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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

5 août 2018 7 05 /08 /août /2018 02:25

Nous allions souvent au cinéma. Les places étaient à dix francs, parfois c’était plus. Chacun son tour nous devions faire découvrir à l’autre un film. Nora était curieuse de tout mais très critique. Moi, c’était plutôt l’inverse, j’avais des réticences a priori, ensuite j’étais bon public.

Par exemple, elle m’avait emmené voir Airplane! (curieusement traduit par Y a-t-il un pilote dans l’avion ?). Bien sûr, j’avais traîné des deux pieds ; je m’étais fait un peu houspiller pour avoir dit que j’avais un problème avec les comédies populaires.

« Ne parle pas de ce que tu ne connais pas, et je ne pense pas qu’aux comédies en disant ça, je pense aussi au peuple. »

Pour le peuple, elle exagérait mais pour le film, elle avait raison. Je découvrais avec bonheur que les Américains connaissaient l’absurde. Je découvrais aussi que je pouvais rire pendant plus d’une heure et demie sans m’arrêter. J’avais adoré le dialogue « – Surely. – Don’t call me Shirley ». Ce jeu de mot était devenu notre réplique culte. Sur ce modèle, je nous avais inventé un petit jeu absurde qui nous amusait beaucoup. Cela donnait par exemple « – On y va. – Don’t call me On-y-va » ou bien « – À demain. – Don’t call me À-demain. » L’idée bien sûr, était de surprendre l’autre. Totalement absurde, complétement idiot mais tellement drôle.

À mon tour j’avais dû trouver un film. Je lui avais proposé Kagemusha, l’ombre du guerrier de Kurosawa. Il avait eu la Palme d’or, cela ne pouvait pas lui déplaire. J’avais seulement oublié un détail, le film – magnifique – durait trois heures et Nora ne tenait pas éveillée au cinéma plus d’une heure vingt. Elle dormait peu la nuit, se levait tôt et devait, pour ne pas s’endormir, parler et rester en mouvement. Nous avions dû le voir en deux fois. C’est depuis cette époque que j’ai pris l’habitude de voir les films en plusieurs fois.

Je ne sais plus qui avait proposé à l’autre d’aller voir Diva de Beineix mais ç’avait été une excellente idée. Nous étions allés au cinéma du Panthéon derrière la Sorbonne. C’était le seul cinéma parisien à l’avoir programmé, c’était incompréhensible ; dans la salle il n’y avait que des inconditionnels persuadés de voir un chef-d’œuvre. L’histoire du facteur qui enregistre clandestinement une diva, le trafic de prostitués, les flics corrompus (dont le génial Dominique Pinon), les Tractions blanches de Richard Bohringer, le puzzle géant de la vague, l’air de la Wally, le loft de Gorodish dans lequel Alba fait du patin à roulettes, l’ancien garage que Jules habite au milieu des carcasses de voitures de luxe et des enregistrements d’opéra, le jardin des Tuileries sous la pluie, l’art de la tartine au caviar et le geste zen... c’était excessif et nous aimions cet excès. Nous y étions allés trois fois. La première fois, Nora avait dit « c’est trop bleu ! », ce qui voulait dire qu’elle avait aimé ; la deuxième fois, elle avait dit « au fond, on est des lyriques », ce qui voulait dire qu’elle avait beaucoup aimé ; la troisième fois, nous nous étions assis au dernier rang pour nous embrasser, ce qui voulait dire qu’elle m’aimait. D’ailleurs c’est ce qu’elle disait parfois. Moi je n’osais pas en parler ; aujourd’hui je regrette. Quand on en vient à l’amour, les hommes souvent, même les plus éloquents, se taisent – sauf Séraphin.

En sortant du cinéma, nous marchions, silencieux et mélancoliques quand Nora s’était brusquement plantée devant moi, les bras sur les hanches : « Bon, j’ai faim et j’ai envie de rire. Tu connais La Vieille Trousse ? » Nous étions allés dîner dans ce petit restaurant, boulevard Saint-Germain ; c’était loin d’être gastronomique mais on était assuré d’y passer une soirée animée. Les deux patrons étaient homosexuels et une partie du personnel aussi ; ils se moquaient joyeusement de leurs clients. Le serveur nous avait accueillis en disant à Nora :

« Alors ma chérie, on sort son fiston ! »

« C’est pas mon fils, c’est mon petit frère mais on est tellement dégoûtants qu’on couche ensemble. »

« Hou, je l’adore. Un pichet de rouge en plus, c’est pour moi. »

J’ai oublié ce que l’on a mangé et bu (des zakouskis, de la moussaka et un mauvais Côtes-du-rhône, je crois), je me souviens juste de l’ambiance complètement foldingue. Quand quelqu’un sortait des toilettes, des ampoules de couleur se mettaient à clignoter au-dessus de la porte et tout le monde applaudissait la star du moment en chantant la Cucaracha ! Si la chasse d’eau n’avait pas été tirée, c’était une alarme honteuse et stridente qui accompagnait la sortie du coupable et tout le monde pointait son doigt vers lui en le huant. À la fin, quand une table partait, on s’arrêtait tous de manger pour vérifier le pourboire laissé et applaudir ou siffler ; le pourboire finissait dans une grande culotte de femme en dentelle suspendue au-dessus du bar. Nora était ravie et moi, un peu ivre. Nous avions beaucoup ri. On s’aimait.

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