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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • ARNO S.
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 03:08

« Séraphin est allé voir les frères Grosjean et je sais pas comment il a négocié mais il est revenu avec une voiture. "Mesdames les mariées voici votre carrosse à moteur, la Simca Aronde, une direction précise et si douce qu’elle se conduit d’un doigt." "Oh ben c’est exactement comme moi alors, la Simca Yvonne !" Nouveau fou-rire ; le ton de la journée était donné. "Odette, pour les habits de mariage, il nous faut du léger, du coloré, du jamais-vu". Alors j’ai fait une jupe rouge à jupon jaune pour Yvonne, et une autre jaune à jupon rouge pour moi, deux espèces de voilette en tulle et une chemise rouge pour Séraphin avec une sorte de cravate noire ; comme la voiture était beige clair, ça ressortait bien. J’ai décoré la voiture avec du tulle à paillettes et un peu de tarlatane. Il a fallu encore préparer le panier et prévoir l’itinéraire. »

« Le lendemain on était debout avant six heures. On a chargé la voiture et on est partis. Il faisait encore frais. D’abord, on est passés à Baume, on n’a dit bonjour à personne, d’ailleurs je crois qu’on nous avait déjà oubliées, les deux cousines bizarres. On s’est arrêtés sur les bords de la Seille, je pensais à ma mère mais c’était pas triste. J’aurais quand même bien aimé qu’elle nous voie, et aussi mon père. Juste avant de mourir mon père il m’a dit "t’inquiète pas, Odette, ça va aller, c’est pas si compliqué" mais je sais toujours pas si il parlait de sa mort à lui ou de ma vie à moi. Quand même si, ç’aura été compliqué, lui il a vécu une seule vie de quarante-et-un ans, moi j’en ai eu plusieurs de vie, et qu’est-ce que c’est long. Peut-être que c’est moins long quand on a moins de souvenirs. C’est cette fichue mémoire qui rallonge. »

« "Eh cousine, y’en a deux là-haut qui doivent bien rigoler, c’est Gustave et Berthe." Yvonne se leva et hurla, les bras en croix, "Maman, je te présente pas ma femme, tu la connais déjà, je te présente notre mari, Séraphin Bonito Oliveira, prince portugais, roi général de la vente à domicile et ministre supérieur des chemins. Embrasse tonton Gustave, vous pouvez être fiers de vos filles." Qu’est-ce que je l’aimais ma cousine, c’est vrai qu’elle ressemblait à mon père, cette façon de se mettre devant tout le monde pour faire rire et donner de la chaleur comme un poêle. »

« On est passés par Bonnefontaine puis j’ai demandé à pousser jusqu’à Champagnole. Avec Yvonne on a eu du mal à reconnaître la ferme de Berthe à La Vermillière, elle était en ruines ; on s’est regardées, "arrête-toi Séraphin, on va trinquer pour Berthe, tu peux faire ça pour elle, elle a eu deux mauvais maris et toi tu as deux femmes magnifiques." Une des dernières paroles de Berthe, un peu après l’histoire avec Jules, ç’avait été "soyez pas tristes, les filles, pour moi, soyez jamais tristes, jamais." Je sais qu’Yvonne elle pensait à ça. Puis on est rentrés dans Champagnole on est passés sur le pont de l’Épée au-dessus de l’Ain, "stop ! On s’arrête", Yvonne a sauté hors de la voiture, elle a sorti à nouveau la bouteille et en a versé un peu dans la rivière, "pour toi ma petite maman, la plus belle maman du monde". Yvonne riait et pleurait en même temps. Et nous avec Séraphin, on faisait pareil. »

« Moi je me demandais qu’est-ce qu’on peut bien emmener là-haut ; est-ce qu’elle était montée avec tous les morceaux de sa vie, Berthe ? Est-ce qu’on reste comme quand on arrive ou on peut choisir un autre moment, d’avant ? Est-ce qu'elle a croisé Jules et Ferdinand, qu'est-ce qu'elle a pu leur dire ? Sûrement qu’elle a cherché à retrouver Gustave. Peut-être qu’ils nous regardent. Des fois je suis vraiment pas sûre de tout ça qu’on dit sur ce qui existe là-haut. Mais bon, peut-être qu’ils nous regardent et peut-être qu’ils voient les souvenirs qu’on a d’eux et alors eux aussi ils se souviennent en même temps. Alors c’est pour ça qu’on doit penser aux bons moments. J’ai regardé Yvonne, "soyez jamais tristes" j’ai pensé, mais elle, elle était déjà debout sur la voiture et elle hurlait en tendant une bouteille vers le ciel, "à la vôtre, Gustave, Berthe, un coup de jaune pour vous, parents chéris." Yvonne, c’était une enfant de cinquante-neuf ans et moi, ses bêtises d’enfant ça me faisait rire, sans doute que j’avais voulu grandir aussi lentement qu’elle, pour pas être seule. »

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