Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
  • Contact

Et Moi

  • ARNO
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55°32 E 21°08 S.

Un Reste À Retrouver

24 septembre 2020 4 24 /09 /septembre /2020 03:57

N

Quand nous tombons nez à nez sur un N, nous avons l’impression d’un Z, somnolant ou aviné,  qui aurait piqué du nez ; notez bien que le Z, lui, c’est un Z, non pas un N retourné.

Si l’on continue à examiner la lettre, on peut imaginer un naja énervé, serpent aux lunettes inoffensives, mais au venin très nocif pour ses ennemis (il a des effets neurotoxiques et entraîne des nécroses) ou un dromadaire, cet animal de caravane qui sillonne nonchalamment le Yémen ou le désert du Néguev (le chameau, lui, porte un M sur le dos, c’est mieux pour se promener, mais ça peut donner la nausée). On peut voir aussi une danseuse égyptienne, de l’époque de Néfertiti ou Akhénaton, dessinée de profil sur un monument au bord du Nil. Les petits génies penseront à N, enfin ℕ pour être minutieux, l’ensemble des entiers naturels, ou pour les néophytes l’ensemble des nombres de zéro à l’infini (sans les négatifs). Je ne saurais dire en quoi les nombres sont naturels, mais je reconnais qu’ils sont plus fonctionnels pour dénombrer que pour dénommer.

Personnellement, et sans vouloir crâner, j’ai bien envie d’inventer un nouvel ensemble, à mon tour, l’ensemble des noms de choses ; nommons-le ₦. Vous allez dire, c’est nul, on en a déjà un, c’est le dictionnaire. Votre analyse est pertinente et je dois affiner mon raisonnement.

Quand on prononce N, on entend haine, oui mais non, c’est le phonème [n]… comprenez nnnn… qu’il faut entendre : nnnnégatif, nnnnul, néant, ni, nada, nicht, nein, niet, nej, nei, nem, naan, no, não. Bon je ne vais pas énumérer tous les non du monde. N, c’est la lettre des nonistes et mon nouveau ₦, c’est l’ensemble des non de choses. Pas leur nombre, pas leur nom, mais leur non ; nombre annulé, nom barré, non énoncé. Or, le non des choses, n’est-ce pas aussi le nom des choses. Souvenez-vous de René Le Belge qui nous narguait avec ses natures mortes, Ceci n’est pas un narguilé. Le nom n’est pas la chose, il en est donc le non. Ma doctrine vous paraît saugrenue, voire erronée ? Ne renonçons pas trop vite.

L’animal du N, ce n’est ni le naja hypnotiseur, ni le narval ni la licorne, ni le chameau des dunes du Namib, c’est l’âne, indéniablement. Je ne sais s’il ahane, cet âne, s’il annone ou « hihane », mais c’est de notoriété publique qu’il refuse de venir ; n’avance pas, ne recule pas. Sans être nihiliste ni révolutionnaire, il est né borné, l’âne, et mérite son bonnet.

L’âne, ignorant et indiscipliné ? Voilà bien une… ânerie tenace et calomnieuse, mais laissons-là bonnets, ânes et ânons, et revenons à nos moutons. Le N est la lettre du non, voilà ce qu’il faut retenir, et dire non, ce n’est ni normal ni naturel. C’est le mouton qui opine, qui n’oppose aucune résistance et toujours donne son accord sans discernement.

Mais il faut continuer, dire non, et dire non au non aussi. Car il est des ânes moutonniers et des nonistes béni-oui-oui. Il faut dire non au non des fainéants, des pusillanimes, des dédaigneux, à celui des traditionalistes réactionnaires, des haineux, des routiniers, des sinistres. Le non au non n’est autre qu’un grand oui, déterminé, généreux, impertinent, imaginatif, avenant, épanoui, inventif. Un oui inouï, sans doute, neuf, non encore entendu. Un non qui importune, mais sans acharnement ; un oui qui passionne mais sans fanatisme.

Il faut donc en convenir, le N, lettre du non, est aussi la lettre du oui. Voilà qui ne va pas sans nous étonner.

(Bon, entre nous, cette histoire de non lunatique qui va finalement devenir un oui, c’est n’importe quoi, non ?)

Partager cet article

17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 02:14

I

I c’est une île, me dis-je, sans réfléchir. Oui ? Mais non, c’est idiot, il n’y a pas de lien. I, c’est une tige verticale, un poteau électrique (sans les fils), ou une licorne en partie cachée derrière la ligne du bas, un ibis en partie caché par la ligne du haut, un if d’Irlande qui aurait perdu ses épines, oui, mais pas une île. Tahiti, les Maldives, la Sicile, Trinité ou Bali, ce sont des îles mais vraiment pas en forme de I. 

C’est bizarre cette image d’île qui me vient immédiatement à l’esprit, surtout écrit en capitale. Pour le i minuscule, c’est différent. Les capitales ont quelque chose de massif et continental. Le petit i, quant à lui, ouvre sur une autre géographie ; son point suscrit, minuscule et sublime est comme une fenêtre sur l’infiniment petit, une microtrace, à la lisière du rien, à la limite du vide et puis, c’est indéniable, on dirait une île, libre et fragile.

Autre chose me turlupine, j’écris Île, mais j’entends Il ; ce n’est pas logique ? Y aurait-il une méprise orthographique ou une discrépance phonique (je chéris les mots inordinaires et les tournures alambiquées) ? Je persiste avec mon idée fixe, je résiste, alors que c’est évident, I n’a rien d’une île tandis que I et Il sont intimement liés. Il désigne l’être viril, celui dont le membre s’érige, pénis, pine, bite ou biroute, zizi ; celui qui dirige et signe parce qu’il se sent rigide. Il, mot de l’hégémonie, du sérieux, de la domination, de l’autorité. Eh bien parlons-en, car il n’y a pas lieu d’être si fier. Ce serait comique si ce n’était pathétique. De quelle puissance s’agit-il ? L’empire et l’emprise de cet appendice réel ou symbolique sont iniques et injustifiés. Il a besoin d’L pour tenir debout. Il a besoin d’une consonne pour vibrer. Il a besoin d’ailes pour désirer.

Il croit intimider, mais il n’a ni épaisseur ni intensité, il est vide, privé d’idées, sans sentiments. Sans issues, ni entrée ni sortie. Comment disposer d’un intérieur quand on habite un I, jamais à l’abri de la lumière, toujours exhibé, toujours livré à sa triste réalité, lisse et aplati. Solitude et exil ; ce qui lui manque à I, précisément, c’est une île, là où l’on se retire, à l’ombre de l’implicite, une île, des îles, aux horizons multiples, aux frontières liquides, aux imaginaires métis et aux écritures pérégrines.

Île est fille, Île est ville ; jamais seule, jamais veuve, elle est dix, elle est mille, comme une famille, vivante et libertine. Myriades d’étoiles océaniques, des îles à la pelle, si belles, si belles, archipels fertiles ; féminin pluriel, singulière multitude ; litanie sans ennui de petits points sur les i ; histoire poétique de polynésies à venir.

Alors pour finir, s’il faut un compromis, disons que les I sont des presqu’îles, disons qu’ils sont un désir d’îles.

(Et si vous le vouliez bien, nous pourrions lui restituer ce qu’il avait perdu en grandissant, son petit point, İ)

Partager cet article

10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 02:55

Q

Avec le Q, on voit tout de suite que quelque chose cloche. Non qu’il soit anachronique ou dissymétrique, mais il est quand même un peu baroque et vraiment pas académique. C’est cette queue grotesque qui inquiète. Bien sûr, sans sa queue, le Q n’est plus un Q, c’est un O. Qu’en est-il alors de cette lettre fantasque ? Quid de ce curieux Q ?

Le Q n’est pas une bouche ; il y a bien ce poil qui pique ou cette langue lubrique, mais manquent les quenottes. Le Q n’est pas un cul ; il a bien une forme de trou mais on ne voit pas ce que vient faire là cette quéquette microscopique et un peu flasque (pardon, je me moque) ; d’un point de vue anatomique, ça choque. Le Q n’est pas un nombril ; cette queue excentrique le sauve même d’un nombrilisme égocentrique. Le Q n’est pas une tarte aux quetsches, manquent les noyaux.

Le Q pourrait être un dandy d’une autre époque portant le catogan, c’est très romanesque ; il pourrait être un ballon de Banksy planant à des hauteurs stratosphériques, ça devient poétique.

Le Q est fort énigmatique. Les choses en Q ont quatre côtés ou quatre jambes ou quatre moteurs ou quatre couleurs, elles forment un quadrilatère ou un quatuor mais rien qui ne soit circulaire ou sphérique. Parfois même, elles sont rectilignes comme un quai ou presque comme un tir de pistolet automatique. Décidément rien ne colle avec le Q : imaginez le quai du port de Dunkerque en forme de Q, les paquebots ne pourraient ni entrer ni sortir et l’équipage ne trouverait pas cela très ludique. Pire encore, imaginez la remise en question des lois de la balistique, le balle n’aurait pas une course parabolique mais en forme de Q.

Voilà, tout s’explique, le Q n’est pas une question, c’est la lettre des questions. Qui, quoi, quand, lequel, pourquoi, par qui, jusqu’à quand ? Question ontologique, qu’est-ce que c’est que « être » ? Quintessence, quiddité et quoddité, réduction phénoménologique et analyse eidétique. Non mais de qui se moque-t-on ? Toute cette quincaille de concepts anémiques, toute cette fabrique de querelles métaphysiques, toute cette fornication synaptique ; ne serait-ce pas plutôt l’arnaque du théorique ? À forcer sur l’analytique, on quitte ce qui compte.

Le Q est une quête, OK, mais inutile de chercher la quadrature du cercle, sa queue – queue de cheval, queue de cochon, queue de pie, queue de rat, que de queues, qu’importe… – sa queue donc, est ce qui empêche de tourner en rond comme une bourrique, de rester statique, c’est ce qui rattache au quotidien toujours asymétrique. La queue du Q, c’est le grain de quartz dans les rouages mécaniques.

Le Q est une quête et sa queue, plus comique qu’érotique, le sauve de la perfection sphérique, le préserve du sort tragique des lettres sans manques et des êtres sans désirs.

Partager cet article

3 septembre 2020 4 03 /09 /septembre /2020 00:51

M

Le M est une montagne.

Un massif peut-être même. C’est le Mont-Blanc ou l’Himalaya ; une montagne en Mongolie, au Maroc ou au Monténégro. Renversez-le, le M, eh bien c’est toujours une montagne, mais russe cette fois. La hauteur augmente puis elle diminue, on monte, on monte, on culmine au sommet – avec un panorama dégagé sur tous les mots de la page – et on retombe. Quelquefois, on en met deux à la suite, MM., quand on parle de Messieurs en costume avec mallette, des ministres ou des managers, mais alors, avec ces Ms jumeaux, il y a beaucoup de montées et de descentes, ça peut donner mal au cœur et faire vommmir.

Manon (c’est mon amie, elle n’est pas mariée, mais a beaucoup d’imagination) voit un monstre maléfique qui marche vers elle, comme une immense fourmi mécanique avec des mandibules mortelles ou une mygale menaçante qui ne mange que les enfants de huit ans et demi.

Dans mon monde à moi – je n’en démords pas – le M est une montagne, ni magique ni maléfique, seulement… montagneuse.

Ce que je trouve amusant, c’est que mer commence par M aussi. Je m’interroge ? En Méditerranée, la mer est calme, mais dans le détroit de Malacca, je ne sais pas, il doit y avoir des vagues démesurées, hautes comme des murs et dures comme des montagnes. Alors on monte et on descend et on monte, on a le mal de mer et on vommmit là aussi.

Aujourd’hui, le niveau de la mer monte et la hauteur des montagnes diminue. C’est dramatique. Le monde est malade et les humains sont de mauvais médecins.

M, évidemment, c’est le mot des amoureux, ceux qui sèment des mots tendres et intimes comme des poèmes. Mais l’amoureux n’est pas toujours un bon marin, et comme en mer, dans la tourmente, il lui arrive d’avoir mal au cœur.

Le M est une montagne, mauvaise ou sublime, on l’aime malgré tout.

Partager cet article

30 août 2020 7 30 /08 /août /2020 06:43

D

Pour le D, c’est un peu plus difficile à voir, parce qu’il s’agit d’une idée : disons-le d’emblée, le D est un défi. Ce n’est pas évident, je le concède, on dirait plutôt une voiture couchée qu’il faudrait redresser. C’est déroutant ! Bon, une idée, d’accord, mais idée de quoi ?

Regardez bien, la lettre est dynamique, le D va doucement vers la droite, on dirait une flèche à la pointe arrondie ou un index – disons le bout du doigt – qui donne la direction.

Pourtant, il bedonne un peu le D, comme un directeur ; on peut même se demander s’il n’était pas destiné à dominer, tel un commandant qui reste derrière, mais donne les ordres. D comme directeur, mais D comme dictateur ou despote. Si on la redresse (la voiture couchée), si on dégonfle les pneus et réduit l’arrondi du toit, le D redevient alors à un Δ, son ancêtre grec. Ce delta est un triangle indétrônable, solidement posé et dirigé vers quelque divinité d’en haut dans une posture idéale et définitive. Le Δ est un D indestructible et taillé comme un diamant, mais il est sans devenir.

En se renversant, le D a perdu cette perfection euclidienne, il a pris des rondeurs, il n’est plus obsédé par le monde des idées, il indique la droite, c’est-à-dire le mot d’après ou le déroulement de l’histoire, bref ce qui ne dure qu’un temps. Le Δ pointu intimidait et nous rendait dociles ou modestes, le D nous désempare, mais nous rend audacieux et indépendants.

Le D est un défi, un appel à découvrir ce qui viendra, une invite à désirer plus qu’à espérer. Il tourne le dos au passé, reste indifférent aux espaces idéels, il donne congé au divin et dirige vers des lendemains d’homme, des lendemains à dessiner.

Bien sûr il faut aller au bout de la ligne, et on ne peut pas sauter les pages, il faut attendre parfois. Il y a des règles de grammaire et d’orthographe, mais on peut décider de son texte.

On ne défie pas l’ordre de la nature et il est des choses qui doivent être, mais on peut dire non au destin, non à une distribution des places et des rôles, non au dogmatisme.

Partager cet article

20 août 2020 4 20 /08 /août /2020 02:53

G

Cette lettre étrange me gêne. Je la trouve gauche, voire grotesque. Peut-être même dangereuse.

Ça partait pourtant d’un bon geste, un C clair, généreux et grand ouvert ; mais alors pourquoi cet ergot qui gâche tout ? Un joli galbe à gauche, et l’on aurait bien imaginé une fin en escargot pour une lettre élégante et distinguée ; mais non, le G s’achève en guerrier cagoulé, ganté, gainé, ou pire encore en géronte dérangé et goitreux. Certains verront un général galonné, d’autres un gendarme aguerri (certains même, avec un peu d’imagination, pourraient voir un gendre agile et galant), je vois, moi, un grossier personnage au visage ambigu.

Je n’aime pas le G. J’ai une image dégradée du G. Je pense à une grotte de troglodytes, une guérite trop bien gardée qui ‟protège” des voyages, un gouffre aveugle et sans paysage, un ghetto.

Et puis cette lettre est d’un autre âge, je la regarde et surgit un Gaulois grivois, un gavroche, galoches aux pieds, un danseur de gavotte dans une vague gargote, un grammairien dégénéré, un ivrogne graveleux, un bigot gâteux, un démagogue enragé, un sale gosse, un geôlier angoissant, un grabataire, un gueulard, un gros lard. Cette lettre est disgracieuse et vraiment pas rigolote. Je n’aime pas le G, l’aurais-je déjà dit ?

Quand même, pensé-je ? Ces jugements ne sont-ils pas exagérés ? Le G n’est-il pas victime d’un délit de sale gueule. Ce serait très grave ? Comment exiger d’une gutturale qu’elle inspire gaité et magie ! Il n’est pas besoin d’être docteur en laryngologie pour comprendre que G obéit à une géographie glandulaire et invaginée, le son vient des tréfonds de la gorge, derrière la glotte : ça gronde, ça gratte, ça grinche, ça grince, ça grommèle, ça grrr. Rien qui ne saurait engendrer un gazouillis angélique, non, seulement des borborygmes rugueux et inélégants.

Ou peut-être le G est-il un jeu ? Il serait une gangue cachant quelque gemme à découvrir, une graine à faire germer, une génération future à héberger. Le G aurait son génie, caché, fragile, à venir. Lettre gravide, grosse de ce que l’on ignore encore, le G ouvrirait une nouvelle genèse, non pas une théogonie fantasmagorique, non pas un big bang, mais l’histoire d’un engendrement, celui d’un être engourdi.

Voici donc un abrégé rudimentaire et hypothétique quoique logique. Je laisse les usagers du G réagir et engager le dialogue.

(Un mot encore – pardonnez la longueur du monologue quelque peu dogmatique, mais je me régale – sur ce que donne à entendre le G ; parlons phonologie, pour le dire simplement. Je le dis sans agressivité mais avec énergie, le G est un piège, le piège de l’ego mal déguisé puisque l’ego est un ‟je” en langue étrangère. Le G est un ‟j’ai” fatigant qui geint beaucoup et agit peu ; le G appelle au bavardage égocentré ; le G fait ombrage à la parole sage et à l’agir partagé. Décidément, non, je n’aime pas ce G peu intègre et envisage de le gommer.)

 

Partager cet article

11 août 2020 2 11 /08 /août /2020 09:08

C

Faut-il aussi qu’une lettre soit ouverte ou fermée ? En voici un cas de conscience.

À l’écoute déjà, le C balance entre le S de ‘cesse’ et le K de ‘casse’, c’est comme ça, une occlusive qui sait siffler aussi (sans parler de ce chuintement comique quand il est au contact d’un H). À l’écrit encore, c’est un cas particulier, ni clos comme un O, ni ouvert comme un I – serait-il indécis ? On imagine une enfance compliquée : cercle claustrophobe, le C aurait fracassé une cloison pour clamer son existence et accueillir des clandestins, ou au contraire, arc quasi rectiligne, sans cachette aucune, il aurait recourbé ses extrémités, pour se construire un coin à soi. Incertain, le C se cherche.

Si on le bouscule, le C basculera à gauche, ensuite, tel un culbuto moqueur et farceur, il reviendra toujours à sa nouvelle place et sera aquarium ou casserole ou pot à incontinence, bref un contenant très commode, mais pas un C. S’il se casse la figure à droite, il fera un tunnel court et sans mystère ou un coussin confortable ou un serre-tête pour écolière classique, mais pas un C non plus. Au contraire, dans sa condition initiale, le C est en équilibre instable, il tient on ne sait comment sur le côté. Incertain, le C se cherche.

Pourtant, vu d’ici, c’est clair, le C est une courbure, celle d’un corps – c’est la courbure de votre cul ou le creux de votre cou. Couchez-le, dupliquez-le et vous obtenez un corsage échancré qui invite à la caresse.

Voilà c’est ça, le C est la trace d’une caresse. Et le geste d’une alliance. Quand la main passe et repasse mais ne reste pas, quand elle court sur le corps et circule en surface, quelque part au-dessus du cœur. Caresse lexicale encore, quand le mot console ou cajole, quand il berce et consonne, sans vouloir convaincre. Doucement chorégraphié, sincèrement calligraphié, le C jamais ne passe en force, il ne s’impose pas, il épouse la chair des corps et le contour des courbes.

Le C n’est pas une chose, c’est une trace, c’est un geste. La trace d’une caresse qui connaît la bonne distance. Le geste d’une alliance qui renonce à conquérir.

Le C est délicat et câlin, il ne proclame rien, ne combat pas, ne capture pas, ne confisque pas, il sait même céder. Toujours en quête, il écoute mais ne conclut pas. Incertain, le C se cherche.

Mais ce n’est pas un casse-tête, le C ne cache aucun secret, ce n’est pas une crypte, ni un caveau, ni un coffre cadenassé, on aperçoit simplement un petit recoin discret, en contrebas, pour se recueillir et ne pas être sans cesse exposé.   

Le C inspire confiance, comme un confident qui comprend sans cerner, un complice qui explicite et incite sans excès, un compagnon qui accompagne sans s’accrocher, sans s’incruster, qui contente sans contenir.

Partager cet article

4 août 2020 2 04 /08 /août /2020 08:34

S

Ceci n’est pas un serpent ; ce serait trop facile – ni sornettes ni sonnettes. Pas un spectre ; trop symétrique. Pas un sentier non plus, c’est sûr, ou ce serait une impasse. Le S n’est pas un essai ni une esquisse ; trop stylé. Il est si bien dessiné, si subtilement tracé.

Mais que signifie-t-il ? Quel est le secret du S ? De quoi ce S est-il le son ? Serait-ce un signe cabalistique ? Un six ou un huit, discrètement dissimulés ? Serait-ce le symbole d’une transcendance mystérieuse ? Plus simplement le S pourrait être un cygne noir glissant sur la ligne avec élégance ; un oiseau sacré qui se déplacerait avec grâce et souplesse ; une déesse ensommeillée qui commencerait à se redresser, déjà séduisante, prête à ensorceler.

Le S a-t-il un sens ?  Le sait-on ? Le S a-t-il une direction ? On est déboussolé. En un sens, il progresse sans nostalgie, on sent sa puissance et son ambition, il veut réussir ; mais le S aussi, semble statique, comme s’il s’était installé dans un passé qui ne passe pas, suffisant et boursoufflé, ne souhaitant plus avancer, satisfait de son statut.

Serait-ce un chemin sans issue que l’on escalade jusqu’au sommet puis redescend, en recommençant sans fin, tel un Sisyphe obsessionnel, ascension, descente, ascension, descente… Une lettre ne survit pas seule, il lui faut s’associer et former un syntagme. Comment faire pour sauter à la syllabe suivante ? Un S qui commence, peut ne jamais cesser, SSS… SSS… SSS…, comme un souffle qui siffle sur nos textes, puis fait silence, puis siffle, puis fait silence…

Mais bien sûr ! C’est ça ! Diastole et systole, voici le secret du S. Des mots savants pour la chose la plus simple qui soit. Le S, c’est le souffle. Les sages disaient aussi psychè ou esprit, mais c’est du souffle qu’il s’agit : inspire, expire, inspire, expire. Couchez-le, vous avez une belle sinusoïde qui explicite l’alternance. C’est simplement ça, mais c’est considérable. C’est époustouflant ce que ça peut un souffle : ça console, ça berce, ça pacifie, ça rassure bien sûr, mais ça consolide aussi, ça stimule, ça renforce, ça excite, ça émoustille. Force, douceur. C’est insensé ! C’est le sang qui circule et les sens qui s’éveillent, c’est la vie qui s’anime, le sexe qui se dresse, les saisons qui fleurissent, c’est la chanson de l’existence et la romance de la santé. Tout cela et plus, beaucoup plus encore.

On ne peut s’en lasser, ces cycles ressassés sonnent et serinent la même leçon, mais on ne peut s’en passer.

Alors, soigne tes Ss et prends soin de ton souffle.

Partager cet article

28 juillet 2020 2 28 /07 /juillet /2020 02:49

R

L’R est une errance.

Il a quand même un drôle d’air, l’R, comme un signe errant qui hésite entre plusieurs lettres. On dirait un P qui s’est laissé pousser un membre supplémentaire pour tenir droit. Ou un B qui n’arrive plus à courber son arc du bas, à cause d’un problème articulaire probablement. Ça pourrait être un K qui a fermé son toit ouvrant. Un A qui a pris un uppercut dans le ventre et a une grosse bosse sur le front. Versatile, l’R se cherche et tergiverse. C’est embarrassant cette lettre qui ne ressemble à rien.

En plus de ces errements graphiques, on ignore dans quelle direction il va. Regardez, vers la droite il ressemble à un troufion, un sergent repu peut-être, qui marche au pas malgré son gros ventre ceinturé, prêt à brusquer la lettre d’après. Vers la gauche, on dirait un baroudeur, regard rentré, qui porte un sac à dos bien rond et bien chargé. Il s’est perdu, le marcheur à l’envers, il se trompe de sens et retourne au début de la ligne, vers la marge. Il est vrai aussi que le mot erre peut se lire dans les deux sens ; les palindromes font perdre le nord, ils distraient les lettrés mais désorientent les militaires et exaspèrent les sédentaires.

Allez – l’avouerai-je ? – je n’apprécie ni l’R, la lettre (ou le R, on ne sait même pas comment l’écrire), ni erre, le mot (et je renonce à prononcer errance, rien qu’à le dire, j’ai envie de vomir, quelle horreur cette odeur !). C’est bizarre, j’abhorre et le bruit et le trait, mais j’adore la chose représentée. L’errance. Errer. Erratique, même. L’errance, c’est le délire des routes qui s’égarent, des périples qui s’entrelacent pour former une gerbe d’aventures. Errer, c’est se perdre au gré des désirs et se retrouver, harassés mais heureux, ridés mais ravis. Chemins de traverse et rencontres imprévues ; histoires buissonnières et erreurs partagées ; aberrations très sérieuses et rires absurdes ; ordres dérangés et plaisirs inordinaires.

Errer, c’est être, mais autrement, avec un air curieux, un accent en moins et une orthographe approximative. Errer, c’est devenir un autre, devenir des autres, se découvrir et découvrir.

Partager cet article

22 juillet 2020 3 22 /07 /juillet /2020 02:49

A

Le A est un abri.

Il y a A et non-A, dit le mathématicien, il faut faire un choix. Il y a abri et sans-abri, dit aussi la vie au quotidien ; enfin, sans abri, la vie s’en va vite et vous abandonne à un quotidien abîmé et vacant. Sans abri. Comme une vie sans soir et sans matin, comme un chemin noir sans étapes, une phrase sans point – bla bla bla bla bla. A écartelé, comme un corps sans bras pour embrasser, pour enlacer ou pour saluer et accueillir. A décapité, comme une tête sans toit pour les idées qui partent et s'égarent alors et ne rentrent pas ; comme une bouche sans voix, qui marmonne un peu, qui balbutie mais ne parle pas et ne répond pas ; comme une face sans visage, qui ne regarde pas. Un moi errant, qui n’a pas son toi, qui change de place, que l’on déplace et qui s’absente. Il est là et non-là, à la fois, sans faire de choix.

Le A est la première lettre parce que ça commence là. Une cabane dans les bois, une masure, une baraque, une case ou une villa, une toile de tente, n’importe quoi, et même un palais royal, mais un abri, un abri qui ferme. Pour ouvrir. Un dedans pour saluer le dehors ; une cache pour honorer l’espace. Un ici pour aller voir ailleurs si j’y suis aussi, là-bas. Le dedans, c’est l’alibi : « je sors ! ». Sans abri, pas de sorties, pas d’échappées, pas d’escapades. Sans abri, pas de départs, pas de retours, pas de cœur qui bat. Pas de larmes séparées, pas de joies retrouvées, sans abri.

Le A est un abri, mais pas pour enfermer, au contraire, un mur et un toit pour protéger le regard et préserver le passage. Une barre verticale qui penche un peu à droite et s’appuie sur une autre barre verticale qui penche un peu à gauche et une troisième barre horizontale qui sépare l’étage et le bas. Le A est un abri, mais pas pour barrer, au contraire, pour trouer les pages et animer les images : une petite lucarne en haut pour appeler au voyage et une porte géante en bas, toujours grande ouverte, pour prendre soin du nomade qui habite au fond de toi.   

Partager cet article

16 juillet 2020 4 16 /07 /juillet /2020 02:45

V

Le V est une vallée. C’est évident et on se demande bien pourquoi ‘ver solitaire’ et ‘verbe intransitif’ commencent par V. C’est comme ‘violon’, ‘véranda’, ‘voyou’, ‘vodka’, ‘viande hachée’ ou ‘maladie vénérienne’, vraiment, on ne voit pas le rapport ! Le V est une vallée, il faut être aveugle pour ne pas le voir. Ou un vase à la rigueur. Ça pourrait être une vulve, mais la vulve est plus ovoïde que « voïde » ; quant aux verges en V – il y en a de toutes les formes –, visuellement elles surprennent, mais elles manquent de vigueur, elles végètent et ne font pas très viriles, personne ne se vante d’en avoir une en V. Je reviens au vase. Attention, les vases en V sont instables et se renversent vite si on manque de vigilance ; alors, autant laisser les violettes sauvages et les lys dans la vallée, mettre son vase à l’envers et en faire une cloche pour couvrir les fromages ou un chapeau bavarois. Il est des êtres vivants qui voyagent bien, les virus, les VRP ou les colverts, mais les violettes sauvages, non, elles veulent rester dans la vallée avec leurs voisins, les rivières et le vent, les vaches et la véronique des ruisseaux ou la valériane des collines.

Dans les livres, on parle toujours du fond de la vallée, là où se trouve un petit village verdoyant, aux visages avenants, mais n’oublions pas les versants, les ravines et les crêtes du V. Pas de vallées sans montagnes ; pas de rivière sans rives, pas de rives sans rivière ; pas de bruit sans silence ; pas de lettres sans espaces. La vallée est un monde et la montagne est son avenir – ou peut-être est-ce l’inverse ?

Partager cet article

10 juillet 2020 5 10 /07 /juillet /2020 02:08

T

Le T est une table. Il n’a qu’un pied, il semble stable pourtant et tient très bien. Mais son poteau monte, monte, monte toujours plus haut, jusqu’au plafond et son plateau touche le toit. Ce n’est pas commode pour poser les couteaux, les assiettes de tortilla, les coudes et les bouteilles de tequila.

Ça protège quand même de tout ce qui tombe du ciel : des météorites, des tirs de roquette, des tiges, des tubes, des tongs, des tôles, des tanks, des tasses, des toasts, des tuiles, du tabac, des tubas, des turbans, des tournevis, des tirelires, des tutus, des tartines de Nutella, des têtes de mort, des tonnes de bêtes, des tortues des Seychelles, des tigresses du Bengale, des têtards de l’étang, des hippopotames, des taupes, des thons bretons, des trucs intimes, des taches de rousseur, des taxis, des tickets de tombola, des tapis volants, des bouts de tibia, des restes de tripes, des tartes Tatin, du tarama, du taboulé, des tapas, des tacos, du steak tartare, des tapettes, des touillettes, des socquettes, des sucettes, des trompettes, des talonnettes, des tirettes, des petites pépites, des pétales de tulipe, du thym, du thé, du tea aussi, du tilleul, des tucs, des tic tac, des tas de tout, Tarzan, le tonnerre et plein de types tarés.

Ah ça, ça protège beaucoup mieux qu’un L, un T.

Partager cet article

6 juillet 2020 1 06 /07 /juillet /2020 02:45

L

Mais à qui doit-on le L ?
Il n’est pas fini, il lui manque des ailes, ou des pieds pour faire une chaise. Les Grecs, beaucoup plus lettrés que nous, le renversent et l’appellent gamma,
Γ. C’est sans doute moins stable pour un siège, mais en cas de forte pluie, on peut au moins s’y abriter, comme sous une tonnelle. Quant au L grec, le lambda ou Λ (précision pour les incultes qui ont choisi, en 3ème, connaissance du corps humain avec Mademoiselle Ledoux plutôt que Grec ancien avec Monsieur Dural), il protège aussi du soleil et fait même une tente très confortable (il est toutefois déconseillé de s’asseoir dessus).

 

Partager cet article

2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 05:05

H

Il se prend pour une échelle, le H, mais il n’a qu’un seul barreau. Il a mis la barre trop haut. On dirait plutôt des bretelles ou une vache, non, un taureau. Mais attention au torero, un coup de hache accidentel et il perdra de son panache, notre héros.

Partager cet article

29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 06:10

B

Doux comme un bonbon, rond comme un doudou, le B de bonhomme.

Partager cet article