discordantes dans mon livre.

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