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C'est Peu Dire

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  • ARNO S.
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

27 juillet 2018 5 27 /07 /juillet /2018 02:44

Le samedi suivant, nous nous étions retrouvés au pied de La Rivière. Après avoir caressé les fesses de Dina et félicité Aristide, nous avions continué par le pont Royal, puis le quai Voltaire, le long des bouquinistes. Le pont des Arts venait d’être démonté alors nous avions pris le Pont-Neuf puis nous étions allés nous asseoir dans le square du Vert-Galant à la pointe de l’île de la Cité. Là, je lui avais lu des passages du livre de Romain Gary Les Cerfs-volants, l’histoire d’amour de Ludo et Lila pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Encore une histoire d’amour ; mais est-ce que ça peut être autre chose qu’une histoire, l’amour ? La guerre, la Résistance, la collaboration, tout ça c’est bien réel, mais l’amour de Ludo et Lila, non. Tu sais ce que c’est, toi, l’amour ? » C’était bien la première fois que Nora semblait n’avoir rien à dire sur un sujet. « Continue à lire, s’il te plaît, j’adore tous ces personnages, Madame Julie la mère maquerelle, Tad le frère de Lila, révolutionnaire idéaliste, Ambroise le facteur timbré, on a envie de les rencontrer. » Nora avait, en écoutant, la même intensité que quand elle parlait ; parfois elle interrompait la lecture.

« Il m’intrigue ce Ludo avec son don pour le calcul et sa mémoire exceptionnelle, c’est sûr que c’était bien utile en temps de guerre ; si j’étais comme lui, j’apprendrais par cœur toutes les chansons de Renaud. Et toi, tu ferais quoi ? »

« Moi, j’apprendrais par cœur tout Balzac, cela doit faire des milliers de pages, et s’il me restait encore un peu de place, j’apprendrais Les Cerfs-volants pour te le réciter le samedi après-midi. »

Une histoire d’amour et une guerre de l’histoire, la Résistance, les trahisons, l’héroïsme, l’espoir, la délation, la fraternité, la peur, l’horreur et puis la poésie des cerfs-volants pour tirer tout cela vers le bleu. « Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée. » Nous étions d’accord avec Gary, mais cela n’allait pas sans danger, et Gary le savait bien : « L’imagination vous joue parfois de vrais tours de cochon. C’est vrai pour les femmes, pour les idées et pour les pays. Tu aimes une idée, elle te semble la plus belle de toutes, et puis quand elle se matérialise, elle ne se ressemble plus du tout ou devient même carrément de la merde. »

« Il a raison Gary, mais alors qu’est-ce qu’on fait ? On continue de rêver, la tête dans les étoiles ou on arrête, pour vivre seulement, les pieds dans l’eau salée. Moi j’adore lire et toi tu passes beaucoup de temps à écrire. Mais pendant qu’on tourne les pages du livre, le monde lui aussi continue de tourner – et plutôt n’importe comment. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que lire ou écrire, c’est faire ? Et qu’est-ce qu’on fait quand on fait voler des cerfs-volants ? » C’était probablement la question ultime pour Nora : comment ne pas trahir le réel, comment l’honorer ou le transformer, comment ne pas renoncer à exister, les pieds dans le dur, lors même que le ciel appelle ? À partir de quelle hauteur s’élever, c’est s’échapper ?

Après notre pause lecture, nous étions remontés par l’avenue de l’Opéra, Nora, Gary et moi, jusqu’au cinéma Paramount-Opéra, boulevard des Capucines. Jardin du Carrousel, pont Royal, quai Voltaire, Pont-Neuf, square du Vert-Galant, quai du Louvre, avenue de l’Opéra, Paramount-Opéra. Nous referons souvent ce trajet ; nous avions renommé le Pont-Neuf « la passerelle des amoureux ».

Ce soir-là on jouait Shining de Stanley Kubrick. Nous étions épuisés et cela faisait du bien de se reposer un peu. Nous étions tous les deux de grands amateurs de Kubrick, même si nous n’avions pas exactement le même tiercé : pour Nora, c’était Orange mécanique, 2001 et Docteur Folamour ; pour moi, c’était 2001, Orange mécanique et Lolita. J’ai pensé très tôt (quand l’enfant communique par télépathie avec le cuisinier) que Shining ne bouleverserait pas mon classement ; quant à Nora, lors de la scène horrifiante du baiser dans la chambre 237 (quand la jolie blonde nue que Nicholson embrasse se transforme, en hurlant de rire, en une vieille morte en décomposition), elle s’est endormie... pour se réveiller au moment où Jack poursuit son fils Danny avec une hache pour le tuer, dehors sous la neige dans le labyrinthe végétal. « Comment ça, mais la chaudière n’a pas explosé ? » Je croyais Nora encore un pied dans son cauchemar, mais elle m’expliquait que Kubrick n’avait pas suivi Stephen King dans son adaptation ; chez King, Jack mourait dans l’explosion de la chaudière.

Je l’avais raccompagnée jusqu’à la station Opéra. Je lui avais proposé de faire un bout de chemin avec elle, mais elle avait refusé. J’avais insisté un peu, en faisant remarquer qu’il était presque minuit. Elle m’avait regardé droit dans les yeux et m’avait répété très fermement « non ! ». Je regrettais mon insistance et craignais d’avoir tout gâché. « C’est à cause de tes problèmes en géographie, je ne voudrais pas que tu te retrouves au Havre. » Elle m’avait souri.

« Tu es libre mercredi ? OK, rendez-vous 14 heures, La Rivière. Viens avec Gary ! » Et elle avait disparu.

 

Le mercredi suivant, c’était le 3 décembre 1980. Romain Gary s’était suicidé la veille. Comme il pleuvait, on avait passé la journée chez moi. On se relayait pour lire Les Cerfs-volants. On interrompait souvent la lecture pour réfléchir, il nous arrivait de penser à haute voix ensemble, l’un commençait une phrase que l’autre terminait. Nora était intriguée par la dédicace, « à la mémoire ». « Parfois la mémoire est douloureuse, mais l’oubli est toujours pire. C’est pour ça que vous existez, vous les écrivains. » Sans transition je reprenais la lecture. « On put voir flotter au-dessus du camp de la honte des cerfs-volants aux couleurs gaies qui semblaient proclamer l’espoir et la confiance impérissables d’Ambroise Fleury. » « Trop fort, continue, doucement. » « JE crois que je garderai toujours dans mes yeux l’image de cet indomptable, dans notre tenue rayée de concentrationnaires, entouré de quelques débris humains qui ne tenaient à la vie que par ce qui n’a pas de corps, guidant au bout de sa ficelle un navire aux vingt voiles blanches qui palpitaient au-dessus des fours crématoires et au-dessus des têtes de nos tortionnaires. »

« Tu crois que c’est vrai cette histoire de cerfs-volants qu’Ambroise faisait voler au-dessus du camp à Buchenwald ? La mémoire, en un sens, c’est une autre vie pour le passé, mais redire le passé et l’écrire, c’est aussi une façon de le figer, de l’enterrer, de n’en faire rien d’autre qu’une leçon d’histoire ennuyeuse. Est-ce que tu crois qu’on retient le passé comme on retient un cerf-volant ? Qu’est-ce qui se passe si on lâche son passé ? Et si on le ramène trop près, dans le présent, comme un cerf-volant qu’on tient à la main ? En fait, il faudrait pouvoir garder le passé à distance, ni trop près, ni trop loin ; entre l’oubli et l’obsession. Peut-être que la bonne distance, c’est la fiction ? »

« Allez, continue. » « Et puis, ça a mal tourné. Ilse Koch, qui était gardienne au camp des femmes, se faisait fabriquer des abat-jour en peau de détenus morts. Elle vint demander à Ambroise Fleury de lui assembler un cerf-volant en peau humaine. Eh oui. Ambroise Fleury dit non, évidemment. » « Stop, arrête, s’il te plait. »

 

Au début, nous nous voyions le mercredi et le samedi parce que j’avais cours le lundi et le jeudi et elle, le mardi et le vendredi. Puis, nous nous sommes vus aussi le dimanche et finalement presque tous les jours, mais jamais à la fac et jamais chez elle. Nous passions beaucoup de temps dans les rues de Paris à marcher et discuter. Nous parlions de tout : le rôle de l’intellectuel, la misère sexuelle, la violence du savoir, le patriarcat, l’héroïne, le Goulag, l’amour libre, la société de consommation, le Tiers-monde, le nudisme, la peine de mort, le taoïsme, l’homosexualité, l’instinct maternel, l’autogestion, l’antipsychiatrie, le végétarisme, la révolution et tellement d’autres sujets encore. Nora était infatigable, elle était au courant de tout ce qui se publiait, elle avait une position sur tout et un argument contre tout. Elle était globalement très en colère. Contre le système, le capital, le mâle, Paris Match, l’Occident, le nucléaire, la chasse, Téléfoot, le dollar, les antibiotiques, la littérature sentimentale (pas contre les lectrices, mais contre les écrivains et les éditeurs), les centres commerciaux, le père Noël, le feuilleton Dallas, les voitures sur les trottoirs, miss France...

Nous fréquentions les bouquinistes, les galeries, les cafés, les cinémas. Nous échangions sur nos lectures. Elle me parlait de l’expérience de Robert Linhart qui s’était fait embaucher comme O.S. chez Citroën pour décrire de l’intérieur ce monde terrible, raciste et fraternel, avilissant et édifiant ; il le racontait dans un petit livre bouleversant L’Établi. Je lui faisais lire W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec qui entremêlait une fiction et le récit de son histoire comme si l’écriture et l’imagination pouvaient combler les trous de mémoire et calmer les traumatismes de l’enfance. Et toujours nous revenait la même question : comment penser le monde pour le comprendre et le changer sans l’abandonner et abandonner ceux qui l’habitent ou, en sens inverse, comment s’inscrire dans le réel, s’engager, comment s’établir sans être absorbé et neutralisé par un quotidien privé de sens ?

On faisait l’amour aussi, souvent.

 

 

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