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C'est Peu Dire

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

21 juillet 2018 6 21 /07 /juillet /2018 02:39

Je connaissais mal les chansons de Renaud, à l’époque je pratiquais le Chant grégorien à la fac. J’avais suivi un ami qui était en philosophie, il m’avait introduit dans le cours de Iégor Reznikoff. Reznikoff était professeur de logique, spécialiste de l’intuitionnisme de Brouwer, mais le soir venu, il réunissait un petit groupe d’étudiants pour chanter dans un escalier du bâtiment B qui avait selon lui une acoustique particulière, sa résonance lui rappelait un peu celle de l’abbaye de Fontenay. On restait dans le noir pour ne pas troubler la « réponse » du son et favoriser une conversion spirituelle. Alors, les louanges des Gaules chrétiennes s’élevaient de l’escalier B. Oui, c’était sa thèse, le Grégorien ne venait pas de Rome, mais du grand chant des Gaules chrétiennes.

J’essayais d’expliquer à Nora ce que j’avais cru comprendre de l’intuitionnisme de Brouwer : cela remettait en question le sacro-saint principe du tiers exclu qui voulait que l’on n’ait le choix qu’entre le vrai ou le faux sans troisième voie ; or, selon Brouwer, dans un système infini, il n’y a pas que deux possibilités, on ne peut pas décider.

Nora jubilait. « C’est vrai que deux, c’est trop peu, ça fait un peu binaire, justement ; je crois que le vrai pluriel ne commence qu’à trois ; deux, c’est un essai raté, c’est un face à face qui annule les forces, c'est une symétrie sans vie, sans désir. Le deuxième est un reflet, un double mais pas encore un autre. C’est à partir de trois que tout commence. Et se complique : on passe de la logique à la politique. J’aimerais bien un jour, aller chanter dans ton escalier sacré. Autrement tu écoutes quoi ? »

J’avais eu envie de l’interroger sur l’amour, le couple amoureux n’était-il pas la société la plus intense, la plus sublime, le chiffre secret de la vérité, je voulais savoir ce qu'elle faisait de notre duo alors… mais elle était déjà passée à autre chose et avait laissé sa thèse sur le bord de sa pensée. J’essayais de la rattraper.

Qu'est-ce que j'écoute ? À la différence de la littérature et du cinéma, j’avais, en musique, des goûts curieusement très éclectiques. Je devais une grande partie de ma culture musicale à cet ami philosophe qui m’avait fait découvrir beaucoup de choses : Olivier Messiaen et ses sublimes Petites liturgies de la présence divine, Philip Glass et son immense Einstein On The Beach (il l’avait vu à Avignon en 1976, il ne s’en était toujours pas remis et ne cessait de m’en parler, il avait réussi à en enregistrer une partie, mais il n’avait prévu que trois cassettes alors que cela durait cinq heures, c’était incomplet et de très mauvaise qualité, mais c’était un trésor d’une valeur inestimable à ses yeux). J’écoutais aussi Charlie Parker (Bird ou Cherokee), Maxime Le Forestier (« on ira voir la maison bleue à San Francisco ? » « oui, mais c’est toi qui conduiras »), Magma, Gainsbourg, Pink Floyd, Ange ou Led Zeppelin et David Bowie bien sûr. Le reste de ma culture, je le devais à Jean-Bernard Hebey et son émission Poste restante sur RTL que je ne ratais jamais.

Je lui parlais aussi de Gérard Manset, « la prochaine fois, je te ferai écouter La Mort d’Orion, cela commence ainsi : "Où l'horizon prend fin, où l'œil jamais de l'homme n’apaisera sa faim, au seuil enfin de l'univers, sur cet autre revers trouant le ciel de nuit, d'encre et d'ennui profond, se font et se défont les astres." Tu verras, c’est beau comme du Grégorien cosmique. » Aujourd'hui, la métaphore de l’œil dont rien n'apaise la faim me laisse dubitatif mais le Grégorien cosmique avait plu à Nora.

« Génial. Je suis curieuse d’entendre ça. Bon, tu es libre samedi ? »

Bien sûr que j’étais libre ce samedi et tous les autres samedis aussi. J’aurais pu annuler sur-le-champ tous mes rendez-vous, le dentiste, ma grand-mère, la fac, les entraînements de hand ; j’aurais pu m’acheter un agenda neuf pour avoir un avenir complètement vierge et lui offrir tout mon temps.

Maillol, La Rivière, Dina, Renaud, Manset, Blanqui, Ravachol, Brouwer, Banyuls, San Francisco, Messiaen... Je venais de passer quatre heures avec Nora ; j’étais aux anges, exténué, conquis.

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