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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

19 octobre 2020 1 19 /10 /octobre /2020 02:12

K

Le K, vous me l’accorderez, est un cas déconcertant. Pour commencer, il faut remarquer le décalage entre la quantité ridicule de mots écrits avec cette consonne et la quantité colossale de mots qui ont recours à son son – comme dans « klaxon », [k] en phonétique. Cela s’explique : on peut utiliser ‘cc’, ‘c’, ‘q’, mais aussi ‘cq’, ‘ch’ et ‘k’ bien sûr, pour faire entendre [k]. C’est complexe et peu pratique et je compatis avec tous les cancres en dictée. C’est d’autant plus contrariant que l’unique lettre claire et univoque, en l’occurrence notre K, a été couramment blacklistée. On compte très peu de mots écrits avec un K. De surcroît, nombre d’entre eux sont carrément inconnus (sukiyaki, zek, kimberlite, tilak, kymographie, kawi, kob, padouk, snekjja, urokinase, kina, skuttérudite, haïk, hétérakis, alboka, akène, dyke…) et pratiquement tous désignent quelque chose d’allochtone, de spécifique ou technique. Bref, c’est une incongruité orthographique doublée d’une discrimination géographique. (Et si on casait des K partout – tout le monde passerait en khâgne, imaginez le souk à l’Académie ! –, on écrirait « J’akueille Katherine et Karim ki ont akis une sakrée kulture musikale, de Bak à Kristophe » ; plus besoin de dictionnaire des difficultés.)

Bon, cessons d’écouter et commençons à décrire ce que l’on voit. C’est soit très classe, soit très préoccupant. Je découvre une délicate Tokyoïte qui relève son kimono et trempe son pied dans le lac (Le Lac des Cygnes de Kimio Yabuki, bien sûr, inspiré du ballet de Tchaïkovski). Mais je vois aussi un soldat du Kaiser et son pas de l’oie cadencé. D’un côté une inquiète mélancolique et romantique, de l’autre un dictateur, ses tanks et ses kapos.

Le K évoque encore une danse folklorique, plutôt le kazatchok ukrainien ou la polka que le zikomba ou le zouk love martiniquais (vous connaissez Kolé-séré de Kassav : « … An sèl kout zyé fé mwen kraké… », ah, le Kréyol Matnik, « … Si nou té pran tan pou nou té kozé / Kolé-séré té ké ka dansé »…). Ou peut-être le kathak indien revu par Akram Khan, l’inclassable chorégraphe.

C’est curieux quand même, on a clairement réservé cette lettre pour dire les mots étrangers et ensuite, pour ne pas tout « confondre », on ne l’a plus utilisée pour dire les mots français. Pas étonnant dans ces conditions que le K soit devenu la lettre des « contre », ceux qui contestent les courants dominants et classiques. Hier, c’étaient les rockers punks (genre Talking Heads, « … Psycho killer, qu’est-ce que c’est ?... ») ou les hackers (genre Steve Wozniak, le geek de génie qui crackait les codes), aujourd’hui, ce sont les breakdancers (genre Kader Attou, l’acrobate iconoclaste).

À notre époque, c’est le contraire. Le K s’est fait récupérer – das Kapital, aurait dit Karl Marx. La lettre confère quelque chose d’exotique – ça s’appelle du marketing, d’autres parlent d’arnaque. Tuk-tuk, c’est plus vendeur que vélo-taxi et un kebab est un excellent casse-croute, bien meilleur qu’un sandwich carné ; vous préférerez boire un kombucha plutôt qu’une boisson lactofermentée (beurk !) ; les baskets se vendent mieux que les basquettes et on s’arrache les crop tops ethniks ; un deck en teck est plus confortable qu’un pont en pin ; un trek en yack, plus attractif qu’une promenade à dos d’âne ; un think tank est plus éloquent qu’un réservoir à idées. (Bon un kyste purulent reste un kyste purulent et une knacki, une knacki.)

En plus de contribuer au commerce, le K provoque la réflexion philosophique ; il démasque notre rapport schizophrène à l’étranger. L’étranger – Kényan, Kabyle, Kurde –, il nous captive mais on le craint (comme King Kong ou les Khmers) ; on l’accueille – Kalmouk, Sri Lankais, Kirghiz –, mais il doit se conformer à notre culture et nos codes (qu’il porte le kilt, soit, mais avec une culotte, for God’s sake!) ; il doit être bien éduqué – Kosovar, Koweitien, Kinois –,  mais truculent quand même (et nous conduire loin, jusqu’en Kanaky ou au Kamtchatka).

Qu’en penser en fin de compte ? Converge-t-on vers le concert des nations et le carnaval des peuples ? Ou creusons-nous l’écart entre les catégories, entre les classes, entre les couleurs de peau ?

 

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