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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 03:11

« Nora restait fixée sur mon père, en plus elle voulait que je lui parle de sa jeunesse, vous vous rendez compte, c’était y'a si longtemps. Peut-être que ça va revenir mais là ce qui me revient présentement, c’est Séraphin. Il faut que je vous dise, après les Vache qui rit, Séraphin avait eu l'idée de vendre des Vélosolex. Vous devez connaître, "la bicyclette qui roule toute seule". Et à domicile s'il vous plaît ! Eh bien je vais vous étonner mais au début il en vendait. Pourtant ça coûtait trente-cinq-mille francs, tout de même. Il partait du magasin des frères Grosjean rue Jean Moulin, avec un Solex (discrètement décoré de tulle) et s'il le vendait, il rentrait à pieds. Le problème, c'est quand il rentrait en Solex, parce que bien sûr l'engin perdait de la valeur. Il en vendait de moins en moins, oui parce qu'on s'est vite aperçu que dans les chemins boueux et cahoteux, ça ne va pas le Solex ; c'est très bien pour la ville mais en ville on n'attend pas après un vendeur à domicile. »

« Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Depuis quelques jours, je n'arrête pas de parler. Qui ça peut bien intéresser ? Je suis bien contente que Nora écrive un livre sur nous, ça je peux pas dire mais je me demande qui lira son livre. Moi, ça me fait plaisir de parler de Séraphin et de parler d'Yvonne mais je comprends si les gens sont plus intéressés par Édith et Marcel ou, je ne sais pas, la princesse Grace (je pense à elle parce qu'aujourd'hui, c'est le 14 septembre 1983, elle est morte il y a un an exactement, on sait pas exactement ce qui s'est passé, y’en a qui disent que c’était la princesse Caroline qui conduisait). Moi, quand j’ai rencontré Nora, ça faisait presque quinze ans que je me taisais. C'est drôle, je croyais que j’étais vidée, j'étais pas malade, j'étais pas triste, j'étais vidée et transparente et je parlais pas. En fait, je gardais en moi, comme au fond d'un grenier noir, tout ça que Nora me demande de vous raconter. »

Odette s'était retirée dans le silence, pas le silence rocailleux et lourd des hommes de son enfance, pas le silence souriant et rêveur de sa mère, un silence silencieux, creux, léger, le silence de l'absence, le silence d'une vie désertée par les mots.

« Nora m'avait dit un jour "attention Odette, il se pourrait bien que de très mauvais souvenirs remontent aussi", eh bien moi, je ne sortais du fond de mon grenier noir que des beaux souvenirs, souvent ça faisait rire Nora mais je crois qu'elle attendait aussi des choses plus tristes. Je la comprends un peu, moi aussi j'aime bien les histoires tristes comme l'accident de la princesse Grace. Tiens, je vais vous parler de la mort d’Yvonne. »

Les deux cousines avaient continué à vivre ensemble, après la mort de Séraphin. Et puis Yvonne était morte à son tour en 1968 laissant Odette absolument seule.

« Yvonne est morte le 11 juin 1968. Elle était en forme, bien sûr on regardait à la télévision les événements, on disait, ça va enfin changer pour les petites gens, nous les vieilles on était du côté des jeunes. Après j'ai appris que le même jour qu'elle deux ouvriers étaient morts à l'usine de Sochaux, bien sûr Yvonne aurait été du côté des ouvriers et elle aurait été en colère. Le docteur m’avait dit "ne soyez pas triste, votre cousine est morte de vieillesse". Je me disais alors, comment ça se fait que certains n'ont pas les mots ; je me demandais, qu'est-ce qu'il m'aurait dit mon Séraphin et je ne trouvais pas, comme le docteur, je n'avais pas les mots moi non plus. »

« À partir de ce moment, j'avais écouté de moins en moins les gens et j'avais parlé de moins en moins. Mon père il disait "la Berthe et moi on est pas de ceux qui mettent la sourdine quand ils vivent", voilà, moi je mettais la sourdine. Yvonne était partie et moi, j'allais devenir quoi ? Je la trouvais belle dans son cercueil. Je n'entendrai plus sa voix. Je perdais ses mots et je savais que c'est ça qui me manquerait, comme après la mort de Séraphin. Mon Séraphin aussi il était beau de partout mais surtout des mots. Et puis il y avait autre chose, Laïka et Cerdan ou la princesse Grace, ils étaient morts aussi mais on avait beaucoup parlé d'eux. Personne n'allait jamais me parler de notre Séraphin ou de ma tendre Yvonne. Je savais broder mais je ne savais pas trouver des jolis mots. Je n’avais pas la force pour les garder, mes morts. Alors j’ai commencé à vivre tout doucement, j'attendais, toute seule. J'attendais. »

Odette n'avait plus de dehors ; son monde se rétrécissait, il n'était pas triste ou injuste ou incompréhensible, il était vide et silencieux. Elle n'avait plus de dedans non plus, elle ne pensait plus, ne se souvenait plus, ne sentait plus. Elle attendait.

« Vous comprenez pourquoi l'arrivée de Nora dans ma vie a été comme une renaissance, et il était temps. »

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