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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Plus les aventures d'un nuage perdu en feuilleton hebdomadaire. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

28 août 2026 5 28 /08 /août /2026 02:01

– J’ai la tête qui commence à tourner, Olga, je n’ai rien mangé depuis hier soir. Tu sais, je n’ai pas l’habitude de prendre l’apéritif à dix heures du matin.

– Eh, tu vas pas t’y mettre toi aussi ! J’ai déjà un frère qui me les brise menu, ça suffit.

– C’est vrai, pardon. Dis, vous avez l’air proches tous les deux, c’est chouette. Moi, j’ai des parents géniaux, mais pas de frère.

– Ouais, la famille, bof, bof, je préfère les amis…

– Ça t’ennuie de m’expliquer un peu pour ta mère ?

– Si tu veux. Ça va te distraire. On est une famille de tarés. Enfin pour les survivants.

– Euh, tu veux dire…

– Je veux dire survivants. Pas morts, quoi. Enfin pas tués pour être précise.

– Pas tués, tu veux dire…

– Pas tués, pas assassinés, pas exécutés. Tu veux que je te le dise en serbe ou en russe ? Au fait, tu en es où de ton apprentissage du russe avec Moby ?

– En fait, j’ai abandonné. Comme on a renoncé à passer par la Russie, j’ai laissé tomber le russe. Je sais juste écrire Brest et je repère quelques lettres de l’alphabet cyrillique. Je savais aussi dire nuage, mais j’ai oublié.

– Bravo ! Grosse performance ! D’ailleurs, tu n’as rien remarqué dans le train ou à la gare ?

– Non. Genre ?

– Qu’est-ce que tu as entendu ? Comment on parle ?

– Rien de spécial. Ah si ! J’ai été étonné qu’on me réponde toujours dans un très bon anglais. J’ai l’impression que tout le monde parle couramment anglais ici, et avec un super accent.

– En effet, ça surprend toujours la première fois. Ces voleurs de voiture, gros buveurs de rakija ou proxénètes de putes low cost, eh bien ils parlent anglais, dis donc ! « Et avec un super accent ! »

– Excuse. Ce n’est pas ce que je voulais dire.

– Pas grave ! Autrement, à part l’anglais et le serbe, rien de spécial ?

– Non, vas-y, je ne vois pas où tu veux en venir.

– Le russe. Tu n’as pas entendu tous ces gens qui parlent le russe.

– Non. Et c’est très différent du serbe ?

– Bien sûr ! Et ce n’est pas que la langue qui fait la différence. Peut-être qu’on est des Slaves, peut-être qu’il y a des racines communes, mais je peux te dire qu’on ne se comprend pas. Dans tous les sens du terme. Je vais t’expliquer un truc. Tu connais la situation en Russie. L’invasion de l’Ukraine, Poutine, les soldats russes qui se font dégommer… Bref, les jeunes Russes, surtout ceux de Moscou et de Saint-Pétersbourg, qu’est-ce qu’ils font ? Ils se tirent. Et où ils vont ? En Serbie. Pourquoi ? Pour plein de raisons. Parce que c’est pas loin, parce qu’ils n’ont pas besoin de visas et parce que la russophobie ne nous a pas encore gagnés. Pas encore.

– Mais tu ne m’as pas dit que Vucic était un grand ami de Macron ? On dit souvent que les ennemis de tes amis sont tes ennemis, non ?

– Pas sûr. En tout cas, pas pour Vucic. Lui, il fait ami-ami avec tout le monde. Poutine, Macron, Trump, MBZ, Xi. Tout le monde. Sauf ses voisins ! Le Kosovo, l’Albanie, la Croatie… Toujours cette histoire de l’ex-Yougoslavie. Ça passe pas, mais tu connais. Donc, si tu te balades à Belgrade ou à Novi Sad, eh bien tu entends du russe presque autant que du serbe. Voilà, les jeunes Popov n’ont pas du tout envie d’aller se faire canarder dans une guerre qui ne les intéresse pas.

– En un sens, ça se comprend.

– Évidemment ! Sauf que quoi ? Sauf qu’ils n’ont pas le même niveau de vie que nous. Ici, le salaire moyen, c’est un peu plus de mille euros. Les Popov eux, ils gagnent le double ou le triple. Ils travaillent tous dans le marketing digital ou la conception d’applis, comme ton copain Sam. Donc, première conséquence, je t’ai déjà expliqué, c’est la gentrification.

– Oui, les prix des logements augmentent et les locaux doivent partir.

– Bravo ! Dans certains quartiers, les loyers ont doublé. Dommage pour les étudiants et les ouvriers. Tant mieux pour les enculés de profiteurs de guerre.

– Doublé, tu es sûre ?

– Oui doublé. Fois deux. Qu’est-ce que tu en sais toi qui pètes dans la soie et bouffes dans la porcelaine.  Hein ? Tu connais Mirijevo, Miljakovac ? Non. Et Gospodar Jovanova ? Non plus. Tu connais Grbavica ? Non. Alors ferme-la et arrête me prendre pour une brèle. Le problème, c’est que ça s’arrête pas là. Eux aussi, ils nous prennent pour des demeurés, disons des ploucs qui seraient restés à l’âge soviétique. Alors qu’est-ce qu’ils font, à ton avis ? Ils recréent leur univers « tendance » : des cafés branchés, des jardins d’enfants russophones, des épiceries bio, des salons de beauté et des ongleries – très important, les ongleries –, des restaurants végans, des espaces de coworking – ouh là là, essentiel, les espaces de coworking ! Bref tout ce qu’un couillon de Serbe ne peut pas se payer. Donc c’est de la ségrégation inversée. Les Rouges, devenus Verts, nous chassent gentiment de chez nous. Et ils font ça en russe, bien sûr, parce que tu n’en as pas un qui se donne la peine d’apprendre le serbe.

– J’ai toujours l’impression que tu exagères un peu Olga, non ?

– Quoi ! Mais qu’est-ce que tu en sais, petit trou-du-cul !

– Mais je sais aussi que tu as raison sur le fond. En tout cas, ça fait toujours réfléchir ce que tu dis. Autrement, tu avais commencé à me parler de ta famille et des disparus. Tu crois que ça a un lien avec le truc de Diogène, pour ta mère ?

– Ça, il faut demander à Emil. Lui, il adore expliquer en reliant les événements. Moi, je vois que des faits séparés et j’essaie de vivre avec. En un sens, il a raison. On est tous tarés chez nous, mais il oublie de dire que ça vaut pour lui aussi. Sur sa carte de visite, il y a écrit, Médecins sans frontières superviseur logisticien. Putain, ça claque ! En fait, il adore aller sur le terrain le premier. Officiellement, c’est pour évaluer les besoins et organiser les opérations, mais en réalité, il est fasciné par les catastrophes, les guerres, les tremblements de terre, les épidémies, les attentats… il prend tout.

– Bon, mais ça ne fait pas de lui un taré quand même.

– Qu’est-ce que tu en sais, petit malin ! Tu veux m’apprendre qui est mon frère ? Tu penses que je suis débile en plus d’être folle. Argh ! Quelquefois j’ai envie de te taper dessus ! Attention, je n’ai pas dit qu’il était mauvais, Emil. Il fait exactement ce pour quoi il est payé. Et il est redoutablement efficace. Compte-rendu factuel de la situation, chiffrage rigoureux, tableaux Excel, photos à l’appui. Pas d’émotions et surtout, surtout, pas de jugements. On ne juge pas. Jamais. C’est là où ça passe pas avec moi. Ils soignent tous les blessés, les victimes comme les bourreaux. Sans frontières, ça veut dire sans contexte, tu comprends ! Pour les catastrophes naturelles, OK, mais pour les guerres, c’est pareil. Un corps blessé, c’est un corps blessé. On est neutres. Absolument neutres. Définitivement neutres. Ça a quelque chose de la performance, leur truc, du défi à relever, mais on ne cherche pas à comprendre les causes. Un corps éclaté en quatre morceaux, on va le réparer. Un peuple déchiré en deux fronts, c’est pas notre problème.

– Je comprends bien ton point de vue Olga, je comprends aussi le point de vue d’Emil. Dans l’urgence, c’est presque impossible de bien comprendre les conflits. La politique, c’est un autre métier.

– Bordel de merde ! Ne dis pas de gros mots, putain ! « Politique » ! Tu as dit politique ! et pourquoi pas géopolitique ! Ah, ah, ah, je rigole, tu vas les rendre malades, ces Suisses du bistouri. Il va falloir trouver des docteurs pour soigner les docteurs. Non, non, non, on ne fait pas de politique à MSF. Mais c’est n’importe quoi !

– En fait, je ne vois pas vraiment le problème.

– Mais tout est politique, Nov. Une Philippine de treize ans qui se prostitue pour aider ses parents à survivre, c’est politique ; un jeune carioca qui tue pour protéger son territoire de deal, c’est politique ; la pratique des « toilettes volantes » à Kibera ou Dharavi, c’est politique. Et ceux qui ne comprennent pas, ce sont des menteurs ou des tarés.

– Alors je dois être moi aussi un peu taré, parce que je ne fais pas de politique. Enfin, je devrais dire, je ne faisais pas, parce que depuis que je rencontre des gens comme toi, je m’y intéresse de plus en plus. Tu as une pédagogie un peu spéciale, mais je crois que je progresse.

– Ah, ah, mon Doudou, tu me fais rire ! C’est toi, le médecin. Tu me fais du bien. Et tu es comme Emil, tu soignes tout le monde, même les vieilles sorcières tarées comme moi. Évidemment, moi aussi, je suis tarée, complètement tarée. C’est juste que je ne veux pas entendre mon frère le dire et jamais je ne le reconnaîtrai devant lui. Mais il a raison.

– Je pense qu’Emil ne dit jamais taré.

– Mais non, bien sûr que non. Il dit bipolaire. Et même, quand il a le temps, il dit personne souffrant de bipolarité ! Mais dire ou ne pas dire taré, c’est encore politique. Et moi, je dis taré. Et on est tous tarés, Emil et moi. Remarque, le terrain familial était fertile. Pourtant, on est partis. Ça n’a pas suffi. Ou bien on est partis trop tard. Mon père était un titiste convaincu et un militaire engagé, comme quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes de sa génération. On ne va pas le blâmer. Ma mère était très fière de lui. Très fière aussi de son petit dernier, Milo, qui compensait brillamment les déviances de ses deux aînés par un patriotisme exemplaire. Sauf que Milo est devenu un nationaliste radical et un facho de première. Très à l’aise avec l’idée de nettoyage ethnique, le petit frère. Et grand fan de Mladic et de sa Serbie pure. Ce salop de Ratko a quand même été condamné pour crimes contre l’humanité. Tu sais ça, hein ?

– Oui, le boucher des Balkans, mon père m’a expliqué. Et pour Vukovar aussi. Excuse, Olga, tu as dit « était » ?

– Oui. Mon père et mon frère ont tout donné pour leurs idées et pour leur idéologie de merde. En remerciement, la nation leur a tout pris. Alors bien sûr, ma mère ne s’en est jamais remise. Elle avait deux Serbes purs, son mari et son fils préféré. Elle les a enterrés de ses propres mains. Elle avait aussi deux traitres, cosmopolites, homosexuel (ça c’est pour Emil), pacifistes et europhiles (enfin, de moins en moins…). Eux, ils sont encore là.

– C’est triste pour elle, mais je crois que je ne n’aurais pas pu fréquenter Milo. Et pour sa maladie de Diogène, tu crois que c’est lié ?

– Ça c’est Emil qui t’expliquerait. Pour lui, elle est traumatisée par l’absence de ceux qu’elle aimait alors elle entasse et entasse pour combler le manque. Sans jamais y arriver. Elle monte des tours de revues ou de vêtements et des murs d’assiettes sales. De plus en plus haut. C’est du « radovi u toku, construction in progress », comme on lit partout sur les panneaux, au Waterfront. Un autre foutage de gueule, ça, mais je t’ai déjà expliqué. Sauf que chez ma mère, les Émiratis ne sont pas passés. C’est vieux, ça pue et ça s’effondre régulièrement. On s’arrange seulement pour libérer un passage vers les toilettes et la porte d’entrée. C’est l’ironie du sort, nous deux avec Emil, on est les absents qui sont toujours là, on part mais on revient toujours, et mon père et Milo, eux, ce sont les présents jamais là, ils sont partis et ne reviendront plus. Bon, ça tient quand même la route l’explication du frangin.

– Oui mais elle est terrible, cette histoire et tellement triste.

– Évidemment. Tu sais, j’ai des fois des mots durs, comme tu dis, mais ça me rend triste aussi de voir ma mère comme ça. Emil, il va la voir souvent, il lui parle, il en profite pour jeter une ou deux brouettes et élargir un passage, mais on a l’impression qu’il n’est pas affecté. Moi, ça me rend triste comme tu dis et quand j’y vais, je dois vraiment prendre sur moi pour ne pas l’engueuler. Une fois, je lui ai construit une sorte d’espace zen dans son arrière-cour. C’était mignon. Quelques galets, du sable, un petit passage en bois et beaucoup, beaucoup, beaucoup de vide, tu me connais. Quand je suis repassée l’année suivante, c’était devenu une décharge. Oui, c’est le mot, une décharge. Des merdes. Plein de merdes. Une montagne de merdes.

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