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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55°32 E 21°08 S.

Un Reste À Retrouver

31 décembre 2017 7 31 /12 /décembre /2017 03:47

À ceux pour qui un réveillon de nouvel an sans berniques n’est pas un réveillon de nouvel an, quelques conseils de conservation. Mettez-les dans le réfrigérateur mais laissez la porte entrouverte, remplacez le bac à légumes par des rochers humides de taille moyenne (inutile de mettre du sable, ça complique et c’est difficile à nettoyer), si vous avez du varech c’est parfait sinon achetez dans votre biocoop du nori, du wakame et un peu de kombu que vous disposerez négligemment sur les rochers humides, jetez toutes les six heures de grands seaux d’eau salée ; vous pouvez aussi imiter la mouette si vous savez le faire mais là, c’est plus pour le folklore.

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30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 03:21

Nora n'avait d'abord rien vu. Odette l'abreuvait de noms et de dates, son père, sa tante, sa cousine, petit Paul... Nora enregistrait tout mais essayait de revenir à Séraphin. « Ah bon, il s'appelait Bonito Oliveira, nous on disait Bonito ? » Odette réanimait progressivement tout son monde, elle exhumait ses morts et les reconnaissait bien. L’oubli voile mais n’altère pas. « Et Séraphin ? Est-ce qu'il vous parlait de son métier ? »

Chez elle, Nora s'était amusée à faire un grand arbre généalogique sur son mur, avec des flèches et des points d'interrogation, comme les enquêteurs dans les films policiers. J’ai retrouvé plusieurs photos du mur à différentes étapes de "l'enquête" dans le dossier jaune qu’elle m’a remis. Séraphin était à part sur le côté, il semblait extérieur à cette tribu.

Comme elle l’avait appris, Nora collectait les informations sans filtre ni a priori. « Et Séraphin ? Il vous parlait de sa famille, de sa femme ? Vous devez en savoir plus sur lui que moi, il a quitté ma grand-mère quand elle était enceinte, donc ma mère ne l’a même pas connu. Bien sûr, on était curieuses ma mère et moi d’en savoir un peu plus sur lui mais ma grand-mère se mettait en colère dès qu’on lui en parlait. »

Et puis assez soudainement les choses s’étaient inversées, c’est Séraphin qui l’intéressait moins et l’histoire d’Odette qui la passionnait. C’est Charles-Marie qui avait été l'élément déclencheur, Odette n’en parlait presque jamais et semblait même résister à en parler ; quelque chose clochait. À partir de là, quand Odette lui parlait de Séraphin, Nora essayait de la ramener à Gustave ou Berthe ou Émile. Elle les connaissait tous, ils prenaient de la densité, ils avaient un visage, un tempérament, une voix surtout, elle les distinguait à leur voix. Elle en aimait certains plus que d'autres – Gustave par exemple, « héros de la plaisance, génie de la jouissance » – mais elle s'intéressait à tous. Elle commençait même, oubliant sa prudence méthodologique, à donner son avis, « je suis sûre que Lucienne votre mère riait des plaisanteries de son mari mais intérieurement pour ne pas trop l'encourager, et je suis sûre que Gustave le savait et que ça l'encourageait. » La perspicacité psychologique de Nora était indéniable. Elle semblait voir ce que d’autres, fussent-ils témoins de la scène, n’avaient su voir.

« Je me demande bien comment Nora pouvait savoir ça, mais pourtant je pense qu'elle avait raison quelquefois. »

Odette avait raconté à Nora la version de Séraphin concernant sa grand-mère ; ce serait elle qui serait partie sans prévenir Séraphin alors qu’elle était déjà enceinte. Mais l’histoire de couple de ses grands-parents, sans la laisser indifférente, n’était plus sa priorité. Fascinée par Odette et les siens, Nora renonça à sa thèse et se consacra à cette « geste jurassienne ». Elle s'était décidée le jour où Odette lui avait remis le cahier noir d’Émile. « Cette histoire, c'est du Balzac corrigé par Sophocle mais attention, rien que de l'humain, du terriblement humain, du divinement humain, de la transcendance rustique ». Nora s’enflamma et noircit alors des feuilles et des feuilles. Chaque week-end elle descendait à Lons-le-Saunier pour interroger Odette et accumulait les fiches et les enregistrements. Dans le dossier jaune, j’ai retrouvé ce qu’elle appelait ses « scénarios ». Pour chaque événement qui manquait de preuves certaines, elle construisait plusieurs scénarios qui étaient rangés par degré de probabilité, il y en avait quatre : « j’en doute », « pourquoi pas ? », « ça colle ! », « évidemment !!! ». Il y avait chez Nora un mélange improbable de folie bouillonnante et de froideur méthodique. Pourtant, elle était tout sauf tiède.

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 03:42

D’accord, il peut m’arriver de ne pas faire ce que je dis mais : 1°) il y en a qui sont très doués pour faire ; 2°) n’allez pas croire que c’est si facile que ça de dire.

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28 décembre 2017 4 28 /12 /décembre /2017 10:07

L’oubli voile parfois, et parfois il altère, parfois il efface.

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 03:47

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays, on ne fête même pas Noël. Alors bien sûr, les urgences ne sont pas débordées par les comas éthyliques, les familles ne s’entre-déchirent pas et les oies vivent tranquilles. Bon d’accord, mais les magasins de jouet font faillite, alors ils licencient leur personnel et les chômeurs, on le sait bien, sombrent dans l’alcool, divorcent et compensent en mangeant du foie gras.

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26 décembre 2017 2 26 /12 /décembre /2017 08:52

« Bon, il faut que je vous parle de Nora maintenant, parce que ça alors, quelle histoire, Seigneur Jésus Marie Joseph ! Nora était née à Paris en 1958, elle faisait des études très poussées et elle avait rien à voir avec les Grandclément ou les Bélurier ou les Mandrillon. Avec Nora, nos routes, elles devaient pas se croiser. »

Nora préparait une thèse d'anthropologie à Nanterre avec le professeur Henri Lavondès. Il lui avait proposé deux sujets : soit aller faire un terrain à Madagascar pour étudier « le retournement des morts », le famadihana, du côté de Mananara ou Antanabe, « j'ai gardé des contacts là-bas, je vous recommanderai », soit l'accompagner à Ua Pou aux îles Marquises pour collecter et traduire des mythes traditionnels de la littérature orale, « je commence à me débrouiller en marquisien, vous apprendrez vite ». Elle admirait sincèrement son professeur et son implication mais elle préférait travailler sur l'agonie du colportage en France entre 1900 et 1950 et l'émergence des représentants de commerce. « Je partirai sur les traces d'un inconnu, Séraphin Bonito, colporteur devenu vendeur à domicile ». « Ah bon, on est vraiment à la frontière du champ anthropologique » ; Lavondès avait fini par accepter, le département d'anthropologie avait besoin de thésards, mais sans conviction. « Tout cela me semble tellement lointain et si étrange, Nora, mais l'idée de retrouver un invisible, un sans-voix qui n'a laissé aucune trace dans l'histoire me plaît bien, et c'est neuf. » Nora n'avait pas précisé que Séraphin était son grand-père ; d'ailleurs c'était un total inconnu. « J'essayerai en quelque sorte d'honorer un homme sans qualités et de donner une histoire à celui dont l'Histoire n'avait pas voulu ; je lirai son errance silencieuse ». « Ça va Nora, j’ai compris », Lavondès craignait juste un excès de romantisme, « les faits, n'oubliez pas les faits et méfiez-vous de votre goût pour la formule, Nora ; mais c'est neuf. »

« Alors un jour, j'ai reçu un coup de téléphone, c'était le 11 mai 1981. Ça a été comme un coup de pétard qui a tout rallumé dans ma vie. Je me rappelle de la date parce que juste après, comme je dis, j’ai rallumé la télévision et j’ai vu tous ces gens qui fêtaient l'élection de Mitterrand. Il y avait beaucoup de jeunes et des petites gens et je me disais peut-être, cette fois, ça va un peu changer pour nous, enfin pas pour moi, moi je vais bientôt partir, mais pour les jeunes, par exemple les caissières au Champion de Lons qui étaient toujours fatiguées et tristes ou les chauffeurs du bus qui ne parlaient plus et grossissaient. "Allô, Madame Bélurier, je m'appelle Nora, je suis la petite fille de Séraphin Bonito, je fais des recherches sur sa vie et je me demandais si vous l'aviez connu ?" »

Bien sûr, certains diront qu'il n'y a pas de hasard, qu'il fallait que quelqu'un lise le cahier noir d’Émile, certains diront que quand bien même Nora aurait été caissière, chauffeur de bus ou astronaute, elle aurait rencontré Odette. Moi qui crois au hasard, je ne sais vraiment plus quoi penser. Ces vies isolées que tout sépare semblent souterrainement reliées et toutes ces histoires éparpillées finissent par n'en faire plus qu'une ; c'est troublant. Ou bien n'était-ce pas plutôt la vertu (ou l'imposture) du récit, de la relation, qui relie en relatant ? Les fictionnistes ont de l'avenir, qu’ils soient romanciers ou charlatans. Nora voyait les choses autrement, elle se sentait investie de la plus haute responsabilité, une mission sacrée. « Je leur dois la lumière, aux peuples de l’ombre, l'indifférence est inhabitable. » Je n’aimais pas beaucoup le style de Nora mais je dois avouer que j’admirais son engagement et sans y adhérer encore totalement, l’idée qu’elle se faisait du récit biographique et de sa « vertu anthropogène » me séduisait. « Nous ne fabriquons pas l’Histoire, ce sont les histoires qui nous fabriquent. » Oui mais voilà, les histoires peuvent aussi engendrer des fantômes.

« Ah oui, Nora. Ah ça par exemple, vous pouvez être sûrs que ç'a été un drôle de choc son coup de téléphone, parce que maintenant, je peux vous le dire, de toute façon vous aviez compris, Séraphin, j'avais un petit béguin pour lui. Est-ce que c’est mal ? Mon défunt Charles-Marie, comment je peux vous dire ?, j'avais pas gardé de photographie, il était mort en 1914, vous vous rendez compte 1914 !, c’était il y a soixante-dix ans, je me souviens même pas de son visage, je pourrais même pas vous dire que je l'avais aimé, parce que à l'époque, là vous allez pas comprendre mais non, à l'époque on s'aimait pas, enfin on n'était pas amoureux comme aujourd'hui, à se dire les mots et à s’embrasser. Mais Séraphin, alors là, lui il me remplissait le cœur, c'était mon vin jaune, c'était mon livre d'histoires, c’était ma plus belle dentelle. »

« "Allô, oui, ma cousine Yvonne et moi on a bien connu votre grand-père Séraphin. Bon, il est parti il y a 23 ans déjà mais ça oui, je m'en souviens, venez me voir, ça me fera plaisir." »

 

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25 décembre 2017 1 25 /12 /décembre /2017 06:36

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays, le Père Noël fait sa tournée accompagné de gardes du corps. Il change au dernier moment son parcours annoncé sur instagram et ne s’approche pas des cheminées à moins de cent mètres tout en évitant certains quartiers signalés par le ministère de l’intérieur.

Évidemment – on le serait à moins – les enfants se sentent humiliés alors ils kidnappent le Père Noël et demandent une forte rançon. Malheureusement depuis 1989, ces pays ont adopté une politique de « zéro négociation avec le mal » et les otages sont à chaque fois décapités.

Même si l’on doit embaucher une nouvelle équipe chaque année, cela ne fait pas varier sensiblement le taux de chômage.

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24 décembre 2017 7 24 /12 /décembre /2017 03:14

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays, le jour de Noël, on a le droit de blanchir l’argent de la cocaïne, de fabriquer des armes de guerre puissantes, de prostituer sa femme et ses enfants, de vendre du béton aux terroristes. Les autres jours de l’année, c’est interdit, on doit vivre sainement, en paix et fraternellement.

Bon, évidemment le P.I.B. de ces pays est au plus bas et si leur balance commerciale est équilibrée, c’est parce qu’ils n’importent presque rien.

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23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 20:18

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays on croit au Père Noël. Tout le monde attend donc la nuit du 24 et la matinée du 25 décembre – les parents avec curiosité, les enfants avec impatience – des cadeaux qui ne viennent évidemment jamais.

Ce n’est pas bon pour l’économie du pays qui voit sa croissance baisser mais c’est bon pour l’harmonie entre parents et enfants qui se découvrent un ennemi commun.

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22 décembre 2017 5 22 /12 /décembre /2017 03:37

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays où il n’y a pas d’enfants, à Noël, les couples économisent sur les cadeaux et tous les cinq ans, s’offrent une croisière dans les îles ; ils y entendent de la musique romantique et boivent des cocktails exotiques, alors bien sûr ils redeviennent amoureux. (Seul un détail technique reste à régler, des enfants recommencent à naître. Il faut donc les supprimer et si possible de façon humaine).

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21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 03:11

« Nora restait fixée sur mon père, en plus elle voulait que je lui parle de sa jeunesse, vous vous rendez compte, c’était y'a si longtemps. Peut-être que ça va revenir mais là ce qui me revient présentement, c’est Séraphin. Il faut que je vous dise, après les Vache qui rit, Séraphin avait eu l'idée de vendre des Vélosolex. Vous devez connaître, "la bicyclette qui roule toute seule". Et à domicile s'il vous plaît ! Eh bien je vais vous étonner mais au début il en vendait. Pourtant ça coûtait trente-cinq-mille francs, tout de même. Il partait du magasin des frères Grosjean rue Jean Moulin, avec un Solex (discrètement décoré de tulle) et s'il le vendait, il rentrait à pieds. Le problème, c'est quand il rentrait en Solex, parce que bien sûr l'engin perdait de la valeur. Il en vendait de moins en moins, oui parce qu'on s'est vite aperçu que dans les chemins boueux et cahoteux, ça ne va pas le Solex ; c'est très bien pour la ville mais en ville on n'attend pas après un vendeur à domicile. »

« Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Depuis quelques jours, je n'arrête pas de parler. Qui ça peut bien intéresser ? Je suis bien contente que Nora écrive un livre sur nous, ça je peux pas dire mais je me demande qui lira son livre. Moi, ça me fait plaisir de parler de Séraphin et de parler d'Yvonne mais je comprends si les gens sont plus intéressés par Édith et Marcel ou, je ne sais pas, la princesse Grace (je pense à elle parce qu'aujourd'hui, c'est le 14 septembre 1983, elle est morte il y a un an exactement, on sait pas exactement ce qui s'est passé, y’en a qui disent que c’était la princesse Caroline qui conduisait). Moi, quand j’ai rencontré Nora, ça faisait presque quinze ans que je me taisais. C'est drôle, je croyais que j’étais vidée, j'étais pas malade, j'étais pas triste, j'étais vidée et transparente et je parlais pas. En fait, je gardais en moi, comme au fond d'un grenier noir, tout ça que Nora me demande de vous raconter. »

Odette s'était retirée dans le silence, pas le silence rocailleux et lourd des hommes de son enfance, pas le silence souriant et rêveur de sa mère, un silence silencieux, creux, léger, le silence de l'absence, le silence d'une vie désertée par les mots.

« Nora m'avait dit un jour "attention Odette, il se pourrait bien que de très mauvais souvenirs remontent aussi", eh bien moi, je ne sortais du fond de mon grenier noir que des beaux souvenirs, souvent ça faisait rire Nora mais je crois qu'elle attendait aussi des choses plus tristes. Je la comprends un peu, moi aussi j'aime bien les histoires tristes comme l'accident de la princesse Grace. Tiens, je vais vous parler de la mort d’Yvonne. »

Les deux cousines avaient continué à vivre ensemble, après la mort de Séraphin. Et puis Yvonne était morte à son tour en 1968 laissant Odette absolument seule.

« Yvonne est morte le 11 juin 1968. Elle était en forme, bien sûr on regardait à la télévision les événements, on disait, ça va enfin changer pour les petites gens, nous les vieilles on était du côté des jeunes. Après j'ai appris que le même jour qu'elle deux ouvriers étaient morts à l'usine de Sochaux, bien sûr Yvonne aurait été du côté des ouvriers et elle aurait été en colère. Le docteur m’avait dit "ne soyez pas triste, votre cousine est morte de vieillesse". Je me disais alors, comment ça se fait que certains n'ont pas les mots ; je me demandais, qu'est-ce qu'il m'aurait dit mon Séraphin et je ne trouvais pas, comme le docteur, je n'avais pas les mots moi non plus. »

« À partir de ce moment, j'avais écouté de moins en moins les gens et j'avais parlé de moins en moins. Mon père il disait "la Berthe et moi on est pas de ceux qui mettent la sourdine quand ils vivent", voilà, moi je mettais la sourdine. Yvonne était partie et moi, j'allais devenir quoi ? Je la trouvais belle dans son cercueil. Je n'entendrai plus sa voix. Je perdais ses mots et je savais que c'est ça qui me manquerait, comme après la mort de Séraphin. Mon Séraphin aussi il était beau de partout mais surtout des mots. Et puis il y avait autre chose, Laïka et Cerdan ou la princesse Grace, ils étaient morts aussi mais on avait beaucoup parlé d'eux. Personne n'allait jamais me parler de notre Séraphin ou de ma tendre Yvonne. Je savais broder mais je ne savais pas trouver des jolis mots. Je n’avais pas la force pour les garder, mes morts. Alors j’ai commencé à vivre tout doucement, j'attendais, toute seule. J'attendais. »

Odette n'avait plus de dehors ; son monde se rétrécissait, il n'était pas triste ou injuste ou incompréhensible, il était vide et silencieux. Elle n'avait plus de dedans non plus, elle ne pensait plus, ne se souvenait plus, ne sentait plus. Elle attendait.

« Vous comprenez pourquoi l'arrivée de Nora dans ma vie a été comme une renaissance, et il était temps. »

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 06:39

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays où il n’y a pas de magasins de jouets, à Noël on dépèce le doyen du village et on fait des osselets avec ses phalanges et des cordes à sauter avec ses intestins. (On dit aussi – là c’est plausible – que les adultes gardent le foie et les rognons pour les manger bien grillés).

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19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 09:39

J’ai entendu dire – mais vraiment, j’ai du mal à le croire – que dans certains pays où le sapin ne pousse pas, à Noël on décore le doyen du village qui doit rester debout pendant deux jours tout enguirlandé.

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18 décembre 2017 1 18 /12 /décembre /2017 09:16

Une vérité absolue, comme le suggère l’étymologie, est une vérité sans attaches ; une vérité sans attaches, comme le suggère mon moniteur de voile, part à la dérive.

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17 décembre 2017 7 17 /12 /décembre /2017 05:35

Les romanciers seraient des menteurs si le réel disait vrai.

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16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 08:19

En 1950, Yvonne et Odette s'étaient installées 30 rue des Cordeliers à Lons-le-Saunier dans la maison familiale des Poirette dont Odette avait hérité. Comme sa mère, elle avait laissé la maison à un cousin orphelin, Octave, que ses grands-parents avaient élevé voyant bien qu'ils ne tireraient rien de leur fille Lucienne. Les grands-parents n'aimaient pas beaucoup leur gendre Gustave, non parce qu'il était volage, ça c'était plutôt un signe extérieur de puissance, mais parce qu'il était simple cordonnier.

« Après le mariage de ma mère, mes grands-parents avaient rêvé de faire du cousin Octave un homme politique. Ils l'imaginaient maire (d'abord, et ensuite sénateur). En fait Octave a travaillé toute sa vie pour la Maison Pelen (vous savez, les chocolats, 55 rue du Commerce). »

Et puis Octave était mort. Cette fois Odette avait récupéré la maison qui avait bien changé, c'était une bonne chose, mais qui avait conservé la même adresse et c'était bien aussi, car la rue portait le beau nom de Cordeliers. Odette aimait ce mot, Séraphin avait raison, « ça dit quelque chose de nous ». Lons-le-Saunier, c'était plus facile pour Séraphin, la maison était sa « base arrière ». Après l'échec du vin jaune, il avait essayé de vendre des Vache qui rit en Suisse. Il offrait généreusement buvards, protège-cahiers et gommes à l'effigie de la vache riante – ç'avait été un autre fiasco.

« Séraphin n'a pas eu beaucoup de succès avec les Vache qui rit, il adorait la vente mais ce n'était pas toujours facile, en tout cas c'était un acteur épatant, il aurait pu faire du cinéma. Souvent il nous jouait la réclame de La Vache qui rit avec Pauline Carton, vous n'avez peut-être pas connu : "pour lui 365 jours par an il fallait un fromage bien à point, pour elle un fromage qui sente pas, un fromage qui aille aussi bien aux gosses qui ont deux ans qu'aux grands-pères qui tombent en ruine et en plus il fallait qui soye sain à cause que le gendre est docteur" qu'est-ce qu'on a pu rire, nous aussi. Et il finissait toujours en chantant "La Vache qui fait risette, c'est bon pour les fillettes, Odette ; La Vache qui se bidonne, c'est bon pour les baronnes, Yvonne mais La Vache qui se plaint, c'est la fin des séraphins, Séraphin". Bon sang, on en aurait fait dans nos culottes. »

La Société Bel survécut et Yvonne et Odette ne furent pas mécontentes de pouvoir à nouveau varier un peu les fromages.

« Le 25 avril 1953, ç'a été l'inauguration des Nouvelles Galeries au 19 bis rue Jean-Jaurès, je m'en souviens bien. C'était la veille des élections municipales qui n'intéressaient personne, de toute façon tout le monde savait que Paul Seguin serait réélu ; c'est drôle, son père était cordonnier et sa mère était mercière comme chez nous. C'est incroyable tout ce qui me revient. Bon, les Nouvelles Galeries, ça ne plaisait pas beaucoup à Séraphin. "On veut tuer la vente à domicile, mais on ne connaît pas Séraphin : il a été, il est et il séra-fin". »

Séraphin était un passager de l'existence. Quatre à cinq jours par semaine il était sur la route. Quelquefois il disparaissait plus de dix jours. Il avait quelque chose, lui aussi, du fil qui court les chemins et brode une histoire ou un pays. Il se moquait bien de vendre, parfois même c'était lui qui rentrait avec un livre ou un outil qu'il avait acheté – à domicile, bien sûr. Même si sa vie était assez facile, il se sentait appartenir à ce peuple de l'errance, les vagabonds, les exilés, les saisonniers que la pauvreté jetait sur les routes.

« À chaque fois qu'il revenait, il avait de nouvelles histoires à raconter. Attention, c'est qu'il y en avait du monde sur les routes à l'époque et c'était pas pour partir en vacances. Mais lui, jamais il n'aurait pu s'arrêter de repartir et vivre comme nous dans une maison. Alors nous, toujours on le laissait repartir, on comprenait, on était tristes mais tellement heureuses de le voir revenir. Oh mais qu'est-ce que je suis bavarde aujourd'hui, excusez-moi ! C'est le magnétophone à cassette que Nora m'a laissé, c'est lui qui me fait parler. Je m'installe dans la cuisine, j'appuie sur la touche, je préfère quand il fait sombre, et je parle. "Faites comme si je n’existais pas Odette, adressez-vous directement aux lecteurs." »

Nora avait laissé à Odette son magnétophone, elle pensait que l'innommable referait jour plus facilement sans témoin. « Et racontez-leur tout, Odette, pas seulement les blagues de Séraphin. Parlez-leur de Gustave et de votre tante Berthe. »

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15 décembre 2017 5 15 /12 /décembre /2017 06:04

On peut dire, en un sens (qu'il faudrait prendre le temps d'expliciter mais ce serait fort long et complexe), que les choses aiment à être dites.

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14 décembre 2017 4 14 /12 /décembre /2017 06:23

Suis nostalgique de l'époque où je ne l'étais pas.

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 06:39

– Vous écrivez court, dites-vous, par générosité, pour partager avec le lecteur le travail de création.

– En effet.

– Comprendre, c'est interpréter et pour interpréter, il faut se retrousser les manches, n'est-ce pas ?

– Eh oui !

– Alors évidemment, vos personnages, je pense à la pharmacienne, par exemple, ou à la jolie boulangère, sont esquissés seulement afin que les lecteurs puissent librement préciser le trait.

– Voilà.

– Le travail que vous menez sur le tiret de dialogue est plus abscons. Je ne suis pas sûr de bien comprendre. C’est une métaphore, bien entendu.

– Bien entendu.

– C’est-à-dire que ça pourrait être, je ne sais pas moi, une dénonciation du silence lamentable que la violence de l'économie ultra-libérale inspire au système.

– Cela se pourrait.

– Et la mercerie – qui est un lieu récurent –, ce pourrait être la matrice narrative, là où l'on brode l'histoire.

– Oui !

– Il y a aussi les dialogues entre Lui et Saint Pierre, vous avez conscience que cela pourrait choquer ?

– Ah ?

– À moins que l’on y voie le conflit névrotique entre une tendance nécrophile refoulé et un amour honteux pour les dérivés du tofu.

– Euh...

– C’est admirable, tout ce que vous mettez, sans en avoir l’air, dans ces Restes. Jamais je n'aurais lu tout ça.

– Merci.

– Et le retour régulier (et attendrissant) de la doyenne par exemple, dites-moi, est-ce que vous n’y mettez pas, d’une façon singulière il faut l’avouer, votre indignation face à la maltraitance des animaux de cirque.

– …

– Et puis il y a cette histoire d’aiguille perdue dans une meule de foin. Ce pourrait être l'évocation d'un drame métaphysique que vous taisez par pudeur pour ne pas tourner l’aiguille dans la plaie (rire bête).

– (Sourire poli) possiblement.

– Pourriez-vous nous en dire plus ?

– Non.

 

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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 03:14

Les musiciens et les écrivains sont orphelins. Pas les philosophes, il leur reste Finkielkraut.

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11 décembre 2017 1 11 /12 /décembre /2017 03:33

« Souvent, quand on était tous les trois, moi je brodais, Yvonne cuisinait et Séraphin racontait. Un jour, ça lui est venu comme ça, il nous a dit "c'est drôle tous ces fils cassés, Charles-Marie qui est mort sans te faire d'enfant Odette, et toi Yvonne, petit Paul qui te laisse, et moi, ma femme qui me quitte et disparaît quand elle est enceinte, je ne sais même pas si je suis un père", on écoutait médusées, abattues, terrifiées, catastrophées et impatientes parce qu'on savait bien que ses mots finissaient toujours par faire du bien, "toi Odette, avec ton ouvrage, je te vois faire, je te regarde bien, tu as un fil que tu fais passer dans tous les trous, il court partout et il invente un pays ou un animal ou un enfant, ton fil, il raboute tous nos morceaux de vie". Non mais vous vous rendez compte un peu, comment ce vendeur portugais sans éducation il pouvait inventer des mots pareils, "ton fil, il raboute tous nos morceaux de vie". Même mon père il n'en sortait pas des comme ça. "Et en plus, on est les trois cordes liées", et là on éclatait de rire (bien sûr pour comprendre il faut savoir qu'on habitait à Lons, rue des Cordeliers à l'époque).  Souvent, c'était compliqué ce qu'il disait, mais je comprenais tout, complètement ; il nous rendait heureuses, Séraphin, ça c'est sûr, et il nous rendait intelligentes aussi. »

Il faut être clair, Séraphin avait le génie d'un poète, il ouvrait des monde avec ses mots, et des mondes accueillants et lumineux.

« Je voudrais dire aussi, parce qu'enfin je ne veux choquer personne, que souvent nous étions tous les trois, et que nous nous aimions tous les trois (et moi j'aimais Séraphin parce que c'était Séraphin et aussi parce que c'était l'amoureux d'Yvonne) mais que ce n'était pas mal, on ne faisait rien de mal, jamais, vous comprenez). »

Voilà bien justement ce qui était incompréhensible, que malgré les terribles événements (je pense à cette nuit de 1893 dans la grange du père Jacquot où Gustave et sa sœur Berthe s'endormirent sévèrement avinés, je pense aussi à cette matinée de l'été 1909 où Yvonne et Charles-Marie étaient seuls dans la mercerie), ces trois-là aient traversé l'existence avec une telle innocence. « Le vertige de la grâce, impénétrablement. » (Nora).

« Séraphin est mort le 3 novembre 1957, le jour où on a envoyé la chienne Laïka dans l'espace. (Elle aussi elle est morte, je l'ai appris plus tard pour la chienne, j'ai appris aussi que de toute façon on n'avait pas prévu son retour, mais comment on pouvait faire ça, comment tous ces savants tellement intelligents avaient pu faire ça !). Maintenant, je comprenais vraiment les pleurs d'Édith, mon boxeur à moi venait de mourir. Et moi je n'étais pas chanteuse, je n'étais pas poète, je ne savais même pas écrire. »

Avant de fermer le cercueil, Odette lui avait mis à l'index droit un dé à coudre avec les initiales O.BB.O maladroitement gravées à l'intérieur. Il lui avait rapporté d'un voyage en Suisse (Séraphin essayait d'y vendre des Vache qui rit) deux dés à coudre en argent, un peu cabossés mais qui brillaient quand on les frottait. Il y avait gravé leurs initiales, « un pour toi, un pour moi, j'ai collé les deux B. »

« Séraphin était né au Portugal en 1900, il racontait (qu'est-ce qu'il était doué pour les histoires, sapristi !, et avec Yvonne on se fichait bien de savoir si tout était vraiment vrai et moi j'adorais l'écouter) il racontait qu'en 1910 (il avait dix ans, facile à compter) il s'était enfui de son pays avec son père, ils allaient en Angleterre mais son père était mort juste en arrivant en France ; comme il ne connaissait ni l'anglais, ni l'Angleterre, ni aucun Anglais, il s'était arrêté près de Montpellier et il y était resté quelques années. Serafim (il essayait de prendre l'accent portugais qu'il avait perdu mais il n'arrivait même pas à rouler les 'r', ça nous faisait rire tous les trois) était devenu Séraphin. Après sa mort, Yvonne avait rencontré d'autres hommes, mais on n'avait jamais retrouvé un autre Séraphin. »

Odette et Yvonne avaient accueilli Séraphin dans leur vie, il en était devenu le cœur, le centre et l'horizon et pourtant il était resté totalement étranger à l'effrayante histoire familiale, il connaissait tous les noms mais ignorait les événements, événements qu'Odette elle-même avait peut-être oubliés. Avait-elle même jamais su pour Gustave et Berthe, pour petit Paul, pour Charles-Marie ? Mais oublié quoi ? Su quoi ? Zut à la fin, qu'y avait-il sur le cahier noir d’Émile ? Que s'était-il passé ? Et si tout cela n'était qu'affabulations sécrétées par le cerveau dérangé de Nora ?

 

 

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10 décembre 2017 7 10 /12 /décembre /2017 03:47

Les traces disent peu, elles sont sans regard.

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9 décembre 2017 6 09 /12 /décembre /2017 03:09

Viendra un jour où nous nous ressemblerons tellement que nous serons interchangeables, dans la vie comme à l'usine.

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8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 03:43

Je voulais vous faire savoir que Madame Bègue Marie-Alice, 79 ans, habitant La Grande Montée, Madame Kiem née Li Fu Kim Lucie, 90 ans, habitant Bois de Nèfles, Monsieur Barret Louis-Clovis, 78 ans, habitant Palmiste Rouge, Madame Ho Poun Sung Marie-Eline, 90 ans, habitant la ZAC Finette, Monsieur Martin Louis-François-Kléber, 86 ans, habitant Bras Canot, Monsieur Alibacus Jean-Pierre dit Zam Zam, 57 ans, habitant Ligne Paradis, Monsieur Hoareau Jude dit Toutou, 86 ans, habitant Mare à Goyaves, Madame Lenormand Marie-Cécile, 99 ans, habitant La Petite-Île, Monsieur Payet Jean-Paul, 67 ans, habitant La Plaine des Cafres, Monsieur Valentin Joseph-Emmanuel, 92 ans, habitant La Grande Ravine sont décédés, eux aussi.

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7 décembre 2017 4 07 /12 /décembre /2017 03:51

Vient toujours finalement la fin de la journée, puis la fin de la semaine, et passent les mois, passent les années et passe la vie.

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