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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

2 août 2018 4 02 /08 /août /2018 02:48

Nora était une militante généreuse et tenace, et tous les sujets pouvaient devenir sensibles avec elle, « rien ni personne n’est quantité négligeable ; négliger, c’est humilier ». Elle avait le sens de la formule et en même temps, elle était l’exact opposé de l’intellectuel bavard et distant ; ce qui pour certains était un sujet de débat désincarné mutait vite chez elle en une cause impérieuse à défendre « avec les dents, s’il le faut ».

Et elle ne faisait jamais semblant. J’avais l’impression que tout ce qu’elle disait, tout ce qu’elle pensait, venait du dedans ou était passé par le dedans et c’est ce qui donnait à sa voix une telle force. Elle pouvait être enthousiaste et transportée parfois mais son inspiration venait directement du ventre. Peut-être inventait-elle parfois, mais elle ne mentait jamais.

Je lui faisais lire Le Méridien de Greenwich de Jean Echenoz et Le Livre du rire et de l’oubli de Kundera. J’essayais de défendre l’idée d’un autre engagement, plus souterrain moins frontal. « L’écriture n’est pas un match de boxe, la littérature n’est pas un tract, elle est un appel en creux, elle est un inventaire doux et scrupuleux des possibles. » J’avais quelques arguments moi aussi, me semblait-il, mais je n’avais ni sa verve, ni sa fougue. Je pensais être sincère mais je sentais bien aussi qu’il me manquait quelque chose : je n’avais pas fait suffisamment de terrain, comme elle disait. J’essayais malgré tout de lui exposer ma vision du roman autrement engagé, d’une littérature politique parce que non-politique.

Je finissais toujours par m’emmêler un peu les arguments. En réalité, j’étais très amoureux. Voilà bien ce qui me préoccupait depuis quelque temps et secrètement, je nous imaginais un futur : c’était à un autre engagement que je pensais. Un engagement que mon corps n’aurait pas contesté, je la désirais continûment. Il nous arrivait d’avoir des échanges animés, bien sûr, mais jamais nous ne nous étions disputés et nous finissions toujours, dans ma petite chambre, par une nuit d’amour. Nous n’étions pas complémentaires (elle détestait « cette immonde phraséologie phallo-capitaliste »), nous étions accordés, comme des couleurs, comme des sons, comme des verbes, et j’aimais le texte que nous écrivions. J’aurais échangé tout Proust et tout Céline pour une vie avec elle. J’aimais tant cette relation qui me semblait douce et vraie, et tellement vivante. Nora me bousculait un peu, il est vrai, et m’apprenait la réalité, elle pouvait m’oublier un temps quand elle partait dans une de ses théories alambiquées mais elle revenait toujours me chercher et dans ces moments-là, rien ne pouvait m’arriver.

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