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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 02:31

Nous sommes en 1987. Je ne comprends pas. C’était bien reparti, j’avais organisé mon livre en chapitres courts, j’avais essayé de rétablir un peu la chronologie et voilà que tout s’effondre à nouveau. Ce livre me résiste ; quelque chose se refuse. Je n’arrive plus à écrire. J’ai pratiquement tout ce qu’il faut, il me reste juste à mettre un peu d’ordre et pourtant je me perds. C’est peut-être une question de distance ; au début, j’étais trop proche d’Odette, j’avais intégré son monde, je vivais avec Gustave et Yvonne, ils avaient fini par peupler mon quotidien ; il m’arrivait même parfois, de retour à Paris, de leur parler, sur le mode de la plaisanterie toujours, mais quand même ! Alors je m’étais dit que je devais m’impliquer moins, ne pas me laisser envahir par le discours et les émotions d’Odette. J’ai cherché à dégager les structures invisibles qu’Odette s’escrimait à recouvrir d’un crépi innocent. Au bout du compte, je ne suis ni dedans ni dehors, ou les deux à la fois ; rien ne va plus.

(Nora n’avait-elle pas confondu participation et identification ? Sa biographie d’Odette se rapprochait dangereusement d’une autobiographie involontaire. Je me souvenais qu’elle ne parlait jamais de son passé quand on était ensemble, peut-être avait-elle éprouvé le besoin de se raconter finalement.)

 

Voilà, je crois avoir trouvé la raison de mon problème, Odette m’a trompée. Qu’elle soit une vraie sainte ou une manipulatrice habile, le résultat est le même ; non seulement elle a caché la triste réalité de sa vie, mais de surcroît, elle m’a vendu à la place un film propre et tout public : j’attendais du Bergman, elle m’a donné du Tati. Elle occultait depuis son enfance les événements dérangeants de sa vie, son autobiographie officialisait ce révisionnisme.

(« Révisionnisme », les grands mots ! Nora a toujours été excessive et aimé les formules qui choquent. Mais sur quelle base et de quel droit condamnait-elle Odette ?)

Quand même, il faut bien reconnaître l’intelligence du procédé, qu’il ait été conscient ou pas. Son illettrisme lui-même s’explique. Mais bien sûr ! Je me suis longtemps demandé comment une femme douée d’une telle vivacité d’esprit, capable de compter comme elle le faisait et véritablement hypermnésique pouvait ne pas savoir lire. J’ai la réponse. Elle voulait ne pas voir la vérité qui se tenait là, en face d’elle, elle voulait ne pas pouvoir lire les horreurs contenues dans le bien nommé cahier noir d’Émile. Pourquoi ne m’a-t-elle jamais demandé ce que j’ai lu et compris dans ce cahier ? Tout s’expliquait ; tout rentrait dans l’ordre.

(L’ordre des uns est le chaos des autres.)

 

Odette est donc morte et a préféré, sciemment ou non, ne pas réactiver ce charnier mémoriel. Bien, mais pour ce qui me concerne, je dois passer en force. Je dois tout dire, au nom de la vérité.

(La vérité ? Quelle vérité ? Les souvenirs d’Odette, ce qu’elle a réellement vécu, ce qu’elle a imaginé avoir vécu, le récit de Nora, ce qu’elle a inventé, ce qu’elle a projeté, le cahier d’Émile, ce que j’ai cru comprendre ? Qui démêlera tous ces fils ? Qui dégagera le brin de la vérité ? Et si par impossible quelqu’un y parvenait, « la » vérité ne nous paraîtrait-elle pas terriblement indigente ? Je pensais aux Vies minuscules de Pierre Michon ; Nora aurait pu lui emprunter une phrase pour l’exergue de son livre : « Imaginons encore une fois qu’il en fut comme je vais le dire. »)

 

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