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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 08:19

En 1950, Yvonne et Odette s'étaient installées 30 rue des Cordeliers à Lons-le-Saunier dans la maison familiale des Poirette dont Odette avait hérité. Comme sa mère, elle avait laissé la maison à un cousin orphelin, Octave, que ses grands-parents avaient élevé voyant bien qu'ils ne tireraient rien de leur fille Lucienne. Les grands-parents n'aimaient pas beaucoup leur gendre Gustave, non parce qu'il était volage, ça c'était plutôt un signe extérieur de puissance, mais parce qu'il était simple cordonnier.

« Après le mariage de ma mère, mes grands-parents avaient rêvé de faire du cousin Octave un homme politique. Ils l'imaginaient maire (d'abord, et ensuite sénateur). En fait Octave a travaillé toute sa vie pour la Maison Pelen (vous savez, les chocolats, 55 rue du Commerce). »

Et puis Octave était mort. Cette fois Odette avait récupéré la maison qui avait bien changé, c'était une bonne chose, mais qui avait conservé la même adresse et c'était bien aussi, car la rue portait le beau nom de Cordeliers. Odette aimait ce mot, Séraphin avait raison, « ça dit quelque chose de nous ». Lons-le-Saunier, c'était plus facile pour Séraphin, la maison était sa « base arrière ». Après l'échec du vin jaune, il avait essayé de vendre des Vache qui rit en Suisse. Il offrait généreusement buvards, protège-cahiers et gommes à l'effigie de la vache riante – ç'avait été un autre fiasco.

« Séraphin n'a pas eu beaucoup de succès avec les Vache qui rit, il adorait la vente mais ce n'était pas toujours facile, en tout cas c'était un acteur épatant, il aurait pu faire du cinéma. Souvent il nous jouait la réclame de La Vache qui rit avec Pauline Carton, vous n'avez peut-être pas connu : "pour lui 365 jours par an il fallait un fromage bien à point, pour elle un fromage qui sente pas, un fromage qui aille aussi bien aux gosses qui ont deux ans qu'aux grands-pères qui tombent en ruine et en plus il fallait qui soye sain à cause que le gendre est docteur" qu'est-ce qu'on a pu rire, nous aussi. Et il finissait toujours en chantant "La Vache qui fait risette, c'est bon pour les fillettes, Odette ; La Vache qui se bidonne, c'est bon pour les baronnes, Yvonne mais La Vache qui se plaint, c'est la fin des séraphins, Séraphin". Bon sang, on en aurait fait dans nos culottes. »

La Société Bel survécut et Yvonne et Odette ne furent pas mécontentes de pouvoir à nouveau varier un peu les fromages.

« Le 25 avril 1953, ç'a été l'inauguration des Nouvelles Galeries au 19 bis rue Jean-Jaurès, je m'en souviens bien. C'était la veille des élections municipales qui n'intéressaient personne, de toute façon tout le monde savait que Paul Seguin serait réélu ; c'est drôle, son père était cordonnier et sa mère était mercière comme chez nous. C'est incroyable tout ce qui me revient. Bon, les Nouvelles Galeries, ça ne plaisait pas beaucoup à Séraphin. "On veut tuer la vente à domicile, mais on ne connaît pas Séraphin : il a été, il est et il séra-fin". »

Séraphin était un passager de l'existence. Quatre à cinq jours par semaine il était sur la route. Quelquefois il disparaissait plus de dix jours. Il avait quelque chose, lui aussi, du fil qui court les chemins et brode une histoire ou un pays. Il se moquait bien de vendre, parfois même c'était lui qui rentrait avec un livre ou un outil qu'il avait acheté – à domicile, bien sûr. Même si sa vie était assez facile, il se sentait appartenir à ce peuple de l'errance, les vagabonds, les exilés, les saisonniers que la pauvreté jetait sur les routes.

« À chaque fois qu'il revenait, il avait de nouvelles histoires à raconter. Attention, c'est qu'il y en avait du monde sur les routes à l'époque et c'était pas pour partir en vacances. Mais lui, jamais il n'aurait pu s'arrêter de repartir et vivre comme nous dans une maison. Alors nous, toujours on le laissait repartir, on comprenait, on était tristes mais tellement heureuses de le voir revenir. Oh mais qu'est-ce que je suis bavarde aujourd'hui, excusez-moi ! C'est le magnétophone à cassette que Nora m'a laissé, c'est lui qui me fait parler. Je m'installe dans la cuisine, j'appuie sur la touche, je préfère quand il fait sombre, et je parle. "Faites comme si je n’existais pas Odette, adressez-vous directement aux lecteurs." »

Nora avait laissé à Odette son magnétophone, elle pensait que l'innommable referait jour plus facilement sans témoin. « Et racontez-leur tout, Odette, pas seulement les blagues de Séraphin. Parlez-leur de Gustave et de votre tante Berthe. »

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