Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
  • Contact

Et Moi

  • ARNO
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55°32 E 21°08 S.

Un Reste À Retrouver

19 août 2018 7 19 /08 /août /2018 02:44

Nora m’avait donné rendez-vous le soir même chez Angelina, le célèbre salon de thé de la rue de Rivoli.

« Je sais, ça fait plus de dix ans que je suis partie, j’aurais pu donner des nouvelles. Excuse-moi. C’est important, il faut que je te parle, ce soir. »

Qu’est-ce qu’elle pouvait bien me vouloir après tout ce temps, après la brutalité avec laquelle elle m’avait quitté. Angelina ? Quel drôle d’endroit, ce n’était vraiment pas son style. En plus, je détestais le chocolat chaud. Dix ans. Dix ans et elle réapparaissait comme elle avait disparu, avec la même violence. Il était quinze heures à peine, je n’avais rien à faire et j’étais nerveux ; j’avais encore quatre ou cinq heures à attendre, alors, en descendant le boulevard des Italiens, je m’étais arrêté au Paramount-Opéra ; on jouait Les Amants du pont Neuf de Léos Carax.

Le film me semblait intéressant, mais je n’étais pas concentré, j’avais dû en rater plus de la moitié. Je me demandais si elle avait beaucoup changé ; dix ans quand même. Nous avions été, nous aussi, des amoureux du pont Neuf. Ils ne le sauront jamais, Alex et Michèle, mais nous avions été avant eux les amants du pont Neuf ; c’était il y a dix ans, entre novembre 1980 et juin 1981. Dans le square du Vert-Galant, avant eux, nous avions regardé les péniches passer, en chantant Renaud ou en lisant Gary. Aujourd’hui, Nora devait avoir trente-deux ans. Deux scènes du film m’avaient tiré de ma rêverie, deux travellings, quand Michèle et Alex traversaient le pont, ivres et amoureux, en courant, sautant, dansant au son des orchestres qui fêtaient le bicentenaire de la Révolution (Michèle y était incroyable de grâce, d’abandon, d’allégresse et de confiance, c’était sublime) et quand ils couraient nus sur une plage, Alex le sexe en érection, à contrejour. Juliette Binoche qui jouait Michèle était tellement belle, elle me rappelait Nora quand elle éclatait de rire. Quant à Denis Lavant, il était génialement fou. Moi, je ne lui ressemblais pas. Il y avait une très belle scène encore quand Michèle, qui perdait la vue, allait une nuit au Louvre avec un ancien gardien qui avait volé les clés, voir un autoportrait de Rembrandt éclairé à la bougie. Cette histoire d’amour passionnel se terminait bien et j’avais regretté ce happy end qui ne me semblait pas à la hauteur du film : après avoir sauté à l’eau du pont, ils avaient été repêchés par un couple de vieux bateliers. Cela étant, comme j’aurais aimé faire le voyage Paris-Le Havre avec Nora, sur une péniche, comme eux ! Dix ans et Nora allait réapparaître, qu’est-ce qu’elle voulait ? Et moi, qu’est-ce que je veux, qu’est-ce que je voudrais ?

 

 Chez Angelina, je l’ai vue arriver avec une petite fille.

« Bonjour, je te présente ma fille Zaïna. Excuse-moi, comme d’habitude son père est en retard, c’est son week-end, il devrait passer la prendre d’une minute à l’autre. »

J’étais estomaqué et tout interdit, incapable même de seulement dire bonjour ; cela avait dû se voir. Nora avait une fille. Nora avait une fille d’une dizaine d’années ! S’apercevant de mon trouble, elle m’avait alors glissé à l’oreille, « ne t’inquiète pas, elle n’est pas de toi ». Comment ça, pas de moi ? Bien sûr qu’elle n’était pas de moi ! Je le voyais bien, son père devait être nord-africain. Là n’était pas le problème. Le problème c’était qu’il y a dix ans, nous étions ensemble ; je préférais ne pas vérifier, mais elle avait dû être conçue vraiment très peu de temps après notre séparation. Ce qui d’ailleurs ne changeait rien.

 

Partager cet article

commentaires